Ma Vie sur une Jambe

(c) 1946 Louise Baker
publié en américain par Whittlesey House
une division de "McGraw-Hill Book Company" inc.

Table des Matières

  1. Lune de miel avec un Handicap
  2. À nouveau sur pied
  3. Le Meilleur Pied en Avant
  4. La Jambe et Moi
  5. Ôtez-lui la Jambe
  6. La Route du Bout du Monde
  7. Des Chevaux et un Mari
  8. Le Jeu
  9. "Prends garde à toi"
  10. Tous à la Mer
  11. Nullement une Femme Facile
  12. Loups et Agneaux
  13. Lire, Écrire et Latin de Cuisine
  14. Tant de Choses en Commun
  15. Cafouillages à Ski
  16. "Bien s'amuser"
  17. Gloire au Pilon
  18. Histoires de Chiens
  19. La Tête sur le Plancher de la Salle de Montage

Chapitre I

Lune de miel avec un Handicap

Je devins une célébrité locale dans ma ville natale à l'âge précoce de huit ans. Cette distinction ne me fut pas conférée parce que j'étais un petit phénomène comme Joël Kupperman, ni parce que je pouvais jouer du piano comme un petit prodige en culotte de velours. Pour être honnête, j'étais une enfant tout à fait normale et dénuée de tout talent. Je n'étais même pas jolie. En effet, ma grand-mère paternelle attirait souvent l'attention sur le fait que j'étais la fille la plus ordinaire de notre famille depuis trois générations, et elle avait un album photographique tout plein de clichés pour en apporter la preuve. Elle avait l'espoir que je serais au moins bonne, mais je n'obtins pas non plus ma réputation à cause de mes vertus. Ce qui me valut d'être citée dans les annales de la ville fut le résultat d'un simple accident.

En infraction complète avec les consignes parentales, je fis un tour sans permission sur le vélo d'un garçon voisin. C'était un engin rouge brillant que j'admirais sans mesure mais ne comprenais pas du tout. Je ne pouvais même pas en atteindre les pédales. Cependant je me lançai sur une dangereuse descente, tout en criant d'excitation. Au bas de la pente, je tournai un coin et fis une rencontre brutale avec une voiture qui arrivait en sens inverse. Pour couronner le tout, la voiture était pilotée par une femme qui apprenait à conduire. Son ignorance et la mienne se conjuguèrent pour faire de moi une victime.

Une foule se rassembla. Des bras forts me soulevèrent. J'eus un moment de lucidité horrifiée durant lequel je criai "Maman!", tandis que j'eus ce qui devait s'avérer comme un regard d'adieu à ma jambe droite.

Quand je repris connaissance dix jours plus tard dans un lit d'hôpital tout blanc, avec les couvertures soulevées au-dessus de moi comme un baldaquin, j'avais un pied dans la tombe. C'était une lourde peine à payer pour mon premier et dernier voyage clandestin sur un vélo.

Mais j'avais acquis une certaine renommée. Mon nom, qui dans le passé n'avait provoqué aucun émoi, fut cité avec éloges dans dix journaux locaux, cinq docteurs s'étaient penchés sur mon lit, douze églises et une synagogue avaient prié pour mon rétablissement, et on m'avait opérée trois fois.

La dernière fois fut la plus radicale. Mon vieil ami, le Dr Craig, qui ne m'avait jamais rien prescrit de plus grave que des pilules roses sur toute ma saine enfance, voyant qu'il n'y avait rien d'autre à faire pour me sauver la vie, se décida à m'amputer la jambe droite au-dessus du genou. Après quoi, s'il faut en croire les rumeurs locales, il se retira dans son bureau pour y pleurer à chaudes larmes.

Beaucoup de gens pleurèrent en me voyant à cause de mon jeune âge. Tout le monde était tristement d'accord que j'étais trop jeune pour être victime d'une telle tragédie. Comme il y a longtemps que plus personne n'a versé de larmes à mon sujet, il est bon de se souvenir du fait que j'ai un jour été à l'origine d'émotions puissantes.

Mais cette émotion soutenait une fausse théorie: celle que j'étais trop jeune. Je suis persuadée au contraire que j'avais tout juste l'âge idéal. Ce n'est pas que je sois une de ces filles courageuses souriant joyeusement qui prétend être si, si heureuse d'être infirme tout en remerciant le ciel d'avoir la force de caractère de supporter mon handicap. La force de caractère m'ennuie: il n'y a pas moyen de danser dessus et je suis certaine qu'elle ne bénéficie jamais de le même admiration inconditionnelle qu'une belle jambe. Je préférerais de loin avoir deux jambes, même si une paire de bas en nylon dure deux fois aussi longtemps quand on est unipède. Mais si le Destin a jeté un mauvais sort sur un membre, laissez-lui faire son geste élégamment et tailler quand la victime est jeune!

Il parait que ce fut à peu près pile ou face pendant un certain temps pour savoir si ma famille allait devoir investir pour moi dans une pierre tombale ou une paire de béquilles. Mais après dix semaines de soins médicaux intensifs conjugués à ma saine résistance normale, je fus rendue au monde comme marchandise endommagée. Même alors, je crois que je me doutais de ce que je sais maintenant. Malgré toutes ses mauvaises intentions, le Destin fut déjoué de manière fantastique. Bien sûr, il avait obtenu sa livre de chair, mais il me laissait équipée pour l'aventure de ma vie d'une façon unique, que je n'aurais jamais pu expérimenter avec le nombre orthodoxe de jambes.

Peut-être me rendis-je compte du tournant qu'avait pris ma vie quand ma s&œlig;ur, assise à mon chevet, me fit en sanglotant la promesse incongrue que je ne devrais plus jamais l'aider à faire la vaisselle. Au lieu de lui présenter un exploit d'huissier, je me sentis juste assez malade pour m'imaginer être Elsie Dinsmore ou sa cousine germaine, Pollyanna. Je lui certifiai le c&œlig;ur léger que je reviendrais à l'évier dès que j'aurais des béquilles. En l'espace de quelques mois, nous nous échangions des coups à propos de cette regrettable exhibition de sentiments fraternels.

Si j'avais été plus futée et si mes parents avaient été plus indulgents, je crois bien que j'aurais pu devenir l'enfant la plus abominablement gâtée que le monde ait jamais connue. En fait, je faillis atteindre ce sommet avant que je ne tombe sous le poids de mes propres agissements.

Déjà avant que je ne quitte l'hôpital, mon pouvoir soudain sur les gens se manifesta. En premier lieu, avec un brio complètement inconscient, je choisis d'évoquer des sujets particulièrement inspirés durant les cinq jours de délire postopératoire. Je divaguais fiévreusement mais avec émotion à propos d'une grande poupée avec de vrais cheveux blonds et des yeux bleus qui s'ouvraient et se fermaient. Dans mon délire, je trouvai le moyen de citer le prix affreux qu'elle coutait et l'endroit où on pouvait se la procurer, et je soupirais à cause de la pauvreté connue de mon père, qui l'empêchait de m'acheter ce trésor convoité. On rapporta diligemment les mots que j'avais prononcés. L'infirmière en chef cita ma demande pathétique à notre opératrice téléphonique locale. La nouvelle se répandit: "Cette pauvre enfant mutilée à l'hôpital, sur le point de mourir, veut une poupée... "

Le marchand de jouets de la localité n'était pas un idiot. Il laissa dix clientes acheter d'identiques poupées à cheveux blonds à près de 8 dollars la pièce, même s'il savait très bien à quelle enfant ces poupées étaient destinées. Il vendit même sept poupées en porcelaine à cheveux noirs, quand son stock de blondes fut épuisé. Et il fit des affaires, comme à la Noël, avec des lits de poupées, des jeux de société, des poupées de papier, des puzzles, des boites de peinture et des livres. Les gens détournaient les yeux, comprenez-vous, quand ils passaient devant une certaine marque de patins à roulettes que j'avais aussi mentionnés durant ma crise providentielle de délire orienté. La vue des patins à roulettes fit pleurer plus d'un &œlig;il et faisait grimper d'au moins un dollar la somme prévue pour m'acheter un cadeau. Le marchand se dit que cela pourrait améliorer ses affaires s'il mettait des vélos dans son étalage.

Quand je quittai l'hôpital, il fallut deux voitures pour transporter mon butin. J'étais aussi fournie en jouets qu'une princesse. Tout le monde en ville, en ce compris les propriétaires de parterres de fleurs que j'avais piétinés et de fenêtres que j'avais brisées, tout le monde s'était mis à m'aimer et à m'apporter des cadeaux. C'était une petite ville chaleureuse et amicale. Encore qu'il ne s'y trouvât ni psychologue ni kinésithérapeute, c'était, je crois, l'environnement idéal pour l'adaptation normale d'une enfant handicapée.

En mettant des rubans de couleurs différentes sur les dix poupées blondes, je parvins à les distinguer l'une de l'autre et je leur donnai les noms suivants: Alice, Virginie, Araminta-Anne, Élisabeth, Caroline, Jeannette, Shirley, Phronsey (d'après un membre de cette famille de roman connue sous le nom de Pepper), Gwendolyn et Hortense

un nom horrible, mais j'avais éborgné Hortense et elle ne méritait rien de mieux. Il ne me vint pas à l'esprit de partager les poupées avec mes amies moins pourvues. Je me contentai de les étaler avec complaisance et de laisser mes compagnes de jeu ravaler leur salive.

Cela me prit tout juste dix semaines à l'hôpital pour acquérir dix-sept nouvelles poupées ainsi qu'un caractère très égoïste. Au fil du temps, bien entendu, mes parents me firent donner les poupées, toutes sauf Hortense dont le handicap en fin de compte réveilla en moi le meilleur fond de mon caractère, et Araminta-Anne qui était ma favorite pour une raison ou une autre. Quant à mon égoïsme, j'en fus guérie par des fessées, quand mes parents arrivèrent enfin à la conclusion qu'ils allaient devoir vivre avec moi pendant fort longtemps et que cette perspective n'avait rien de réjouissant.

La première fessée fut la plus pénible... pour Père. Plus tard elles furent beaucoup plus pénibles pour moi et plus faciles à donner pour lui. Je n'oublierai jamais le choc que me causa cette première prise en mains sans concession.

Très vite après mon retour de l'hôpital à la maison, je découvris finement qu'il n'était pas nécessaire que je délire pour obtenir ce que je voulais. Trois mois plus tôt, j'étais une enfant assez bien élevée, qui hésitais même à évoquer des petits gâteaux quand j'étais en visite chez ma grand-mère. Maintenant, j'étais une petite chercheuse d'or précoce, et tout m'était prétexte à obtenir ce que je voulais. J'avais une lampe magique, un anneau à souhaits... ou quelque chose d'aussi efficace et bien plus réaliste. Je pouvais rester assise dans ma chaise roulante et regarder les enfants normaux jouer dehors. Tout ce que j'avais à murmurer comme mots magiques était "Je ne serai plus jamais capable de courir, n'est-ce pas?" Cette petite phrase triste avait le don de mettre à genoux tous ceux qui l'entendaient. Le moment était mûr pour demander n'importe quoi. Comme une de mes cousines me dit un jour alors que nous évoquions nos souvenirs d'enfance: "Tu étais vraiment une petite peste!"

Ce qui finalement entraina l'arrachage inévitable du gant de velours, fut une visite que me fit Mme Royce, une vieille amie de la famille. Elle fit tout un foin à mon propos. Elle reniflait dans son mouchoir et prétendait avoir un rhume, mais je n'en fus pas dupe, pas une minute!

"Et qu'est ce que je vais apporter à cette fifille la prochaine fois que je viens?" me roucoula-t-elle entre deux accès de pseudo-sinusite.

"Eh bien... " considérai-je avec soin et un sens du commerce "je ne peux plus courir ou me remuer autrement, vous savez. Je peux seulement m'asseoir par terre et jouer toute seule." Long soupir. Pause. "Je crois que j'aimerais que vous m'apportiez un train électrique."

Je connaissais assez l'importance financière de mon envie. On avait souvent parlé de trains électriques à la maison. J'avais à peu près autant de chances de recevoir un train électrique de Père que j'avais d'obtenir cinquante-et-un pour cent des actions préférentielles de "Atchison, Topeka et Santa-Fe". Mais je pouvais voir le dommage qu'avaient provoqué mes paroles sur le rhume de Mme Royce et j'attendais avec confiance. Mais à mon insu, j'avais enfin franchi le seuil qui allait me ramener à la normale.

Père s'éclaircit la gorge bruyamment et dit: "Louise ne va pas avoir de train électrique."

"Oh, vraiment?" La gentille Mme Royce était une veuve sans enfant avec un compte en banque bien garni. "Je serais ravie de pouvoir donner un train électrique à la pauvre fifille."

"Non," répéta mon père, s'échauffant pour un rôle qui lui avait été très familier. "Nous ne voulons pas qu'elle ait un train électrique."

"Vous voyez", dit Maman en renfort. Manifestement, de sa propre façon mystérieuse, elle lisait ce que Père pensait. "Nous pensons que les jouets électriques sont dangereux. Elle pourrait attraper une secousse."

"Oh oui... une secousse. Ça pourrait bien lui arriver en effet," dit Mme Royce en marquant son accord à contrec&œlig;ur. "Je vais penser à quelque chose d'aussi bien et plus adapté à une petite fifille." (Le lendemain, elle m'apporta un panier à couture revêtu de satin avec des fils de couleurs, des ciseaux émoussés et une fraise rouge pour y planter les aiguilles. C'était une chose splendide, ce panier, mais hélas, je n'étais pas cette sorte de fifille.)

On se dit au revoir et Mme Royce s'en alla, après m'avoir tapoté la joue.

"Je n'attraperais pas même de secousse!" me plaignis-je sitôt la porte fermée.

"Pas d'un train électrique!" me dit Père et il y avait dans ses yeux un regard plein de regret et de détermination. "Mais tu vas recevoir une secousse à l'instant."

Il se dirigea droit sur moi, me souleva doucement de ma chaise roulante et me planta délicatement sur ses genoux. Je vis l'expression angoissée de Maman et l'entendis haleter. Mais elle ne fit pas un mouvement pour venir à mon secours, même quand je lui criai: "Maman, je suis une infirme!" avec toute la méchanceté ergoteuse de mon petit c&œlig;ur noir.

Père me fessa. La lune de miel avec mon handicap était terminée.


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Chapitre II

À nouveau sur pied

Je me servis d'une chaise roulante plus longtemps qu'il n'était vraiment nécessaire, pour la simple raison qu'il n'existait pas de béquilles toutes faites à ma taille. Quoique le magasin local soit en possession de quelques béquilles à louer pour les gens qui en avaient un besoin temporaire, on ne pensait apparemment pas que qui que ce soit d'aussi petit que moi serait assez maladroit que pour avoir besoin de supports. M. Bennett, le pharmacien, passa un soir à la maison pour prendre mes mesures et il fit parvenir une commande à une firme de San-Francisco qui fournissait des articles orthopédiques. Il se fit que le distributeur pour la Californie était aussi à court de béquilles de ma taille. C'est ainsi que ma première paire de béquilles m'arriva à travers tout le continent en provenance d'un fabriquant de béquilles établi à Newark dans le New-Jersey.

Attendre que les béquilles arrivent fut une épreuve lente et digne du supplice de Tantale. Je regardai sur la carte où se trouvait Newark et cela me sembla plus éloigné que le Pôle Nord. J'avais l'impression que je pourrais obtenir de meilleurs résultats en écrivant au Père Noël.

J'étais certainement prête à marcher! J'avais tout à fait récupéré mes forces. En fait, elles étaient aussi venteuses et explosives qu'un ouragan enfermé dans un tonneau. Les poupées commencèrent à m'ennuyer. J'avais lu tous les livres pour enfants de la bibliothèque publique et je connaissais mes propres livres par c&œlig;ur. Je m'étais lancée dans l'Encyclopédie Britannique avec l'idée que j'apprendrais un petit peu chaque jour jusqu'à ce que je connaisse absolument tout, mais mon enthousiasme se refroidit considérablement avant même que j'aie écorné la lettre A. J'en avais marre de jouer au toton dans le porche d'entrée de la maison. Même un jeu de canif à planter dans le sol, un des jeux sédentaires les plus vigoureux et vivaces que je connaisse, m'ennuyait. La seule récréation qui me satisfaisait encore était de labourer la pelouse devant la maison avec ma chaise roulante tout en jouant une sorte de polo-croquet que j'avais inventée. Pour jouer ce jeu, j'avais besoin de deux ou trois concurrents, également équipés d'un véhicule de leur choix. La pelouse commençait à paraitre épuisée et Maman aussi. J'étais déjà une sautilleuse accomplie. Je bondissais partout dans la maison, au grand souci de ma grand-mère, qui était convaincue que j'allais démolir tous mes organes internes.

"Et où en seras-tu alors, jeune demoiselle?" me lançait-elle. "Une jambe en moins et tout ton intérieur dérangé." Le manque complet de tact de Grand-Mère était sans nul doute un bon et rude entrainement pour moi. Certainement, après Grand-Mère, plus personne ne fut capable de me mettre dans l'embarras.

Chaque après-midi ma s&œlig;ur Bernice poussait ma chaise jusqu'au coin d'où nous avions une vue étendue de la route directe que Père prenait pour rentrer du bureau. D'habitude plusieurs des enfants voisins montaient la garde avec nous.

En fin de compte, un jour que tout espoir semblait perdu, nous vîmes au loin Père qui avait l'air tout réjoui. Quand il nous vit, il fit de grands signes de la main et tint en l'air un paquet enveloppé de papier gris. Puis il abandonna toute dignité et se mit à courir en descendant la rue.

"Elles sont arrivées!" criai-je. "Les béquilles qui viennent de Newark au New Jersey!" Johnny Nesbitt, qui habitait la porte à côté de chez nous, s'empara de la nouvelle et courut la répandre de part et d'autre de notre ilot. Les enfants sortirent en masse des maisons. Quand nous arrivâmes à la maison, une large audience s'était rassemblée. On aurait dit que j'étais sur le point de déballer un poney de Shetland.

Jamais dans ma vie je n'ai sans doute déballé un paquet ayant plus de sens pour moi que celui qui contenait cette première paire de béquilles en pin jaune. Elles avaient couté un dollar et vingt-cinq cents: M. Bennett nous les laissa au prix de gros.

Elles devaient être de bien petites béquilles, mais elles me parurent terriblement lourdes et encombrantes tandis que je les débarrassais du papier et de la ficelle. Je sortis de ma chaise roulante avec avidité.

"Peut-être ferais-tu mieux d'attendre un peu avant de les essayer", suggéra nerveusement Maman.

"Attendre!" soufflai-je. Qu'avais-je fait d'autre durant l'interminable mois écoulé? Puis je vis la peur dans le visage de Maman. Elle pensait que j'allais tomber. Il était clair que tous ceux qui m'entouraient en un silence apitoyé partageaient son affreuse attente. Et tout à coup, moi aussi.

"Bien sûr que non, elle ne va pas attendre!" dit Père plein de bon sens. Il glissa une béquille en dessous de chacun de mes bras. Il savait que j'étais un peu poseuse et que je ferais davantage d'efforts en face de mes amis. Je saisis les poignées.

"Maintenant, lève les béquilles devant toi," me dit-il. "Tu as vu des gens marcher avec des béquilles: souviens-toi de quand Jim Ralston s'est cassé la cheville. Tu n'as plus qu'à balancer ton pied entre elles. C'est aussi simple que ça."

Mon genou tremblait, mais j'ai marché seule à travers la pièce. J'étais incroyablement maladroite, mais j'étais à nouveau capable de me déplacer seule et j'exultais.

Je crois bien que mon père se rendit compte dès le début que les craintes et la pitié des autres gens menaceraient toujours davantage ma sécurité que mes propres craintes. Il se donna beaucoup de mal pour cacher son souci personnel à mon égard et il y réussit particulièrement bien, au point que certains de nos voisins le considéraient comme insensible, au point aussi qu'il me donna même l'impression réconfortante qu'il pensait que des enfants avec deux jambes étaient un rien bizarres.

"C'est facile." dis-je tout essoufflée. "Très facile." Je m'apprêtais à m'asseoir sur le divan et fis ma première découverte technique. Des béquilles ne plient pas. Il faut les mettre de côté avant de se plier. Père vint à mon secours comme je tombais à la renverse.

"Je parie que c'est amusant de marcher avec des béquilles" soupira Johnny Nesbitt avec envie.

"Oh, bien sûr!" Je croisai les doigts pour me protéger du mensonge éhonté. En fait, je disais la vérité: marcher avec des béquilles est très amusant, comme je m'en rendis compte plus tard.

"Est-ce que je pourrais les essayer juste une seconde?" demanda Johnny. "Moi aussi!" entonnèrent en ch&œlig;ur les autres enfants.

Des béquilles fascinent immanquablement les enfants. Cela surprit Maman, j'en suis sure, qu'elles furent immédiatement traitées comme un nouveau vélo ou un scooter. Tout le monde forma une file et prit son tour pour le reste de l'après-midi. Tous les enfants de mon voisinage immédiat et la plupart de mes camarades de classe devinrent très habiles à marcher avec des béquilles.

Pour Johnny Nesbitt, au moins, cette habileté lui vint à point. L'année dernière il m'écrivit d'un hôpital militaire où il relevait d'une blessure à la jambe reçue au front du Pacifique. "Les yeux sortirent presque de la tête de l'infirmière quand je mis les béquilles sous les bras pour la première fois, que je poussai un hennissement dans sa direction, puis que je me mis à jouer au cheval à cinq allures à travers tout le couloir de l'hôpital." Les cinq allures étaient une fantaisie spectaculaire et chevaline que j'avais inventée au début de ma carrière sur des béquilles.

Il est vrai que prêter les béquilles devint vite un inconvénient. Une personne qui dépend de ses béquilles aime les avoir en vue à chaque instant, et de préférence sous la main. Je n'ai pas d'ennemi plus menaçant, même s'il est innocent, que le garçon de restaurant qui s'empare poliment de mes supports alors qu'il me fait asseoir, et qui s'en va avec eux dans un vestiaire ou une autre place où il les cache. Cela me donne le sentiment d'impuissance qu'une personne normale pourrait éprouver si quelque démon menottait ses pieds ensemble puis, avec un gloussement insane, lançait la clé des menottes par la fenêtre.

En définitive, on établit une règle pour le voisinage qu'un enfant pourrait, muni de la permission ad hoc, emprunter les béquilles pourvu qu'elles ne sortent pas de mon champ de vision. Les béquilles furent les seuls objets en ma possession pour lesquels je fus autorisée et même encouragée à me montrer égoïste. Comme le fit remarquer Père: "Après tout, on ne va pas emprunter à gauche et à droite les jambes d'autres gens. Cela revient au même."

Le seul partage de béquilles qui se révéla un succès fut celui mis au point par Barbara Bradley et moi. Barbara et moi étions de très grandes amies, mais la présence de mes béquilles nous empêchait de nous rendre à l'école en marchant côte à côte en nous tenant la main ou le bras. Nous avions trouvé une solution à ce problème: Barbara prenait une béquille sous son bras gauche et moi j'en prenais une sous mon bras droit. En mettant notre bras libre sur l'épaule l'une de l'autre, nous nous soutenions mutuellement au milieu. Nous nous rendions à l'école tous les jours en ayant recours à ce stratagème compliqué et, vis-à-vis du monde extérieur, nous ressemblions à une paire de jumelles siamoises mal en point.

Grand-Mère me téléphona le soir de l'arrivée des béquilles. "J'apprends que les béquilles sont arrivées." Elle fit un profond soupir de regret apparent. Grand-Maman était sceptique. "Je suppose que tu vas de nouveau te promener dans le voisinage et te fourrer dans toutes sortes de situations impossibles. Maintenant, écoute-moi. Tu penses sans doute que tu sais bien comment te servir de tes béquilles, mais laisse-moi te rappeler qu'il existe des tas de têtes plus âgées et plus sages que la tienne." Grand-Maman était disposée à argumenter même dans un monologue.

"Je peux très bien marcher, Grand-Maman," me vantai-je.

"C'est ce que tu dis," renifla Grand-Mère. "Tu vas me faire le plaisir d'aller voir Mme Ferris demain et elle t'apprendra comment marcher comme une dame, si tu as assez de bon sens pour faire attention à ce qu'elle te dira."

Mme Ferris avait quatre-vingt-trois ans et était clouée au lit depuis sept ans, depuis qu'elle était arrivée en ville pour y vivre chez sa fille. Il semblait parfaitement impossible que ce petit bout de femme desséchée puisse m'apprendre quelque chose et encore moins comment marcher.

Mais Grand-Mère et moi avions une convention: je suivais ses avis avec une confiance aveugle, dans l'espoir d'une récompense ultérieure. Au moment où j'arriverais au ciel, une possibilité que Grand-Maman n'envisageait pas avec certitude, elle serait bien entendu déjà là et elle me promit de dire un bon mot en ma faveur. Grand-Maman et Dieu étaient en excellents termes, quoique, à mon grand regret, je ne puisse pas dire la même chose de Grand-Maman et n'importe qui d'autre. Je me suis parfois vaguement demandé ce que Dieu trouvait en Grand-Maman.

"Entendu, Grand-Maman", répondis-je. "Je vais aller voir Mme Ferris et lui demander comment marcher." Il n'aurait pas été de bon ton de demander ce que Mme Ferris pouvait bien connaitre en la matière.

En fait, Mme Ferris en connaissait un bout. Elle avait été blessée lors d'un accident et pendant quinze ans de sa vie active, elle avait marché avec des béquilles.

Je n'ai pas de brillants diplômes; les puissants de ce monde ne se sont jamais intéressés à moi; et je ne sais pas faire de tours de passe-passe; mais je me permets une extravagante vanité: c'est la conviction que personne dans le monde ne peut se servir d'une paire de béquilles mieux que je ne le fais. J'ai toute une série de trucs que j'ai amassés durant mes vingt-huit années d'expérience, mais c'est une vieille petite dame, ayant dix fois mon âge, qui la première m'a fait poser le pied et mes béquilles d'aplomb sur le sol et qui me lança à la recherche d'une aile pour mon talon.

Les conseils de Mme Ferris étaient pratiques et justes et incluaient la technique de base qui distingue un utilisateur permanent expérimenté de béquilles de quelqu'un qui ne s'en sert que de manière temporaire.

"Avant tout", m'apprit Mme Ferris, "ne t'appuie pas sur tes aisselles et ne balance pas tout le corps quand tu fais un pas. Des personnes expérimentées peuvent marcher très facilement sans coussin rembourré du tout au sommet de leurs béquilles. Mets tout ton poids sur les paumes de tes mains. Le seul moment où il faut faire supporter ton poids par le sommet de tes béquilles est quand tu portes quelque chose dans les mains."

Non seulement il est bien plus gracieux et confortable de "marcher sur ses mains", mais c'est une protection contre une lésion des nerfs du bras, particulièrement vulnérables dans les aisselles. Une lésion de ces nerfs, avec la "paralysie des béquilles" qui en résulte, est le spectre le plus noir qui hante un utilisateur permanent de béquilles.

Mme Ferris et moi avons passé une heure ensemble chaque jour pendant plusieurs semaines. Je me pavanais de long en large dans sa chambre pendant qu'elle critiquait ma technique. Mon erreur la plus fréquente était d'écarter mes béquilles de façon à former un triangle et de balancer tout mon corps à chaque pas au lieu d'avancer avec mon pied dans un mouvement de marche normale.

"Tiens les près de tes côtés! Donne leur l'apparence de pousser là!" répétait Mme Ferris encore et encore. "Tiens ton corps à la verticale! Marche avec ton pied, pas avec ton torse."

Les méthodes de Mme Ferris étaient non seulement pratiques mais aussi esthétiques. Rendre les béquilles aussi anatomiques que possible, les garder le long du corps, m'empêchait aussi de tendre des pièges avec elles. Lancées de part et d'autre comme le fait instinctivement un débutant, elles constituent un dispositif infernal pour faire trébucher des piétons sans méfiance. Ce n'est pas que je n'aie à l'occasion intentionnellement fait tomber l'un ou l'autre de mes adversaires. Ce truc est une version édulcorée du crime parfait. La victime suppose toujours qu'elle est en tort et s'excuse, même si elle est étendue à plat ventre sur le trottoir.

Avant que Mme Ferris me décerne son certificat, elle me fit marcher avec une tasse remplie d'eau en main et deux livres sur la tête.

"Quand tu sauras réciter tes tables de multiplication en marchant le long de la rue, sans penser une seule fois à tes béquilles, tu auras vraiment réussi", me dit Mme Ferris.

Je ne connaissais pas mes tables de multiplication, mais je la pris au mot et me mis à les étudier. Quand je fus arrivée à bien connaitre la table des huit, j'avais pratiquement cessé de marcher pour plutôt courir et c'est ainsi que je n'ai jamais appris la table des neuf.


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Chapitre III

Le Meilleur Pied en Avant

Grand-Maman dit que c'était une abomination. "De deux choses l'une", prédit-elle "ou bien, elle va se tuer ou, pire encore, elle va bien s'en sortir et finira sa vie au vaudeville. Nous avons eu six prêtres, quelques juristes et médecins et tout un paquet d'enseignants et d'honnêtes fermiers dans cette famille. Nous n'avons jamais eu de figurante!"

"Et le vieux cousin Thaddée?" demanda Bernice, juste pour faire mousser les choses.

"Ah! Il était du côté de ta mère." Grand-Mère secoua la tête avec satisfaction. "Et même ce brigand ne faisait pas partie du spectacle."

"Mais il était un merveilleux hors-la-loi et il a tué un homme de sang-froid", me vantai-je. "C'est tout aussi mal".

"Ce n'est pas tout aussi mal" assura Grand-Maman d'un ton sans réplique.

"Là, là, écoute-moi, Maman". À de rares occasions Père avait assez de courage pour résister à Grand-Maman. "Nous sommes complètement sortis du sujet. Louise a neuf ans et elle aimerait avoir des patins à roulettes pour son anniversaire. Y a-t-il quoi que ce soit de bizarre à cela? Bernice a eu des patins à roulettes pour ses neuf ans."

"C'est autre chose. Bernice ne se donnait pas en spectacle extraordinaire en les utilisant. Tout le monde va regarder avec insistance et, avant que tu aies eu le temps de te retourner, tu trouveras que Louise est devenue une horrible petite exhibitionniste et qu'elle va s'en aller patiner dans un cortège carnavalesque ou ailleurs et tu ne la reverras plus jamais. C'est bien dommage qu'elle n'est pas une petite demoiselle, satisfaite d'apprendre à coudre, à peindre des aquarelles et à lire de la bonne littérature. Je n'ai jamais patiné quand j'avais son âge et j'avais mes deux jambes."

En réalité, Grand-Mère n'était pas le fier dragon dont elle se donnait l'air. Elle m'aimait vraiment beaucoup et chaque nouvel obstacle que je voulais franchir lui semblait deux fois plus aventureux que le précédent.

Mais Père m'acheta les patins. J'avais déjà essayé ceux de Barbara Bradley et je savais que je pouvais m'en servir. Avec un patin sur mon unique pied et une béquille de chaque côté, je me faisais avancer. Mon équilibre était exceptionnel, comme l'est pratiquement celui de tout unipède. C'est une compensation physique naturelle qui se développe rapidement, tout comme des épaules et des bras forts et résistants. Après quelques bonnes poussées, je pouvais lever mes béquilles et naviguer facilement sur un patin, ne poussant avec mes bâtons que quand j'avais besoin d'un nouvel élan. Pour une enfant de neuf ans apparemment destinée à ne marcher qu'avec une certaine peine, se retrouver sur des roues était absolument exaltant.

Bien sûr, je suis souvent tombée tout en apprenant à bien rouler sur mes patins. Tout enfant s'étale en apprenant à patiner. Je ne suis pas convaincue que je me suis étalée sur le trottoir plus souvent que ne le fait un enfant normal. Mais curieusement, tandis que mes camarades de jeux, dans leur sagesse enfantine, acceptaient mes chutes comme inévitables dans l'apprentissage, les adultes ne l'acceptaient pas. Aucune armée de sauveteurs ne se déplaçait à toute vitesse pour venir au secours de n'importe quel autre jeune qui se ramassait une pelle dans le quartier. Mais que je vienne à me planter, le tapage qu'entrainait cette petite catastrophe était tel qu'on aurait dit qu'il s'était passé un carambolage de quatre voitures à un carrefour important. Toutes les femmes de notre voisinage doivent avoir passé leur temps avec les yeux rivés sur une fente de leur volet tandis que j'apprenais à rouler à patin. Pendant un peu de temps je fus aussi célèbre qu'un affreux scandale.

Chaque fois que je tombais, les femmes sortaient en masse, caquetant et s'agitant comme un paquet de poules ayant perdu leurs poussins. C'était gentil de leur part et, en y repensant, j'apprécie leur sollicitude, mais à l'époque je leur en voulais et leur interférence me gênait beaucoup. Cela me mettait à part et accentuait ma différence. Car elles supposaient qu'aucun des risques ordinaires du patinage, bâton ou pierre, par exemple, ne pouvait gêner mes roues. Il était établi que si je tombais, c'était parce que j'étais une pauvre infirme sans défense.

"À quoi sa mère pense-t-elle?" ai-je entendu très souvent. Je sais maintenant à quoi ma mère pensait. À l'intérieur de notre maison, elle aussi gardait l'&œlig;il rivé sur la fente du volet et se tordait les mains et elle prit l'habitude de se ronger les ongles tout en se forgeant un caractère d'acier. Parce que Maman se distinguait des autres femmes d'une seule façon. Elle ne sortit jamais pour venir me ramasser. Je crois bien que Père, un mari normalement fort attentionné, avait menacé de la tuer si elle le faisait.

Finalement, bien sûr, plus personne ne fit attention à moi. Les femmes délaissèrent leurs gardes attentionnées à leurs fenêtres et retournèrent vaquer à d'autres occupations plus urgentes, leur cuisine et leur lessive. Je roulai de part et d'autre de la rue sans qu'on y prenne garde et je n'avais plus aucune valeur commerciale.

Mais cet apprentissage du patinage m'avait marquée et, consciemment ou inconsciemment, cela m'influença dans la manière d'aborder à l'avenir une activité physique. J'étais de nature énergique et athlétique. Je voulais participer à toutes sortes de jeux et de sports "inappropriés", mais je devins ultra-sensible vis-à-vis d'un échec, de façon ridicule même. J'éprouvais une fierté obstinée que blessait toute suggestion que mon handicap était un "handicap". Ce n'en était pas vraiment un très grand, comparé aux handicaps frustrants que doivent subir beaucoup de gens moins chanceux. Toutefois le mot lui-même me rendait malade. Mes plumes se hérissaient à sa simple évocation. Une psychologue avisée de mes amis a depuis lors donné un nom à ce comportement. Elle l'a appelé une tendance à surcompenser.

Quand j'ai appris à nager, j'ai exigé que Père me conduise dans la campagne à une ferme d'amis, où, à l'abri de tout regard public, je pus traverser ma période de chien barbotant dans un fossé d'irrigation boueux. Je me passai du plus grand confort et du compagnonnage de la piscine publique jusqu'à ce que je sache nager, non seulement aussi bien que les autres enfants de onze ans (âge auquel j'ai commencé à aller dans l'eau) mais mieux qu'eux. Alors, quand je fis une apparition en public, personne ne remarqua même mon handicap, en ai-je déduit erronément.

En fait, l'habileté dont je faisais montre en nageant était sans doute plus remarquable que ne l'aurait été une complète maladresse. Mais heureusement, je ne m'en rendais pas compte. Dans l'eau, mes bras et mes épaules, rendus très forts par l'usage de mes béquilles, compensaient la faible poussée de mon unique jambe pour le crawl australien. Je me sentais une heureuse idiote complètement anonyme! En fait, je n'étais pas le moins du monde anonyme, encore que ma famille m'ait encouragé dans cette façon de voir éloignée de la vérité. Ma s&œlig;ur m'a raconté plus tard que mon bonnet de bain rouge, bondissant dans l'eau, attirait invariablement l'attention des assistants. "Vous voyez la petite fille au bonnet rouge? Le croiriez-vous, elle n'a qu'une jambe!"

Le même scénario se reproduisit pour le tennis, que j'appris à jouer dans un semi-secret. Père m'en donna des leçons aux petites heures du matin, quand les courts n'étaient pas encore occupés. Mon père ne m'a pas permis de me bercer d'un tas de complexes fantaisistes, mais il comprenait ma répugnance à faire montre d'une gaucherie physique. Jouer du tennis est moins facile pour une amputée que nager. La contrainte de base est la nécessité de tenir une béquille avec le haut du bras, laissant une main libre pour tenir la raquette. J'ai entendu parler d'un homme amputé de la jambe gauche qui jouait au tennis avec une seule béquille. J'en ai toujours utilisé deux comme je suis droitière tant pour les mains que pour les béquilles et que je ne serais pas en mesure de me servir avec un seul bras à la fois d'une raquette et d'une béquille portant tout mon poids.

En dépit de ces limitations, je ne me suis pas mal débrouillée au tennis dans mon enfance. J'ai même pris part, avec un succès moyen, à quelques tournois juniors. Cette brève période de distinction de moindre importance ne fut cependant pas le résultat d'une habileté exceptionnelle. Ce fut plutôt l'heureuse issue de l'avantage que j'eus d'avoir pu bénéficier d'un enseignement plus précoce et de meilleure qualité que mes contemporains. Père était un bon joueur de tennis amateur. Il a fait montre d'une patience infinie pour m'apprendre à bien servir et à posséder un puissant coup de raquette depuis le fond du terrain, en vue de compenser ma technique inadéquate au filet. En jouant au tennis, je découvris qu'il est essentiel de serrer de près la ligne de service. Il est facile de courir en avant avec des béquilles, mais pas en arrière. Je suis complètement vulnérable au filet ou même à mi-court quand un lob au-dessus de ma tête signifie une défaite. Je ne suis pas en mesure de battre rapidement en retraite pour l'atteindre au rebond et l'autre solution, un coup en l'air, me fait invariablement lâcher une béquille.

J'aime beaucoup jouer au tennis, mais en mettant en balance tous les bons points de mon jeu avec tous les mauvais, j'en sors avec une qualité très moyenne. "Une bonne ménagère ordinaire jouant au tennis" m'a un jour qualifiée quelqu'un, et ce n'est pas un mérite enviable. Je joue d'habitude avec des gens qui sont meilleurs que moi et je gagne donc rarement, ce qui n'est peut-être pas plus mal.

Les amis et amies qui me connaissent et avec qui je joue fréquemment, ne se préoccupent pas de savoir si je gagne ou si je perds. Nous nous contentons de jouer au tennis. Certains d'entre eux évitent de lancer des balles rasantes ou des lobs parce que cela garde notre jeu plus coulant, mais ils ne me traitent d'aucune façon avec une condescendance offensante.

Mettez un inconnu en face de moi, cependant, particulièrement un homme inconnu, et il fera systématiquement de deux choses l'une, suivant son caractère. Ou bien il va vouloir être galant et me laissera gagner, ce qu'on détecte facilement et qui est humiliant. Ou bien il va se tuer avant d'admettre qu'il se fait battre par une femme unijambiste.

Une fois, grâce à la conspiration complice de quelques amis d'école, je fus confrontée, à travers le filet, à un garçon qui était connu pour être très sûr de soi sur les courts de tennis. Le fin mot du complot était que je devais battre ce mangeur de feu autoproclamé de manière si honteuse et complète qu'il ne puisse plus jamais redresser sa tête orgueilleuse. Je n'avais pas grande confiance en mes possibilités d'y arriver et franchement, mes amis conspirateurs n'y croyaient pas beaucoup non plus. C'était un plan si merveilleux, cependant, qu'ils étaient tous prêts à travailler à son succès. Ils en étaient arrivés à dire que si je gagnais, ce serait d'une merveilleuse ironie comme David battant Goliath.

Deux garçons eurent pour tâche de perfectionner mon revers pendant une semaine, et des espions me rapportèrent les points faibles et les points forts de mon adversaire qui ne se doutait de rien. Manifestement, il n'excellait pas autant qu'il le prétendait, mais il était meilleur que moi, dut-on reconnaitre avec tristesse. Mais tout le monde espérait que je pourrais au moins le faire souffrir assez que pour le rendre ridicule. Je dus m'engager à jouer au-delà de mes possibilités, même si je m'effondrais anéantie.

Je ne connaissais même pas Charlie, la victime, mais tout cela me semblait solennellement important... à l'époque. J'avais quinze ans, et l'initiateur du complot était un beau jeune homme musclé de dix-sept ans, pour les faveurs duquel j'aurais volontiers donné ma dernière jambe.

Avec une fausse désinvolture, je fus présentée à Charlie sur les courts de tennis, où il racontait à qui voulait l'entendre ce que Bill Tilden lui avait dit et ce que lui avait répliqué à Bill. Le jeu fut arrangé. Nous avions décidé de ne nous engager que pour un seul set, comme ceux qui me voulaient du bien, n'espéraient pas, dans leurs rêves les plus fous, que je tienne le coup plus longtemps que cela.

Dans l'analyse de mes faiblesses et de celles de mon adversaire, on en négligea une grosse. Le résultat de ce jeu ne fut pas dû à la technique ni à la ténacité ni à mon revers récemment amélioré, encore que tout cela ait aidé, sans nul doute. Le jeu fut gagné sur la mauvaise humeur, aussi bien la mienne que celle de Charlie. Pour commencer, les premiers mots que ce Coq prononça, incluaient des propos insultants à mon égard. Il dit d'un air condescendant: "Mais oui, je veux bien jouer contre elle si vous, les gars, ne voulez pas vous en charger. Ça m'est absolument égal."

Je ne réagis pas à ces mots, je me contentai de bouillir. Puis il suggéra d'avoir un handicap pour le match: "Je te fais cadeau de quinze", m'offrit-il pompeusement. C'est comme si on m'agitait un drapeau rouge devant les yeux.

"Peuh! Je te fais cadeau de trente", lui répondis-je. C'était lui qui se trouvait offensé!

Nous nous sommes dirigés vers le court dans le même état d'esprit que si nous nous étions mutuellement infligés un &œlig;il au beurre noir. La mauvaise humeur réchauffe mes réflexes, mais elle fit fondre complètement ceux de Charlie. Il appartenait à la race des lanceurs de raquettes.

On a dû me laisser tomber sur la tête quand j'étais bébé. Je ne peux pas imaginer d'autre explication au gaspillage extravagant d'efforts que je fis à cette occasion. Je ne me démènerais pas aussi fort aujourd'hui si on me promettait la coupe Davis. D'une façon insensée, je m'étais mis en tête qu'il n'y avait rien de plus important que de battre Charlie.

Aussitôt que Charlie et moi eûmes établi le tour pour servir, tous les jeux de tennis qui se déroulaient sur les autres courts, s'arrêtèrent immédiatement, et les joueurs devinrent nos spectateurs. Ils appartenaient tous à mon camp et ils m'aidèrent par des moyens qui n'étaient pas très sportifs. Ils poussèrent le pauvre Charlie hors de lui par des miaulements et d'autres impertinences.

Quand il ratait un tir ou servait dans le filet, ils criaient tous: "Qu'est-ce qui se passe, ça ne va pas?" Tout le monde sifflait et hurlait.

"Peut-être que t'as besoin de béquilles, Charlie!"

"Faute!" criaient-ils avant même que le service de Charlie ne rebondisse. Pour assurer un minimum de fair play, j'ai dû compter tous les points moi-même.

En dépit de l'extraordinaire pouvoir de contrariété de nos spectateurs et de l'effet démoralisant sur Charlie de sa propre mauvaise humeur, j'eus un mal énorme à le battre. Nous avons joué le set, la plupart des jeux se terminant sans avantage, jusqu'à douze-dix avant que je ne gagne.

Quand ce fut fini, ma respiration sortait en halètements bruyants et je ressemblais à une betterave toute chaude sortie d'une casserole et trainée à la maison par un chat insensible. Charlie sortit du court et cassa sa raquette en la frappant contre un poteau d'acier. Il n'avait pas beaucoup de sang-froid.

Je passai par un moment d'extase tandis qu'une foule de ce que je considérais comme de trop gentils garçons frappaient mon dos endolori et criaient mes louanges. Puis je rentrai en titubant à la maison pour tremper mes os héroïques dans un bain chaud.

Père me regarda par-dessus son journal quand j'entrai et m'écroulai sur le divan.

"Bon Dieu!" souffla-t-il. Père n'était pas homme à jurer. Je devais donc ressembler à une morte vivante. "Au nom du ciel qu'est-ce que tu as bien pu faire?"

"J'ai battu Charlie", soufflai-je fièrement. "Je me suis entrainée pendant une semaine pour y arriver."

"Eh bien, tu as l'air d'avoir été battue par un groupe de loubards aux gros bras. Pourquoi était-ce si important de battre Charlie?"

"Parce qu'il est si présomptueux, voilà pourquoi. Jerry, Frazier et Donald Manker, ainsi que d'autres y ont pensé et ont organisé toute l'affaire."

"Pourquoi Frazier ne l'a-t-il pas battu?" demanda Père délibérément obtus. "Frazier est le meilleur joueur de ton école."

"Père!" grognai-je. "Ça n'aurait rien voulu dire. Ce devait être moi."

"Oh! parce que tu es une fille. Je vois." À nouveau Père fit semblant de ne rien comprendre. "Pourquoi n'est-ce pas Helen Fitzgerald qui a combattu Charlie? Elle vaut deux fois plus que toi au tennis. Elle serait arrivée à le battre sans attraper d'apoplexie."

"Oh, bonté divine, Père, tu es idiot ou quoi? Tu ne peux pas voir à quel point sa défaite peut lui sembler plus amère venant de moi?"

"Oui, je comprends." dit Père avec un gros soupir. "Eh bien, tout ce que je peux dire c'est que tu me déçois."

"Je te déçois! Tout le monde en ville pense que je suis formidable, c'est tout!"

"Eh bien, moi pas!" me dit Père d'un ton sec. "Je croyais que tu avais depuis longtemps décidé qu'il n'était pas sportif de tirer avantage de tes béquilles."

"Père, pour l'amour du ciel, qu'as-tu donc? Je n'ai pas profité de lui. Je l'ai battu en combat loyal. Il a joué aussi fort qu'il a pu. Le score était de douze-dix, la preuve. Les gars criaient qu'un tas de coups étaient fautifs mais j'ai corrigé chaque fois en faveur de Charlie. Et il m'a offert un handicap de quinze mais je le lui ai renvoyé tout droit dans le visage."

"Tu as certainement mis du sel sur ses blessures, n'est-ce pas?" Je regardai Père sans en croire mes oreilles.

"Tu sais... " Père s'arrêta pour me regarder en fronçant les sourcils. "Tu me mets en face d'un problème moral très complexe et je ne dispose pas de bons précédents à suivre pour t'éduquer convenablement. Mais je suis convaincu de ceci: tu as davantage profité de ce garçon aujourd'hui que si tu avais franchement triché avec lui. Tu avais sur lui un avantage physique et moral qui doit lui avoir rendu la défaite insupportable. S'il t'avait battue douze-dix, tu serais sortie du court victorieuse, malgré tout."

"C'est complètement idiot!" protestai-je, quoique ce fût vrai, et je le savais. Dans notre machination, nous avions précisément compté là-dessus.

"C'est compliqué, je te l'accorde, mais pas idiot. Ce qui n'est pas compliqué, c'est ceci: je suis content que tu saches nager, jouer au tennis et monter à cheval, mais la seule raison pour laquelle je suis content c'est parce que ces activités sont amusantes. C'est pour cela que toi, et n'importe qui d'autre, es supposée les pratiquer. Quand tu joues un jeu pour démontrer ton habileté avec tes béquilles, il est temps que tu t'arrêtes et que tu te mettes à peindre sur de la porcelaine, comme ta grand-mère voudrait te voir faire. Tu te rappelles Grand-Maman et tes premiers patins à roulettes? Elle avait peur que tu ne rejoignes un cortège carnavalesque si tu apprenais à patiner. Eh bien, pour ma part, tu as été aujourd'hui trop proche du carnaval pour que je me sente à l'aise."

"Franchement, Père, tu me surprends!" protestai-je au moment où mon esprit atteignait la vérité particulièrement tortueuse à laquelle il me menait. "Je suppose que tu ne veux tout juste pas me voir gagner quoi que ce soit", poursuivis-je avec mauvaise foi.

"Bien sûr que je veux te voir gagner, mais seulement en jouant le jeu. Maintenant, va-t-en! Prends un bain et va au lit. Sors de ma vue. Je ne peux plus te supporter."

Je me mis à pleurer en quittant la pièce.

"À propos, tu as dû jouer un tennis inspiré aujourd'hui", me rappela Père.

"J'ai eu chaud, c'est vrai. J'ai joué beaucoup mieux que je ne le peux d'habitude."

"Hum... " Père poussa un soupir qu'on aurait presque dit mélancolique. "Cela ne m'aurait pas déplu de voir ce jeu."

"Tu l'aurais arrêté, je suppose... avec tes idées!"

"C'est vrai," approuva Père, "je l'aurais arrêté."

Il était assez furieux avec moi pour me secouer le menton. Mais en même temps, à contrec&œlig;ur et malgré lui, il était fier. L'éthique de l'invalidité était, à mon avis, excessivement compliquée et obscure. Mais néanmoins il apparait clairement que je ne me suis jamais vantée d'avoir battu Charlie.


Table des matières


Chapitre IV

La Jambe et Moi

Avant même d'avoir maitrisé l'usage de mes béquilles, j'attendais avec impatience le jour où je pourrais marcher en rue et m'y montrer avec une jambe artificielle. Les firmes commerciales entreprenantes qui s'occupaient de membres artificiels, de Minneapolis à San-Francisco, avaient des espions fort éveillés dans la région, ou, plus probablement, ils s'abonnaient à des bureaux de presse qui les avisaient immédiatement des accidents entrainant une amputation. Quoi qu'il en soit, avant même que je ne sois sortie des vapeurs de l'anesthésie, je fus inondée de réclames décrivant toutes sortes d'engins miraculeux. La famille filtra mon courrier entrant pour me protéger de toute cette publicité. Mais beaucoup de celle-ci arrivait dans des enveloppes ordinaires et les infirmières commettaient parfois des erreurs et me les remettaient. À l'inverse de la crainte de mes parents que pareille littérature puisse me bouleverser, c'était pour moi comme de la lecture presque en cachette et je m'y complaisais.

Il n'a pas fallu longtemps après mon retour à la maison pour que des vendeurs boitant légèrement commencent à rendre visite à Père. C'est l'habitude de commerces de membres artificiels d'avoir pour les représenter des gens qui puissent faire une démonstration pratique et personnelle.

Comme moi, mes parents n'avaient d'autre idée en tête que de m'équiper d'une jambe artificielle aussi vite que possible. Nous nous attendions absolument à ce que je passe ma vie sur deux jambes, dont l'une serait détachable. Les béquilles n'étaient qu'un substitut provisoire pour me permettre de me déplacer tandis que j'attendais impatiemment, durant plus d'une année, l'avis de mon chirurgien avant d'être appareillée.

Cette longue attente fut sans doute malencontreuse. C'est à elle, j'en suis sure, que je dois de marcher aujourd'hui encore surtout avec des béquilles. Au bout de cette année, mes béquilles de pin jaune étaient quasi devenues une partie de mon anatomie. Pour tout ce que j'avais à faire, elles étaient comme greffées sous mes bras.

J'avais beau marcher convenablement avec des béquilles, j'étais toujours persuadée que je le ferais beaucoup mieux avec une jambe. J'étais impatiente de l'essayer. Père étudiait soigneusement toutes les brochures, interrogeait les vendeurs, et demandait des avis impartiaux où il pouvait en trouver. Il n'y avait qu'une personne à se servir d'une jambe artificielle dans notre ville, une femme récemment amputée âgée d'environ cinquante-cinq ans. Maman et Père lui rendirent visite, mais on ne me la présenta pas, parce que mes parents eurent peur que son incapacité ne me décourage.

Je lisais toutes sortes d'histoires à succès dans les dépliants publicitaires et regardais avec une admiration respectueuse les images des prodiges sans jambes qui revêtaient les différentes prothèses. Ma préférée était celle d'une firme qui revendiquait comme un de leurs heureux clients un cow-boy unijambiste, que la photo montrait avec deux revolvers attachés à la ceinture. Je m'étais fait une idée que les revolvers venaient en primes à tous les achats faits à cette firme. C'était une fausse idée pleine d'attraits, qui me rendit complètement fascinée par cette firme.

Père, cependant, n'avait pas d'inclination aussi romantique. Ses hésitations me rendirent très impatiente. En fin de compte il porta son choix sur une excellente petite fabrique établie à Oakland en Californie pour me faire faire ma première prothèse. Ces gens étaient fiables et leur fabrication de bonne qualité, même s'ils ne pouvaient se prévaloir de clients brandissant des revolvers. De plus, Oakland était la ville la mieux située pour me permettre d'aller faire les essais. Elle n'était éloignée que de quelque cent soixante kilomètres.

Un représentant de la fabrique, marchant sans aucune difficulté, vint nous rendre visite pour prendre les dispositions préliminaires. Ce n'est pas une jambe qui lui manquait, mais deux. J'écarquillai les yeux quand il releva les jambes de son pantalon et montra ses jambes artificielles. Aucun monsieur n'avait jamais relevé son pantalon dans notre salon. Mais bien plus que son exhibitionnisme, ce qui me fascina ce fut de voir que ses chaussettes étaient retenues non par des jarretières mais par des punaises. Je m'imaginai aussitôt, assise au milieu d'un cercle d'admirateurs, m'enfonçant des punaises dans la jambe tandis que l'assistance horrifiée attendait hors d'haleine que je me mette à saigner.

Le vendeur était vraiment très à l'aise sur ses orteils en bois. Il était animé et plein de bonne humeur. Il empoigna même ma s&œlig;ur éberluée et lui fit faire un tour de valse autour de la pièce en chantonnant quelques notes qui avaient une vague ressemblance avec celles de Johann Strauss.

Si ce remarquable lutin pouvait gambiller si aisément avec deux jambes artificielles, que ne serais-je pas capable de faire avec une seule? Je m'imaginai sur un trapèze volant, un membre du Ballet Russe, avec un nom professionnel de fantaisie comme Marca Markavitz, ou encore déguisée en tambour de guerre ou enfin une vachère avec les revolvers enviés...

Ce vendeur n'attira pas mon attention sur l'endroit de ses amputations. Il possédait encore ses deux genoux d'origine. Il est tout à fait regrettable de constater que le grand avantage d'un genou subsistant est généralement soit à peine mentionné, soit complètement ignoré dans la publicité pour les jambes artificielles ou quand on veut remonter le moral à quelqu'un.

On a récemment inondé le public de toute une série d'histoires superficielles, dans lesquelles des soldats blessés bondissent hors de leur lit, s'attachent leurs jambes artificielles et se mettent aussitôt à danser avec leurs belles infirmières. Je me rappelle avoir lu dans un de ces romans excitants l'histoire d'un vétéran bourré de complexes et ayant une jambe de bois, qui avait été entrainé sur le parquet de danse par une des plus bruyantes de ces bonnes âmes décidées à lui remonter le moral. C'était une très belle fille du type pin-up, mince et élégante, et elle dansait comme une vraie Pavlova. Non seulement elle guérit miraculeusement tous les complexes du pauvre garçon, mais elle lui remit du sang et des os dans la jambe de bois. Quelques jours plus tard, ce brave soldat, joue contre joue avec cette guérisseuse du type du Chant de Bernadette, faisait aussi un voyage dans la fantaisie comme un playboy tout doré extravagant. Alors seulement la trompeuse maligne s'effondra timidement, sous l'influence du clair de lune, et avoua qu'elle aussi avait une jambe artificielle. Le soldat faillit en mourir sur le coup, et même moi, qui n'étais pas sur place et me contentais de lire l'histoire, j'en vomis!

Un tas de gens dansent avec une jambe artificielle et dansent bien, mais les meilleurs de ces talentueux unipèdes sont invariablement ceux qui ont gardé le genou que Dieu leur a donné. Que les auteurs chargés de monter ces fantaisies exagèrent les prouesses avec de bonnes intentions ou par ignorance ou pour les deux raisons ensemble, je n'en sais rien. Mais il est de loin beaucoup plus démoralisant de s'apercevoir seulement après une amère expérience à quel point un genou réel est supérieur à un genou mécanique. À mon avis, attirer l'attention sur ce point aiderait à remonter le moral plutôt qu'à le démolir.

Je relus l'histoire de la blonde séductrice unijambiste: elle ne boitait pas, elle! Je soulignai chaque mot avec mon index et je le prononçai à haute voix, pour voir si l'auteur évoquait ne fût-ce qu'une fois l'endroit où cette fille remarquable avait été amputée. J'en serais même presque venue à adorer cette séduisante héroïne - et comme femme, je suis en principe opposée aux femmes séduisantes - si elle avait déclaré en toute franchise: "J'ai toujours mon genou, tu sais, et je me suis adaptée si étonnamment que je n'ai même pas la moindre boiterie."

Je me posais aussi, durant mes songeries nocturnes, de nombreuses questions à propos de ce soldat. On le décrivait comme un Américain très vigoureux. Est-ce qu'il n'avait pas regardé les jambes de la fille? Peut-être bien qu'il avait la tête aussi creuse que la jambe. L'auteur ne le disait pas.

Pour en revenir à notre démonstrateur de salon, il m'emmena sur la pelouse devant la maison et donna un coup de pied à un ballon pour l'envoyer dans la rue. "Voilà ce que tu vas faire un de ces jours", m'assura-t-il. Mais il avait bien plus de force de frappe dans sa jambe que je n'en ai jamais eue dans la mienne.

Revenu dans la maison, il prit toutes mes mesures. Il dessina la forme de ce qui me restait de jambe comme un patron pour mon nouveau modèle. Il donna à Maman des instructions pour bander mon moignon avec des pansements élastiques, une méthode inconfortable mais apparemment nécessaire pour réduire le moignon afin de lui permettre de s'adapter à l'emboiture de la prothèse. Père fut d'accord de me conduire à Oakland pour un séjour de deux semaines quand l'appareil serait presque prêt de sorte que la mise au point finale soit tout à fait correcte et que je puisse aussi apprendre avec des experts comment marcher.

Père nous conduisit en voiture à Berkeley, où Maman, Bernice et moi devions être les hôtes de vieux amis. Père rentra à la maison pour continuer à vaquer à ses occupations professionnelles et remplir l'évier de la cuisine de vaisselle sale.

Chaque jour, Maman et moi prenions un trolleybus pour aller jusqu'à la fabrique de jambes à Oakland. C'était un endroit fascinant. Chaque membre du personnel, depuis le propriétaire jusqu'au moindre garçon de courses portait l'une ou l'autre prothèse. Ma vie durant, j'ai retrouvé le même état de choses dans toutes les entreprises de production orthopédique que j'ai visitées.

Quand Bernice venait avec nous, elle et moi jouions un jeu passionnant en attendant dans la salle d'attente. Chaque fois qu'une personne passait, qu'elle fût un client ou un membre du personnel, nous essayions de nous battre l'une l'autre en nommant le handicap: "Pas de jambe", "une jambe", "un bras", murmurions-nous. C'était une variation du jeu du Castor: vingt points pour une femme cul-de-jatte, dix points pour un homme sans jambe, etc.

Ma nouvelle jambe était faite de saule anglais bien sec, un matériau qui a fait ses preuves. Chaque jambe que j'ai achetée auprès de divers fabricants, a toujours été faite dans ce même bois.

J'avais apporté aux fabricants un soulier droit pour qu'ils puissent faire le nouveau pied à bonne mesure et ajuster le mécanisme de la cheville à la hauteur du talon, mais nous avions complètement oublié les bas. Je portais d'habitude des chaussettes à mi-jambe et je me sentis quelque peu déconfite et vieux-jeu quand Maman se précipita pour acheter les longs bas de coton blanc à côtes qui étaient nécessaires pour cacher mes nouvelles articulations en acier. Ma première jambe n'avait pas de ceinture avec contrôle à la hanche. Ce dispositif efficace n'avait pas encore été inventé et, de plus, à dix ans, je n'avais pas encore de hanches suffisantes. Je portais par-dessus les épaules un harnais compliqué auquel l'appareil était fixé par des crochets à pression.

Dès le début je m'en tirai fort bien. Chaque jour je paradais de long en large dans une annexe du magasin, en m'appuyant sur les barres à hauteur de main d'une plate-forme allongée munie aussi d'un miroir à un bout, de façon à ce que je puisse m'y voir marcher. Cela ne m'impressionnait pas particulièrement. J'étais surprise de me voir boiter. Un très gentil monsieur, qui était aussi amputé de la cuisse, m'aidait et me contrôlait. J'avais tendance à lancer ma jambe de façon raide vers l'extérieur pour éviter la complication du genou. Patiemment, il m'apprit à garder une position correcte et comment balancer la jambe pour rendre le mouvement du genou plus facile.

Finalement je fus autorisée à porter la jambe pour rentrer à Berkeley, quoique j'aie encore utilisé mes béquilles comme soutiens pour le voyage de retour, pour lequel nous avons pris un taxi plutôt que le trolleybus. Encore que tout le monde ait été ravi de la façon dont je m'adaptais et des progrès que je faisais, on nous conseilla de rester quelques jours en plus à Berkeley pour avoir toute certitude qu'aucune douleur à la hanche ou à l'aine ne se manifeste, ce qui aurait été l'indice d'une mauvaise mise au point.

Pour m'exercer, tous les matins, je faisais en marchant plusieurs tours de la table de la salle à manger. C'était un très bon endroit d'entrainement, car le bord de la table pouvait me servir de soutien en cas de nécessité. Tous les après-midis, Bernice et moi sortions faire une petite promenade. Si je me fatiguais, elle mettait son bras autour de ma taille pour m'aider à rentrer à la maison. Chaque jour cela devint plus facile et nos expéditions allaient chaque jour un peu plus loin. J'imaginais avec un optimisme injustifié que ce n'était plus qu'une question de temps avant que la jambe ne commence à courir avec moi.

Un après-midi que nous nous promenions comme d'habitude dans le campus universitaire, une pluie "inhabituelle" pour la Californie se mit à tomber. Nous courions le risque d'être trempées et, comme ma jambe n'avait pas encore commencé à courir, nous n'avancions qu'avec peine et lenteur. En me dépêchant, je glissais dangereusement sur les pavés. Le nouveau genou faisait de vilaines cabrioles.

Ma s&œlig;ur avait une nouvelle robe rose qui lui allait très bien. Bernice avait quinze ans et était jolie. En conséquence elle pensait constamment à son apparence. "Ma robe sera fichue!" se plaignait-elle.

"Tu sais quoi?" eus-je l'inspiration de lui dire, "je vais retirer ma jambe et sautiller jusqu'à la maison." J'étais fort habile à sautiller.

Fort heureusement les rues étaient pratiquement vides, parce que les piétons sensés s'étaient tous mis à l'abri. Contre son meilleur jugement, Bernice, qui était très conformiste, marqua son accord. Je me cachai derrière des buissons, levai ma robe et décrochai mon appareil. Bernice lança alors la jambe réalistement couverte d'un bas et d'un soulier sur son épaule! Elle regarda furtivement dans toutes les directions, et nous partîmes pour la maison aussi vite que le permettaient les circonstances quelque peu inhabituelles.

Nous devons avoir présenté un tableau étonnant. Il est sûr que le policier ahuri que nous avons vu au premier croisement de rues semblait avoir rencontré un fantôme. Je suis sure que c'est sans le faire exprès mais parce qu'il ne savait vraiment plus où il en était, qu'il nous demanda en grognant, ce qui aurait constitué une excellente réplique théâtrale: "Qu'est ce qui se détache par ici?" Bernice, fort gênée, laissa bien vite tomber son paquet. C'était sa première rencontre coupable avec la Loi. Le policier se pencha et toucha prudemment la jambe avant de la ramasser. "Sainte Mère de Dieu, c'est du bois!" dit-il. Son haleine avait une curieuse odeur, ce qui expliqua peut-être ses paroles suivantes, qui nous furent incompréhensibles. "Froide journée, vous savez. J'ai tenté de me garder au chaud... mais peu importe. Ça s'est cassé ou quoi?"

Bernice expliqua les choses en long et en large et en présentant ses excuses pendant que sa robe rose se flétrissait dans la pluie. Le policier mit ma jambe contre un mur et nous fit aller sous un auvent de magasin. Après quoi il parla dans une de ces fascinantes boites téléphoniques fixées à un poteau de lampadaire. Dans les minutes qui suivirent, une voiture noire de la police s'arrêta le long du trottoir. Bernice et moi fûmes reconduites à la maison dans une voiture avec chauffeur aux frais de la princesse.

N'étant pas le moins du monde timide, même prise en flagrant délit d'avoir enlevé ma jambe, je suggérai au chauffeur que ce serait bien s'il faisait aller sa sirène et accélérait un peu. "O.K., petite", m'approuva-t-il joyeusement, "ça n'arrive pas tous les jours de ma tournée. On pourrait appeler ça une urgence." Avec un pin-pon satisfaisant, nous parcourûmes les rues tranquilles de Berkeley à grande vitesse. "Est-ce que ce n'est pas de la chance que j'aie enlevé ma jambe?" murmurai-je à Bernice. "J'ai toujours eu envie de rouler dans une voiture de police. Essayons de faire la même chose à Oakland demain, veux-tu?"

"Oh, Louise!" souffla ma s&œlig;ur, "je vais le dire à Maman. Tu es une très vilaine petite fille."

Il n'y avait guère moyen de répliquer à cela. Depuis ce jour-là, je n'ai plus jamais roulé au son de la sirène. Néanmoins, voilà ma formule pour réussir le truc. Et comme tout scientifique consciencieux, j'en fais part ici au monde.


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Chapitre V

Ôtez-lui la Jambe

Rentrée chez nous, j'invitai tout le voisinage à venir voir la nouvelle jambe et à m'écouter me vanter de nos aventures à Berkeley. Mais cette prothèse ne fut qu'une merveille d'un jour, puisque ce n'était pas quelque chose qu'on pouvait faire circuler pour que chacun s'y essaie.

Le lundi suivant, je boitai jusqu'à l'école sans même prendre une canne. Je marchais très bien, mais marcher fut la seule chose d'importance que je pus jamais faire avec cette jambe. Je n'allais plus nulle part en toute hâte et soit moi, soit la jambe restait à la maison quand de longues excursions ou la pêche au ruisseau était au menu de la journée.

Quoique Grand-Maman ait soupiré de plaisir et dit "Elle ressemble à une petite demoiselle maintenant . Nous allons même pouvoir la marier quand elle grandira", pour moi, le seul avantage tangible de la jambe était que j'avais les bras libres. Quand je donnais un coup sur une balle de base-ball, j'étais capable de lui donner une bien meilleure poussée que ce que je pouvais faire avec les béquilles qui restreignaient mes mouvements. Mais je devais subir l'indignité d'avoir quelqu'un pour courir à ma place. La prothèse était merveilleusement adaptée au volley-ball qui demande peu d'activités aux jambes mais beaucoup de défense aérienne.

Chaque fois qu'un nouvel enfant apparaissait à l'école, je l'abasourdissais en plantant des punaises dans ma jambe. (Maman avait refusé de me laisser utiliser des clous et un marteau. Après tout, la jambe représentait un substantiel investissement de quelque cent-vingt-cinq dollars). Je pouvais aussi sortir mon moignon de l'emboiture de la jambe et mettre cette dernière autour de mon cou. Ça, c'était d'une bonne valeur commerciale, et j'ai souvent fait une série de contorsions grotesques qui passaient dans mon cercle social pour une danse excentrique très réussie.

Pour un temps, la nouvelle jambe fit ressortir jusqu'à en être franchement inconfortable, la sensation de "membre fantôme". C'est une curieuse sensation que la plupart des amputés expérimentent à des degrés divers. La stimulation des nerfs sensoriels dans le moignon aboutit à l'impression que le membre amputé est toujours présent.

C'est à l'hôpital que j'ai ressenti pour la première fois ce membre fantôme. Mais cela ne me surprit pas le moins du monde. J'avais tout juste fait une suggestion dans mes prières à Jésus, dont je connaissais la réputation de faiseur de miracles et de compassion envers les souffrances des petits, fussent-ils aussi insignifiants qu'un pauvre petit moineau. Je pensais qu'il pourrait me rendre service en faisant quelque chose du genre de la régénération spontanée. Quand je sentis sous mes draps mes orteils, quelque peu engourdis et piquants comme si je m'étais assise dessus trop longtemps, mais néanmoins là, je sonnai l'infirmière et lui demandai de retirer les couvertures pour me permettre de voir.

"Ma jambe vient de repousser" annonçai-je sans mettre le moins du monde ma foi en doute. Après tout, ce n'était pas aussi difficile que de ressusciter Lazare.

"Pauvre, pauvre petite chérie... non" dit-elle.

"Mais si" lui assurai-je, "Jésus l'a fait."

C'est alors que j'appris ce qu'était le membre fantôme et que je dus réviser mes attentes à propos de l'intervention divine.

De temps à autre, je le ressentais à des degrés divers. Cela accompagnait d'habitude la fatigue et il m'arrivait de le sentir rien qu'en pensant à ma jambe manquante. La sensation fut presque constante, cependant, les premières semaines où je portai la nouvelle jambe. Cela faisait un effet si réaliste que, sans y penser, je me penchais souvent en avant pour gratter mes pseudo-orteils qui chatouillaient.

En un temps très court cette phase inconfortable passa et la nouvelle jambe ne me donna aucune sorte d'ennui ni physique ni psychologique. Je peux toujours faire apparaître mon fantôme, mais il est rare qu'il se manifeste sans avoir été appelé.

Pour le reste, la jambe se conduisit bien. Rien de mécanique n'alla de travers à quoi un tournevis ou un peu d'huile n'ait pu porter remède rapidement.

Puis, après seulement trois mois, ma mère remarqua que mon épaule droite s'affaissait. Ce n'était pas la faute de la jambe. Je grandissais.... et comme une mauvaise herbe apparemment. Nous voilà partis à Oakland, où l'on prit à nouveau soigneusement mes mesures. Nous y laissâmes la jambe pour l'allonger. Même pour des adultes, c'est un grand avantage de vivre dans une ville assez grande que pour avoir un magasin orthopédique où un service rapide et efficace peut toujours être obtenu pour des réparations et des ajustements.

La jambe resta trois semaines à Oakland. Pendant ce temps-là je retrouvai mes béquilles et mon agilité. Ce fut le premier pas dans ma reconversion. Quand la jambe revint par colis exprès je ne lui fis qu'un accueil tiède, mais je la remis quand même.

L'allongement n'avait été fait que dans la partie sous le genou et on y avait inséré un morceau de bois plein plutôt que creux. Il en résulta un poids beaucoup plus lourd que celui auquel j'étais habituée. De plus, comme on n'avait agrandi que la partie inférieure, l'ensemble de la prothèse n'était plus guère proportionnée à ma jambe naturelle. Je n'étais pas satisfaite, mais je l'ai portée quand même.

En quelques mois, ma position commença de nouveau à présenter une légère distorsion. Le cordonnier local m'aida provisoirement en surélevant quelque peu la semelle de mon soulier droit. Mais la nature étant obstinée comme elle l'est, je continuai à grandir.

Quand un autre changement s'avéra indispensable, Père décida, après avoir consulté les experts de la fabrique, que je ferais mieux d'avoir une toute nouvelle jambe. Il fallut revoir le budget familial pour y inclure deux jambes par an au lieu d'une seule. Père était un travailleur social mal payé. Je sais que Maman et lui se passèrent de manteau d'hiver pour compenser cette dépense supplémentaire, mais ils ne l'ont jamais admis ni regretté. Ils auraient hypothéqué la maison, j'en suis sure, pour me permettre le luxe de nouvelles jambes.

Deux semaines à Oakland me disaient beaucoup plus que la perspective d'étrenner le nouveau modèle. C'était aussi évident qu'un placard, mais nous étions tous bien trop attachés à nos préjugés que pour le lire.

Une année encore, la bataille fit rage entre ma croissance physique et l'inélasticité de ma jambe... en comptant que mes ambitions athlétiques actives ajoutaient du poids à ma croissance. À chaque fois que je devais abandonner l'usage de ma jambe, quand elle devait s'absenter pour se faire réparer ou allonger à Oakland, je m'attachais davantage à mes béquilles. En fin de compte, je plaidai auprès de mes parents pour qu'ils me permettent d'abandonner complètement cette prothèse. Ils marquèrent leur accord et nous la pendîmes sur un clou dans le garage, ne connaissant pas la façon correcte de se défaire d'une jambe défunte. Elle est restée là pendant des années, ne revenant en avant que dans les rares occasions où nous, enfants, l'utilisions comme accessoire dans quelque épisode macabre d'un jeu d'imagination.

Elle était indispensable dans une pièce magique "mystifiante" dans laquelle j'étais en partenariat financier avec un blondinet, Chadwick Augustus Barnes, ainsi nommé d'après un parent plus ou moins proche de sa mère qui avait la chance d'être propriétaire d'une banque. Les amis de Chadwick l'appelaient Gus et ses ennemis l'appelaient Face de Poisson. Il ressemblait au banquier. Gus était le cerveau de notre association. Il portait une grosse moustache noire et faisait des tours de carte hérités de son père, un salonard particulièrement assommant. Il transformait aussi l'eau en un vin imbuvable, à l'aide d'une Trousse de Chimie pour les Jeunes, que lui avait offerte un jour de Noël une de ses tantes habitant à Detroit et bien éloignée des infâmes odeurs que sa générosité provoquait en Californie. C'était au moment le plus excitant de la bouffonnerie à la Houdini, que Gus produisait, que j'apparaissais et que je ramassais ma part des bénéfices. C'était une modeste variation sur le thème de la belle demoiselle sciée en deux. Gus sciait ma jambe - ou du moins faisait-il des mouvements de scie tout en faisant entendre un vrombissement qu'il pouvait, dans son habileté, produire sans bouger la bouche. Après quoi il effectuait la séparation. Bien sûr, nos spectateurs ne se laissaient pas davantage impressionner par cela que par les tours de carte, mais ils admiraient toujours la performance sauvage de Gus et ma propre contribution à la scène, qui consistait en grognements et cris angoissés.

Ma mère n'approuvait pas particulièrement ces jeux. Mais elle les tolérait en vertu du droit aux enfants de s'amuser sans faire de mal. Toutefois, après un autre petit spectacle où la jambe figurait, elle mit fin à ces jeux et dénia toute carrière théâtrale à ma prothèse.

Un après-midi, il y avait eu un vilain accident impliquant trois voitures sur la grand-route au sud de la ville. Quoique j'aie été morte d'envie de courir là-bas et d'avoir un aperçu des débris sanglants, je n'y fut pas autorisée. Maman avait l'étrange conception que de pareilles choses n'étaient pas un spectacle approprié pour une gentille petite fille. Son erreur était bien entendu de croire que j'étais une gentille petite fille.

"Tu ne me laisses jamais m'amuser, Maman" me plaignis-je.

"Tu as un tas d'amusements." me dit Maman.

Bon Dieu! C'est vrai que j'en avais. À la fin de la journée, je m'étais si bien amusée que je pris ma fessée stoïquement et je pensais encore avoir fait une bonne affaire. Plusieurs des plus grands garçons de notre ilot se montrèrent plus malins que leurs parents et purent jeter un coup d'&œlig;il sur les voitures accidentées. À leur grand regret, les corps, aussi bien vivants que morts, avaient été déplacés. Ces délicieux petits gamins revinrent du site de l'accident avec tout un scénario. C'était bien imaginé et avait charmé mon caractère fin et sensible.

C'est dans le garage respectable de Père que nous avons mis au point notre farce macabre. Nous avons revêtu ma jambe d'un vieux bas blanc et d'un soulier. Nous avons emprunté une bouteille de ketch-up dans la cuisine de Maman, sans lui en demander la permission, et nous en avons répandu le contenu à foison sur le bas. Puis nous avons fourré ce charmant "souvenir de l'accident" dans un carton et l'avons trimbalé de maison en maison, en faisant croire que c'était quelque chose que nous venions de voir sur le bord de la route, à l'endroit où l'accident s'était produit.

Bien sûr, ma jambe était bien connue du voisinage, mais même ainsi, à cette occasion, elle produisait invariablement des cris de femmes et une équivoque, avant qu'on ne la reconnaisse. Plusieurs de ces dames un peu trop sensibles furent bouleversées par le spectacle ainsi offert et firent part de leurs émotions à ma mère.

L'ironie du sort c'est que je fus la seule participante à cette farce qui fût fessée. Peu importait la destination finale des tribulations de ma jambe, c'est toujours moi qui devais payer les pots cassés.

Si j'avais été adulte au moment de mon accident, ou même si j'avais eu seize ans, il est probable que j'aurais traversé la vie avec l'aide constante et l'avantage esthétique d'une jambe artificielle. Je trouve cela certainement une bonne chose et j'aurais vraiment préféré que cela ait pu être le cas. Mais comme cela s'est présenté, la meilleure prothèse du monde n'était tout simplement pas en mesure de marcher de front avec moi. Il est regrettable que ces années de jeunesse passées sur des béquilles aient ainsi figé la situation. J'ai porté des jambes depuis lors. Suivant les fabricants, je marchais d'une façon tout à fait remarquable. On m'a même demandé de faire à l'occasion des démonstrations pour des utilisateurs découragés. Je me permets de citer ces circonstances, non par vanité, mais pour bien montrer qu'il n'y a aucune raison valable qui m'écarte d'une jambe artificielle. Sur une jambe, je me sens visible et infirme. Ce n'est pas le cas avec des béquilles. Je devrais me faire examiner la tête.


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Chapitre VI

La Route du Bout du Monde

Quand j'eus treize ou quatorze ans, notre famille déménagea de la Vallée de San-Joacquin à Los Angeles, où on avait offert à Père un bien meilleur emploi. Aucune de nous n'avait envie de partir. Père pouvait discourir de façon émouvante, chaque fois qu'il était question d'une dépense à faire, sur le sujet "L'argent n'a pas d'importance". Ma s&œlig;ur et moi le prenions à partie pour cette assertion sans fondement. Mais quand nous avons eu recours à cette vieille rengaine à propos de l'argent n'étant qu'un méprisable papier vert, comme argument contre un déménagement, Père se raidit. En représailles, il nous fit un autre de ses discours moralisateurs: "Les Occasions d'Éducation pour mes Filles". Franchement, je soupçonne que Père changeait de point de vue sans autre raison que le poids plus confortable de son enveloppe de paie. Mais comme il était au service de l'humanité, pareille hérésie ne fut jamais mentionnée.

Quelle qu'en fut la raison, Los Angeles devint notre nouveau domicile. Pour moi, en tout cas, ce fut une adaptation très difficile. Dans ma petite ville, je n'avais plus la vedette. Tout le monde s'était habitué à moi et à mes béquilles et connaissait mon histoire dès le moment où Maman avait eu les premières douleurs de l'accouchement. Et me voilà dans une grande ville peuplée d'inconnus, qui me regardaient tous avec curiosité, c'était ce que je supposais. Mes suppositions n'étaient pas non plus exagérées, car les plus curieux m'arrêtaient souvent dans la rue et posaient des questions bien sonores: "Ma pauvre fille, qu'est-ce ce qui vous est arrivé?"

Des hommes inconnus me proposaient de me conduire en voiture. J'ai le regret d'admettre que probablement aucun de ces messieurs incompris n'avait le moindre soupçon de mauvaise intention à mon égard. Me propulsant dans mon costume marin vers l'école secondaire, je suis bien certaine que je n'attirais pas les plus bas instincts. Mais, ayant été avertie qu'un homme de la ville derrière le volant d'une automobile n'était en tout état de cause pas la même tasse de thé confortable que mon père, je paniquais chaque fois qu'une voiture s'arrêtait le long du trottoir et qu'un brave homme sortait sa tête et me criait: "Petite fille, puis-je te conduire à l'école?" Je refusais toujours, aussi vite que me le permettait ma mâchoire tremblante, et en même temps je repartais en sens inverse aussi vite que je pouvais le faire.

J'étais à ce point habituée à être traitée dans notre ville exactement comme tout autre garçon ou fille de mon âge qu'il ne me venait pas à l'esprit qu'on pouvait m'avoir proposé le transport gratuit pour la seule raison que j'étais estropiée. C'était surement la cité du mal contre laquelle j'avais été mise en garde.

Avec une certaine réticence, j'évoquai finalement ce délicat sujet auprès de ma s&œlig;ur, qui était alors dans sa première année d'université et connaissait le monde. Je n'osais pas en parler à Maman qui avait surement dû connaître les faits de la vie depuis un certain temps, mais qui se trouvait toujours très embarrassée à leur propos.

"Est-ce que les esclavagistes blancs te courent après aussi?" commençai-je timidement .

"Louise!" Ma s&œlig;ur me saisit l'épaule et me la secoua dans son étonnement horrifié. "Qu'est-ce que tu racontes? Bien sûr qu'ils ne me courent pas après! Qu'est-ce que tu veux dire?" Elle s'arrêta dans sa tirade assez longtemps que pour se rassurer en me regardant de haut en bas. "Ils ne pourraient pas te courir après!"

Bernice ne m'accordait pas souvent une attention sans partage, mais je l'avais maintenant. "Oui, ils me poursuivent." insistai-je avec un soupçon de fierté. "Et tu ferais mieux de le croire!" Je me mis à lui raconter comment chaque jour l'un ou l'autre sinistre démon, déguisé en costume respectable bleu marine ou à rayures, s'arrêtait et m'offrait de me conduire.

Bernice se reprit à respirer avec un long soupir de soulagement.

"Est-ce que les femmes te proposent jamais de te conduire?" me demanda-t-elle, ayant retrouvé tout son calme.

"Oh oui, parfois des femmes me proposent de me conduire aussi. Je monte avec elles et elles me conduisent à l'école."

"Est-ce que ça ne t'est jamais venu à l'idée que peut-être les messieurs veulent aussi te conduire à l'école, petite oie?"

"Oh, c'est ce qu'ils disent qu'ils veulent faire... mais je ne suis pas née d'hier."

Je louchai pour donner l'impression d'une profonde sophistication.

Bernice se mit en devoir de pulvériser mon ego. "C'est à cause de tes béquilles, idiote. Ils sont tout juste gentils avec toi."

"Oh, mon Dieu!" soufflai-je, me souvenant avec embarras des malédictions terribles que j'avais lancées sur plusieurs têtes innocentes. Cela semblait tout simple tout à coup. "Je pourrais aussi bien me laisser conduire alors, je suppose."

"Oh non!" dit Bernice avec fermeté. "Mieux vaut ne pas te laisser conduire. Je crois bien que tu ne cours pas de risque." Cela ne semblait pas très flatteur à la façon dont elle le disait. "Mais il y a parfois des caractères bizarres dans le monde. Contente-toi de dire 'Non, merci', mais pour l'amour du ciel, fais-le poliment!"

Le lendemain un homme me proposa de me conduire et, en conséquence de son aimable perspicacité, contribua fortement à mon problème de transport ainsi qu'à ma popularité. Il s'arrêta, me présenta son invitation, que je refusai, cette fois avec une politesse raffinée.

"Ta maman ne te laisse pas rouler avec des inconnus, n'est-ce pas?" demanda-t-il. "Je ne peux pas lui donner tort, mais je vais tout droit près de ton école et j'aimerais beaucoup t'y conduire. Tu vois ces garçons qui marchent sur la rue là-bas? Tu les connais?"

J'étais trop nouvelle pour connaitre qui que ce soit. "Non" dus-je admettre "mais celui du milieu est le capitaine de l'équipe de football de l'école secondaire."

"Si je leur propose de les prendre avec moi et qu'ils acceptent, viendras-tu? Je ne suis pas bien gros et ces trois gaillards pourraient venir rapidement à bout de moi, si je devenais dangereux" dit-il en riant.

C'était le premier de mes ravisseurs supposés que j'avais pris la peine d'étudier d'un peu plus près. Il n'avait pas le moins du monde l'allure d'un proxénète déguisé. En fait, il semblait très gentil, quoique peut-être pas aussi excitant que ses prédécesseurs que j'avais imaginés prêts à me mener à une vie d'infamie.

"Hé, les gars!" cria-t-il. "Que diriez-vous d'un petit transport jusqu'à l'école?"

Ils arrivèrent en courant et sautèrent dans la voiture. J'y montai aussi, toujours un peu méfiante. Le voyage n'était certes pas la route du Bout du Monde. Nous fûmes déposés devant l'école secondaire sans avoir dû combattre.

De ce jour-là, le capitaine de l'équipe de football me dit "Hey" chaque fois que nous nous rencontrions. Cela me fut d'un très grand secours pour faire mon trou comme nouvelle venue.

Quand j'en ai parlé à Père, sans évoquer les expériences précédentes avec les esclavagistes blancs, il me donna la permission de monter en voiture avec des inconnus qui rempliraient en même temps leur voiture avec d'autres écoliers.

Dès lors, chaque fois qu'un chauffeur s'arrêtait et m'offrait le transport, je lui suggérais d'emmener aussi tous les garçons et filles qui étaient sur le trottoir à proximité. Il était toujours d'accord. Avant longtemps je dépassais tout le monde en popularité comme compagne de marche. C'est comme cela que je fis mon entrée à l'école secondaire.

Les années courant du quatorzième au dix-neuvième anniversaire sont probablement les plus pénibles par lesquelles doit passer une personne handicapée. L'adolescence n'est pas seulement une période d'humeurs changeantes, c'est aussi une période de grand conformisme. Toute déviation de la norme est ressentie de la façon la plus aigüe à cette période de la vie. Un groupe d'écolières a des chances de présenter un aspect presque monotone dans la façon de s'habiller. Si une chemise d'homme trop grande avec les pans flottant au vent est le dernier chic de l'heure, toutes les filles s'attifent sans tarder de pareille monstruosité. Si "génial" est la qualification à la mode et que quoi que ce soit d'excitant est supposé vous "envoyer en l'air", toutes les adolescentes se mettent à dire "C'est génial", "ça m'envoie en l'air". Elles ne se sentent en sécurité qu'en se conformant parfaitement aux usages de leurs tribus. C'est plus tard que se développe l'envie aussi forte d'individualité. Ainsi, durant mon adolescence, je souffris intérieurement parce que des béquilles n'étaient pas assez à la mode que pour entrainer une vague d'amputations.

Le poids de mon individualité portée sur des béquilles m'était pénible. Pourtant, si j'avais bien voulu reconnaître la chose, cela me venait bien à point. On pouvait m'identifier facilement. Je n'aurais jamais pu être un détective privé au service de la société Pinkerton, mais aucun de ceux qui m'avaient rencontrée une fois ne m'oubliait... non à cause de ma personnalité mémorable ou de ma ravissante beauté, mais à cause de mes béquilles. En un semestre dans cette école secondaire de quelque quatre mille écoliers, je devins presque aussi connue que le meilleur joueur de base-ball. J'étais aussi d'un caractère liant et devins un atout dans un programme électoral.

Je commençai à être présentée et élue à toutes sortes de postes à responsabilités dans l'école et dans les associations qui gravitaient autour d'elle. J'avais aussi un solide appui politique de la part de toutes les braves filles de l'école. Elles étaient disposées à voter en ma faveur, parce qu'elles m'aimaient bien, évidemment, mais pesait aussi fortement en ma faveur le fait que je ne constituais pas une menace à leur égard. Elles pensaient que je ne serais jamais leur concurrente envers les garçons qui avaient la chance de se retrouver avec moi au Conseil des Élèves. Je n'ai pas la prétention idiote de croire que seules mes béquilles firent de moi "le Choix du Peuple" mais je sais qu'elles y contribuèrent grandement.

Cette tendance au succès dans la politique estudiantine se prolongea jusqu'aux premières années d'université. Je me fis une réputation enviable de bonne administratrice. En réalité, j'avais à peu près autant de talent d'administratrice qu'un rejeton de printemps a d'être plus malin que l'homme à la hache. Je ne parvins à m'arracher à cette mascarade compensatoire politique que quand je fus assez mure pour apprécier l'humour noir des dessins de Helen Hokinson. Je résolus de me reprendre en mains sous peine de devenir une "douairière de club" ou, pire encore, une députée ou une sénatrice... et alors, que Dieu sauve l'Amérique! Maintenant, même sous l'influence sans scrupule d'un hypnotiseur, je ne crois pas que ma langue bien élevée dirait "Oui" si quelqu'un me demandait de servir temporairement de seizième suppléante ou de siéger à une sous-commission sans importance.

Mais, à la fin de l'école secondaire, me dépenser à droite et à gauche pour faire aller les choses me fit beaucoup de bien au point de vue psychologique. Je fus présidente de l'un ou l'autre comité une douzaine de fois avant d'avoir mon diplôme de sortie. Mais la triste vérité était que j'aurais de loin préféré être "normale" que présidente. J'avais tout faux.

Les garçons adolescents sont tout aussi conformistes que les filles du même âge. Mes compagnons de classe se choisissaient tous des copies conformes comme copines. À l'âge où le sommet de la réussite consiste à se promener avec un garçon boutonneux et dégingandé, j'étais une grande fille au marteau de présidente. Ce n'était pas une compensation adéquate. J'étais assez jolie, tout le contraire des prédictions alarmistes de ma grand-mère. Mes toilettes étaient de bon gout et m'allaient bien, renforcées qu'elles étaient par un piratage illicite dans l'armoire de ma s&œlig;ur. Autant que je sache, je n'étais atteinte d'aucune de ces affreuses infirmités qui, à en croire les annonceurs publicitaires, rendent des filles splendides dignes de faire tapisserie. Pourtant, je menais le genre de vie qui poussa Maman à dire: "N'est-ce pas merveilleux que Louise ne soit pas entichée de garçons? Tu te rappelles Bernice à cet âge? Bonté divine, nous ne parvenions pas à débarrasser le plancher des garçons qui affluaient. Louise est si raisonnable."

Chère Maman! J'étais à peu près aussi raisonnable qu'un trisomique. J'étais tout autant entichée de garçons que Bernice, mais j'étais de loin plus frustrée de ne pas avoir la même suite rassurante que Bernice.

Oh, on me serra la main de temps en temps. Des garçons m'ont emmenée à l'occasion au cinéma et ont joué au tennis avec moi, et je donnais régulièrement un coup de main pour leur travail scolaire à plusieurs élèves lourdauds. Deux garçons m'embrassèrent même quand j'avais seize ans, mais l'un d'entre eux était un Lothario qui avait fait le pari qu'il embrasserait toutes les filles de la classe terminale, à condition qu'elles n'aient pas d'eczéma ou des dents saillantes. Quant à l'autre, je soupçonne fort que le baiser était tout juste un réflexe accompagnant automatiquement les mots "bonne nuit". Pour les garçons, j'étais juste une "bonne copine", expression qui me donnait la nausée. Ils me demandaient même de leur arranger des rendez-vous avec les filles de leur choix. Mais ce genre de "saines relations" ne me satisfaisait pas du tout. Pour tout le bien que cela me faisait, le clair de lune aurait pu être un invention sans usage de la Société des Lampes Mazda. J'aurais certainement eu beaucoup de mal à passer dans la catégorie des délinquants juvéniles.

"Faites-lui suivre des leçons de musique" disait Grand-Maman. "Ou faites-lui apprendre la sténographie. Elle n'aura jamais un homme." J'ai emmené mon second mari à la tombe de Grand-Mère il y a deux ans, juste pour lui montrer! J'ai entendu Grand-Maman danser comme un derviche tourneur.

Cependant, avant d'avoir atteint vingt ans, je partageais les sentiments les plus pessimistes de Grand-Maman. Je pris la décision de devenir une intellectuelle, les souhaits de salons bohémiens! Je me mis même à écrire des poèmes, une façon charitable de présenter les choses. Mes effusions étaient du genre: "Oh, chéri, enfuyons-nous, nos âmes étouffent". Je lisais des livres, avec ou sans intérêt, parfois traitant de sujets plus profonds et, de temps en temps, un roman policier, tout juste pour me tenir à la hauteur du monde extérieur. J'aurais de loin préféré gaspiller ma jeunesse de façon tapageuse.

Mais, comme un tas de médicaments au mauvais gout, toutes ces occupations finirent par produire un bon résultat. La lecture imprima sur moi une marque permanente. De manière plus importante à l'époque, ainsi cela m'apparaissait-il, je finis par avoir une suite masculine! Les garçons aux cheveux longs, qui avaient aussi des âmes renfermées, commencèrent à s'intéresser à moi. La plupart étaient des garçons au visage pâle qui méprisaient le football. Ils obtenaient des cotes de niveau A à l'école, mais attrappaient des épaules tombantes à force de porter des livres lourds et ils portaient des lunettes à cause des efforts qu'ils exigeaient de leurs yeux. Je les aurais volontiers échangés à trois contre un pour un de ces idiots dangereux pleins de muscles. Pourtant, à seize ans, une fille à béquilles fait le compte de ses chances en quantité et non en qualité.

"Je me demande où ces amis à toi s'en vont la nuit" me dit un jour ma s&œlig;ur. "Dans des trous humides? Je parie qu'ils ne sont pas nés comme des enfants, mais comme des poissons."

"Tu es tout simplement jalouse!" répondis-je en rage. "Simplement parce que personne n'a jamais admiré ton esprit. Ce sont des garçons brillants, incompris. Ils sont renfermés... " Je redescendis brusquement de mon nuage et regardai la réalité en face. "Oh, Bernice... penses-tu qu'avec une jambe je puisse jamais avoir un homme vraiment magnifique et sans intelligence?"


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Chapitre VII

Des Chevaux et un Mari

En temps voulu, j'obtins mon diplôme d'école secondaire que je serrai fièrement dans ma petite main chaude. Comme récompense discutable pour un parcours scolaire honorable, il me fut permis de me tenir debout sur la scène le jour de la remise des diplômes et d'y exprimer mes opinions revigorantes. Le sens général de ce discours émouvant était "Fais carrément face à la vie". Récitée dans le cocon du cercle familial, ma collection de clichés prenait trois minutes, à la seconde près, ce qui était précisément le temps qui m'était imparti pour faire part de mes réflexions au public. Mais au jour dit, je me distinguai en gagnant une sorte de record et exprimai mes sentiments mémorisés en un temps incroyable, finissant le tout en une minute. Je présume que mes auditeurs s'en allèrent inspirés pour faire face à la vie de biais.

En vue de me faciliter l'adaptation à l'enseignement supérieur, mes parents m'envoyèrent à Pomona, un bon petit collège dans une ville de province. Père, avec son habitude d'étudier soigneusement les problèmes qui se présentent, avait lu les brochures publicitaires de nombre de collèges et universités et en avait soigneusement choisi un présentant un haut standing académique, une moralité à toute épreuve et pas de cercle d'étudiantes. Il craignait que je ne sois pas admise à un cercle d'étudiantes et que ma vie pourrait s'en trouver gauchie.

Mais à dix-sept ans, je ne courais pas grand risque de trouver ma vie gauchie. Je m'étais débarrassée de la plupart de mes complexes d'adolescente et mes contemporains en étaient apparemment au même point. Au collège, c'est ce que je pense en tout cas avec confiance, je me tenais debout solidement sur ma propre personnalité, sans être indument soutenue ou déséquilibrée par mes béquilles.

Je n'étais pas une enjôleuse à tous crins, mais ça ne me gêne pas de dire que je commençai même à plaire à des jeunes gens sans intelligence. En fait, Père dit que pendant à peu près un an de cette époque, il ne pense pas que j'aie eu du succès avec qui que ce soit ayant un Q.I. supérieur à 70, s'il fallait en juger par leur conversation.

Mais dans ma perversité, je commençai aussitôt à admirer les beaux esprits, une tendance qui perdit toute mesure, en fait. Pendant une de mes premières années d'université, quand j'avais dix-neuf ans, je tombai follement amoureuse d'un de mes professeurs. Le pauvre homme n'eut plus un moment de paix jusqu'à ce que je l'amène à l'autel trois ans plus tard. Puis... il n'eut plus un moment de paix jusqu'à ce qu'il se défît de moi par le tribunal des divorces.

C'était un si charmant homme, qui n'avait vraiment pas mérité son sort. Un Britannique des colonies, né en Birmanie, il avait l'air, à mes yeux embués en tout cas, exactement comme Clive d'Inde (à la Ronald Colman). Il me fit quelques cadeaux durables pour lesquels il n'eut guère de rétribution. Sa mère me donna sa magnifique recette de cari indien et lui, qui n'était pas seulement britannique, mais aussi professeur d'anglais, améliora considérablement mes manières et ma grammaire. Il m'apprit aussi quelques injures hautes en couleurs en Birman et en Hindoustan.

De ma rencontre avec lui, j'ai aussi appris le fait réconfortant que personne ne meurt d'un c&œlig;ur brisé. Remontée et après une cure de repos suffisante, une vieille tocante peut vous amener à vous fourrer dans de presque aussi beaux draps qu'une toute nouvelle. J'ai dû lui avoir fait quelque impression aussi. Je sais que j'ai amélioré ses gouts en matière de cravates, et apparemment je ne l'ai pas préjudicié de façon permanente contre les amputées. Après notre divorce, en tout cas, il se mit à fréquenter une femme qui n'avait qu'un bras.

Grand-Maman n'en revint pas de me voir accrocher un homme et elle pensait que j'aurais dû être internée quand je le laissai filer. "À quoi penses-tu?" souffla-t-elle "Qu'est-ce qu'on t'apprend au collège? Tu devrais savoir que la foudre ne frappe jamais deux fois au même endroit. En outre", ajouta-t-elle comme une arrière-pensée pieuse mais sans conviction, "divorcer est un péché. Mais... ce n'est pas un citoyen américain. Cela vous aurait séparé en fin de compte. Des rois et leurs pareils... devant toujours appeler Dieu à leur secours... " Ce que Grand-Maman voulait dire exactement, je n'en suis pas bien sure. Elle était une isolationniste. Elle était résolument d'avis que seuls des Américains de la sixième génération pouvaient être admis au Ciel, et même alors, pour déjouer les contrôles à la Porte, il valait mieux qu'ils soient de sa propre famille.

Le jour de l'inscription au collège, la responsable du département d'éducation physique pour les femmes me fit une proposition tentante. "Aimeriez-vous souscrire à une heure de repos chaque jour, au lieu des cours d'éducation physique normalement prévus? Nous vous accorderions toute latitude à ce sujet."

Aujourd'hui, si pareille proposition agréable m'était faite, non seulement je dirais "oui" sans hésiter, mais j'apporterais mon propre oreiller et proposerais de faire une thèse sur le sujet. Mais comme j'étais toujours un peu susceptible à propos de mon handicap, je lui assurai qu'avec une certaine liberté d'action dans mes choix, je serais certainement capable de satisfaire aux exigences de mon éducation physique, si pas à la lettre, au moins dans l'esprit de la loi. Me dispensant de gymnastique formelle et de sports d'équipe, ce que tous mes amis considéraient comme un privilège éhonté, je me concentrai sur la nage, le tir au fusil et à l'arc, le tennis et l'équitation. À l'exception du tennis, pour lequel j'ai déjà expliqué mes limitations, tous ces sports étaient parfaitement adaptés à mes capacités. Je fus le capitaine de l'équipe de natation de ma classe et pus couvrir une partie de mes dépenses les plus frivoles en surveillant le bassin de natation des filles durant les heures d'ouverture. Je faisais également partie de l'équipe d'archères. Au tir au fusil, j'étais médiocre et ne réussissais vraiment que dans la position à plat ventre. Si jamais j'étais menacée par un brigand et que j'aie une arme à feu à portée de main, je devrais lui demander poliment d'attendre que je me sois aplatie sur l'estomac avant que je ne puisse lui tirer dessus.

Je n'ai jamais approché la carrière de National Velvet, mais l'équitation devint mon passe-temps favori. Avant d'arriver au collège, j'étais à l'aise avec un baudet et deux vieux et gentils chevaux à la retraite que possédait un fermier de nos amis. Dans ma première année d'université, cependant, je m'inscrivis à un cours d'équitation. Miss Margaret Pooley, l'instructrice, n'avait jamais eu affaire à un problème comme celui que je présentais, mais elle avait de l'imagination et s'intéressa de très près à mettre au point une technique qui tienne compte de mes limitations physiques. En suivant ses conseils, j'acquis une adresse équestre qui donnait l'impression d'être de bon aloi, tout en transgressant la plupart des règles bien établies de l'équitation.

C'est aussi durant cette première année, grâce à mon amitié avec Marion Cox, une jeune fille d'Arizona, que je soupçonne de pouvoir parler aux chevaux dans leur propre langue, que je me retrouvai dans le Groupe d'Équitation. Ce groupe de garçons et de filles, dont beaucoup provenaient de fermes de l'Ouest et certains étaient passionnés de la chose, dormaient pratiquement avec leurs bottes aux pieds. Ils me prirent en main.

Je crois bien que nous aurions volontiers dormi dans des stalles d'écurie et nous nous serions contentés de mâchonner de l'avoine. Nous nous levions à des heures indues et bizarres pour monter avant le petit déjeuner et nous trottions allègrement sous le clair de lune. Nous portions nos tenues d'équitation jusque dans les temples sacrés du savoir. Je présume que nous répandions d'habitude une odeur comparable à un parfum que Saks V appellerait probablement "Étable fatale" ou " Amour équin". Le samedi, nous faisions de dévots pèlerinages à diverses mecques chevalines du voisinage. Quoique nous ne connaissions que vaguement les propriétaires de beaux chevaux en Californie, nous étions copains-copains avec tous les palefreniers. Nous avions le privilège de tapoter le flanc de chevaux très aristocratiques. Quand un spectacle de chevaux était programmé en Californie du Sud, notre petit groupe, ne possédant pas même un seul poney de Shetland à nous tous, avait d'habitude des badges d'exposants et occupait des loges d'honneur. Celles-ci nous étaient offertes par un garçon d'écurie au c&œlig;ur sensible qui pensait que je ne serais jamais capable de grimper à la tribune. Personne d'entre nous ne décourageait de si aimables attentions. En fait je pouvais apparaître gentiment fragile chaque fois que la situation semblait l'exiger, soupirant et soulevant mes béquilles d'un air fatigué comme si elles pesaient deux tonnes chacune. Père m'aurait tuée.

L'équitation est un excellent sport pour une amputée, quoique certaines techniques particulières s'imposent. Pour commencer, il y a le problème élémentaire de monter sur le cheval. D'habitude, j'ai recours à l'aide d'un ami qui me soulève. Je me sers souvent d'une boite plus orthodoxe, ou bien, en m'appuyant sur une béquille, je peux glisser mon pied dans l'étrier et me balancer par-dessus. La manière la plus spectaculaire pour un(e) unipède de monter est de faire un saut volant à la manière d'un cow-boy dans un western de série B. Je n'ai jamais pu me livrer à un tel spectacle sur quoi que ce soit de plus haut qu'un poney.

Unijambiste et sans béquille, une fois sur la selle, j'y reste (avec l'aide du Ciel) jusqu'à la fin de ma promenade, à moins d'être accompagnée d'un vigoureux compagnon, prêt à m'aider à remonter. Il n'est pas pratique d'emporter une béquille.

Je n'ai pas de force dans le genou. Se mettre à trotter n'est dès lors pas un exercice recommandé. J'ai appris à approcher le rythme et j'ai déjà fait un simulacre de trot en levant mon poids de mon seul étrier. Il est probable que la façon la meilleure d'atteindre un trot serait d'abandonner la selle plate pour monter une Stock ou une McClellan et se dandiner dessus à la manière d'un cow-boy.

Une meilleure solution consiste à utiliser n'importe quelle selle, anglaise, militaire ou western, mais à la mettre sur un cheval à cinq allures, puis de le faire aller au grand ou au petit galop, en évitant entièrement le trot. De temps à autre se présente un cheval "à allure lente", un cheval qui marche naturellement l'amble. C'est une merveilleuse monture pour un cavalier unijambiste, surtout pour un débutant qui ne peut pas se débrouiller avec l'intelligence de style des signaux généralement exigée avec des chevaux à cinq allures. Ainsi donc, choisissez un ambleur ou un cheval à cinq allures, mais examinez toujours d'abord ses garrots et son échine. Quelqu'un qui n'a qu'une jambe a besoin d'un cheval présentant une crête solide comme échine. Sinon, la selle a tendance à glisser quand tout le poids du corps se porte sur un étrier au lieu de deux. Tout garçon d'écurie qui se trouve en face d'un unijambiste pour la première fois, soutiendra cette thèse, tout en faisant sortir son plus mauvais canasson. Une personne manifestement handicapée doit toujours se battre pour obtenir une monture convenable. Il m'est arrivé à plusieurs reprises de monter de bizarres animaux, joyeusement dénommés "chevaux" par leur gardien. Le groom qui n'est pas au courant, insistera invariablement: "Comme je sangle la selle, elle ne peut pas glisser." Ah! combien de selles ainsi sanglées de manière à ne pas pouvoir glisser n'ont-elles pas tourné casaque et glissé en m'emportant avec elles!

Toutefois, un brave cheval calme à l'allure raisonnable, avec une échine qui maintient une selle en place en toute confiance, peut faire faire une bonne promenade à un amputé. Il faut enlever l'étrier excédentaire, parce que s'il rebondit sur les flancs du cheval, il y a des chances que ça le rende nerveux. Il est tout aussi bon d'éviter les doubles rênes. Une gourmette et un mors brisé requièrent chacun deux mains. Il vaut mieux n'utiliser qu'une gourmette et tenir les rênes d'une seule main, laissant l'autre libre pour cette honteuse entorse à l'étiquette équestre: tirer du cuir. Faire des virages rapides au petit galop est susceptible de déséquilibrer. Il est bien moins dégradant de pousser avec une main libre sur sa selle en vue de maintenir son équilibre que de s'envoler dans l'espace. L'espace est notoirement solide au fond: j'en sais quelque chose pour y avoir durement atterri à de nombreuses reprises.

Un amputé qui est malin laisse aux bipèdes toute fantaisie à dos de cheval. C'est déjà idiot pour une personne normale de faire de l'esbroufe sur un cheval, pour un(e) unijambiste, c'est de la folie pure. Je sais: je suis moi-même une folle repentie.

En revenant des chemins cavaliers dans les collines aux écuries du campus, nous allions directement par l'hôtel du collège et les dortoirs. Comme ces deux blocs étaient pavés, on ne nous permettait pas d'y passer au galop. On exigeait assez raisonnablement de nous que nous fassions marcher nos chevaux au pas pour traverser ces lieux assez fréquentés. Comme cela nous semblait un règlement mesquin, qui ne nous laissait aucune occasion d'effrayer les badauds, certains d'entre nous avaient un petit truc assez méchant pour rendre les choses plus animées. Nous faisions entendre des bruits de claquement du fond de nos gorges tout en gardant hautes les rênes maintenant la tête des chevaux. Cet exercice d'un gout douteux excitait nos montures qui, levant haut leurs sabots, caracolaient et dansaient de côté. Nous donnions ainsi l'impression aux piétons effrayés, qui se trouvaient à l'abri sur les trottoirs, que nous tenions en main de manière remarquable une troupe d'étalons sauvages récemment domestiqués.

Un jour, je chevauchais seule sur ce champ de man&œlig;uvres et, comme d'habitude, je fis mon petit numéro de ventriloque. Mon cheval, normalement doux et patient, décida apparemment que le moment était venu non seulement de me dire quelles limites ne pas dépasser mais aussi de se débarrasser de moi. Il ouvrit sa bouche, montra ses dents, et hennit une remarque impertinente que même moi, qui ne parle pas "cheval", compris parfaitement: "O.K., petite maligne, tu l'as cherché!"

Il leva sa croupe trois fois et je décrivis une parabole dans l'air pour atterrir sur mon derrière au milieu d'un carrefour. Le meilleur ami de l'homme tourna alors la tête et avec un bref ricanement regagna son écurie à vive allure. Il était malin, il savait que même si j'avais pu le rattraper, je ne pouvais pas remonter sur son dos. Si seulement j'avais pu, à ce moment, souffrir d'une belle petite commotion cérébrale et m'effondrer dans un confortable coma, tout aurait été chouette. Mais je n'étais pas faite de cette étoffe! À part un certain mal aux fesses qui pouvait vouloir dire que j'allais perdre mon week-end, je n'étais pas blessée le moins du monde.

N'importe qui d'autre se serait levé et aurait quitté en hâte la scène d'une pareille ignominie. Mais si je m'étais bien relevée, je restais là debout sur un pied. Partir en sautillant, battant des ailes comme un oiseau morfondu, n'aurait fait qu'ajouter du combustible à mon embarras déjà brulant. Des gens criaient. De vieilles dames et de vieux messieurs sortirent en hâte de leurs fauteuils à bascule dans le porche de l'hôtel, et des étudiants coururent à travers le campus. Je n'avais même pas l'avantage d'être drôle. Personne ne rit sauf une très chère amie qui se tordit littéralement de rire. Je me sentais comme la Chèvre du vieux Hogan attachée à la voie du chemin de fer, en voyant tous ces sauveteurs haletants qui fondaient sur moi.

Aucun d'entre eux ne cria avec indignation: "Ce dangereux cheval sauvage l'a envoyée en l'air!" ce que, Dieu lui pardonne, il avait fait en réalité. C'était comme un horrible rappel de mes jours anciens en patin à roulettes. Tous ces braves gens se lamentaient en ch&œlig;ur: "Cette pauvre, pauvre fille est tombée!"

Au tout dernier moment je fus escamotée. Un taxi arriva à ma hauteur et, avec tout le savoir-faire d'un stoppeur confirmé, je levai le pouce. Le taxi s'arrêta pile et je sautai dedans.

"Hello, poupée" dit l'inconnu et il me fit une grimace. Ce n'était pas quelqu'un de l'endroit. Il avait l'air de sortir d'Alcatraz, maintenant que je réfléchis à ses charmes, mais à l'époque il était Galahad sur son blanc destrier. Quand j'arrivai aux écuries, le cheval était tranquillement occupé à mâcher du foin. Quand il me vit, cependant, il s'arrêta assez pour se payer un fou rire.

"Ça lui apprendra!" dit-il à une jument qui se trouvait dans le box voisin. Et il avait raison: cela me fit du bien, mais il reçut ce qu'il méritait. Il n'eut pas le temps de finir ses vitamines. Le garçon d'écurie, en vue de nous discipliner, aussi bien moi que le cheval, me fit promptement remonter sur le dos du cheval et je me promenai à nouveau à pas mesurés devant l'hôtel. Mais je ne lui sortis plus mes bruits de fond de gorge habituels cette fois. En fait, depuis ce jour-là, tout l'esprit dont je fais montre vis-à-vis des chevaux, se limite à "Gentil dada! Gentil dada!"

Quand je n'étais pas dehors à fréquenter les chevaux ou à compromettre la faculté, je faisais ce qu'on fait d'ordinaire pour atteindre un diplôme du grade A.B. Mes principaux intérêts académiques se centraient sur la sociologie et l'anglais. Je pensais que je pourrais faire du bien autour de moi avec la première et que je pourrais me faire du bien à moi avec le second. Je n'ai obtenu aucune distinction dans mes diplômes. Quand les membres de la faculté se réunissent un soir d'hiver pour se rappeler avec nostalgie les étudiants ayant fait de brillantes études, mon nom n'est pas cité. Je suis plus généreuse avec eux. Quand je m'assieds un soir d'hiver, me rappelant les professeurs qui ont eu une influence sur ma vie, je pense à plusieurs d'entre eux, qui, même si je ne les ai pas épousés, m'ont laissé un fort bon souvenir. En dépit de l'évidence convaincante des archives universitaires visant à prouver le contraire, je retirai pas mal de profit de ma vie universitaire.

Durant ces quatre années, j'ai appris un tas de choses qui n'étaient pas au programme mais qui m'aidèrent à progresser dans le monde. Et d'abord, ce fut au collège que je cessai d'acheter des bas.

Ma compagne de chambre, Lucille Hutton, me fit remarquer qu'elle me considérait comme un peu simplette d'acheter des bas alors que je pouvais tout aussi bien demander à mes amies de me refiler leurs bas dépareillés. Chaque fois qu'elle attrapait une échelle dans une bonne paire, elle m'offrait le bas qui lui restait. Très gentiment, elle fit passer la consigne dans le dortoir et avant longtemps, il y eut un tel apport de bas que je ne m'en achetai plus jamais aucun. Je doute si j'en ai acheté plus d'une demi-douzaine de paires depuis lors. Je suis tout à fait gâtée. Quand des urgences m'ont forcé à m'acheter de quoi vêtir ma jambe comme elle a pris l'habitude de l'être, j'ai eu bien du mal à accepter la dépense. Pendant la guerre, quand même les bas en rayonne étaient thésaurisés comme des bijoux, je faisais figure de cliente du marché noir. De Pearl Harbor au jour de la victoire sur le Japoon, ma jambe resta une aristocrate d'avant-guerre. Je portais des bas nylons. S'étant tout à coup rendu compte de la pénurie en bas, mes amies de tout le pays me faisaient parvenir leurs dernières dépouilles dépareillées.

Au collège, j'ai aussi appris qu'il était malhonnête d'envoyer mes amis danser avec d'autres femmes, même s'ils se parjuraient en me promettant une fidélité sans faille. Les nuits de sortie dans un dortoir de filles peuvent être un peu tristes pour une personne handicapée. J'avais pris l'habitude d'aller d'une fille à l'autre pour attacher des vêtements qui se dérobaient, mettre de la poudre sur des dos qui s'exposaient, attacher des corsages et me confondre en cris admiratifs envers toutes celles qui s'affairaient à sortir une longue soirée sans moi. Comme quelques laiderons, j'étais assez libre pour qu'on compte sur moi les soirées de danse et c'est ainsi que j'avais la commande de l'interrupteur du dortoir et que j'ouvrais la porte d'entrée à toutes celles qui rentraient tard. C'était un bon moyen pour vérifier à quelle heure le garçon que je fréquentais ramenait sa cavalière.

Ce n'est pas par grandeur d'âme que j'insistais pour que le garçon que je fréquentais, fasse sortir quelqu'un d'autre ces soirs-là. Je n'étais pas d'accord avec la théorie qui veut que la vertu fournit sa propre récompense et que je pourrais moi-même me réjouir de rendre d'autres heureux. C'était un procédé de bon sens. Je pouvais bien danser un peu avec une béquille, mais seul un partenaire qui s'était exercé en privé avec moi pouvait vraiment se montrer en public. Au bal, j'étais une laissée-pour-compte et je le savais, mais je n'ai jamais permis à quiconque de penser qu'il était encombré d'un fardeau qui lui gâchait son plaisir. Souvent un excès de zèle dans le dévouement poussait un brave jeune homme à faire le geste suprême. Quand, à force d'insister, j'arrivais à le convaincre de sortir avec quelqu'un d'autre, il me demandait de lui suggérer une partenaire.

C'est alors que je faisais montre de ma plus grande générosité. Je choisissais toujours avec soin quelqu'un qui pouvait avoir été un beau bébé, qu'on savait bonne pour sa mère, et qui pourrait devenir une splendide compagne pour quelqu'un qui aurait assez de bon sens pour reconnaitre de bonnes qualités. Qui pouvait se plaindre de cette façon de faire? Je dis toujours qu'une moche figure peut cacher d'autres qualités et qu'est-ce qu'une allure un peu boulotte de toute façon si elle renferme un c&œlig;ur d'or?

J'étais à l'université durant cette période dangereuse à la fin des années vingt, quand l'argent facile, la Prohibition, et un esprit détestable dansaient follement la main dans la main. "Ce ne sont pas les qualités de diplômes qui comptent, mais la vie universitaire et les relations que vous vous faites." Ce genre de dicton, j'en suis sure, fit glisser de nombreux étudiants qui auraient normalement obtenu un diplôme du niveau A au niveau C simplement pour ne pas se singulariser, et cela me soutint dans ma déjà déplorable habitude de me porter candidate aux postes à responsabilités.

Mais notre ville universitaire redondait de gens fortunés. Cela exhalait la salubrité. En outre, je n'avais pas assez d'argent pour me conduire élégamment en tête-en-l'air. Ma famille s'est toujours brillamment tirée d'affaires pour rester pauvre de manière respectable, même en période de grande prospérité nationale. Le seul membre de la famille qui ait jamais accumulé une pile d'argent impressionnante était un grand-oncle laborieux. Il gagna des sommes considérables en gardant les vestiaires le dimanche et en faisant travailler des gens pendant la semaine, pour des salaires de famine et à raison de dix heures par jour, dans un endroit qui ressemblait aux bas-fonds de Calcutta. Il devint comme un baron.

Mais il commença à avoir des craintes à propos de son salut éternel, à moins que ce ne soit un dégout de sa famille qui le regardait avec envie chaque fois qu'il éternuait, si bien que quand il mourut finalement, à l'âge impossible de 92 ans, il légua tous ses biens mal acquis à l'Église. Dans un sentiment approprié, il réserva à sa postérité la Bible de famille, quelques mauvais tableaux d'ancêtres rébarbatifs, et un service à thé en argent. Ce dernier m'échut et je dois reconnaitre que ça valait mieux que les ancêtres, mais même cela se révéla être de l'argent plaqué et pas de l'argent pur.

De sorte que j'étais bien persuadée que la vie était quelque chose de sérieux et je savais que, dès que je serais en possession de mes diplômes, je devrais me dresser sur mes deux propres béquilles et plonger dans ma propre poche si je voulais avoir quelque argent.

Encore que j'aie été à l'occasion tentée par des voies sans issue durant mes années d'université, j'étais généralement bien axée sur la route directe de la préparation à une vie de travail. Je remercie le ciel que jamais personne avec des idées relatives à des "travaux adaptés" aux handicapés n'ait jamais tenté de m'écraser de ses préjudices. J'ai eu de la chance de ne pas rencontrer sur ma voie des gens qui considéraient que certaines activités auxquelles je pensais m'étaient interdites à cause de mon handicap. Personne ne doit attirer l'attention d'une personne invalide sur les choses qu'elle est capable ou non de faire. Je ne visais certes pas une place dans un corps de ballet, mais je n'ai jamais senti aucune restriction à propos du choix de ma vocation. On me laissait suivre mes inclinations personnelles.

Quoique certaines personnes handicapées doivent inévitablement restreindre leurs ambitions, je crois fermement que, en général, elles peuvent à tout le moins être très proches de leurs objectifs dans le champ de leur choix naturel. Cela peut, bien sûr, entrainer une modification dans le point de vue prépondérant et elles devraient se préparer à rencontrer des refus à l'occasion. Quoique je n'en aie eu à subir qu'un petit nombre, je n'y étais pas préparée.

Une de mes connaissances, une fille victime de la polio dans son adolescence, a été condamnée à passer le reste de son existence dans un fauteuil roulant. Quand elle a commencé à se plaindre de l'existence complètement improductive qu'elle était contrainte de supporter, sa famille se soumit à ses exigences d'une façon peu intéressante. Ils en firent le malheureux outil d'une cousine célibataire de sa mère, qui se considérait comme une thérapeute occupationnelle éclairée. Cette parente bien intentionnée garda la pauvre fille occupée, mais dans l'ennui, à fabriquer des cosys, à enfiler des perles dans des horreurs et à tresser des paniers. C'est seulement quand mon amie se révolta en fin de compte contre ses conseillers secourables qu'elle réussit à trouver l'indépendance à laquelle elle aspirait.

"Je n'étais vraiment pas faite pour être une enfileuse de perles" me dit-elle. Elle aimait les livres et avait projeté, avant que la tragédie ne l'atteigne, de faire des études en sciences bibliothécaires au Collège Simmons. Avec l'aide d'un très petit emprunt comme capital de départ, elle mit en route une bibliothèque de prêts de livres à son domicile. En plus, de son propre chef, elle apprit la sténographie et la dactylographie. Elle conduisait avec succès une double affaire: la bibliothèque et un service d'écrivain public également spécialisé en problèmes juridiques. Ce n'était pas précisément l'aboutissement de ses projets d'origine, mais c'était un substitut assez proche pour lui donner des satisfactions personnelles ainsi qu'une indépendance économique.

Aucune appréhension suggérée ne me gênait. Avec une complète liberté de choix, j'examinais les travaux possibles pour les femmes

ou plutôt les carrières féminines. (Quelle fille en effet s'attend à moins qu'une carrière, y compris le nouveau gardénia chaque jour dans la boutonnière d'un tailleur superbement coupé et un grand bureau d'acajou blond des Philippines pour y mettre son rouge à lèvres?)

Je fis mon premier pas, minime mais sans hésitation, vers l'indépendance économique, quand j'étais toujours au collège. Pour le magnifique salaire de trente cents à l'heure, je fis quelques petits travaux sur le campus. En plus de commander l'interrupteur du dortoir et de monter la garde à la piscine des filles, je pouvais aussi servir de baby-sitter. Pendant l'été, je guidais les jeunes, comme conseillère dans un camp de jeunes filles. Gratuitement et pour mon plus grand plaisir, j'ai aussi travaillé tous les jours à la gazette de mon établissement. En fait, je ne contribuais pas de façon énorme à ma propre subsistance. Je me contentais de gagner l'argent nécessaire à quelques fantaisies vestimentaires.

Mais ce bref prologue au réalisme économique me força à reconnaitre le fait élémentaire qu'une enveloppe de paie était quelque chose de formidable, mais que pour l'obtenir cela pouvait être bien barbant. Je résolus de faire du journalisme ce qui, pensais-je alors et que je crois toujours aujourd'hui, n'était pas une formule rapide pour devenir riche, mais était certainement un moyen assez amusant de passer sa vie.

C'étaient les jours où l'Occasion ne frappait pas à la porte. Elle entrait carrément et s'asseyait à l'aise dans votre cuisine où elle buvait une tasse de café avec vous. Tout ce que vous aviez à faire était de lui dire ce que vous aviez dans l'esprit. Mais en 1930, quand j'ai eu effectivement ma peau d'âne en main, l'Occasion, fille volage, était partie en grands vacances. Quand finalement je sortis pour exercer mes artifices auprès d'employeurs potentiels, la dépression s'était installée.

Encore que je considère toujours la vie comme un bol de cerises, je connaissais l'horrible vérité: les cerises ont des noyaux qui cassent parfois les dents de ceux qui les mangent. Ce que je voulais, c'était assez d'argent pour payer les frais du dentiste. N'importe quel travail était un bon travail. C'est vrai, je ne me suis jamais abaissée à envisager de prendre un partenaire aveugle et de m'asseoir sur le trottoir avec des tasses d'étain, le stade extrême pour les handicapés. Mais j'ai passé quelque temps à faire une liste de tous les travaux qui n'exigeaient pas d'avoir dix orteils. Il y en avait des tas et tous me semblaient fort passionnants. Toutefois, avec la chance des unijambistes, j'atterris avec mon pied, en plein dans un journal.


Table des matières


Chapitre VIII

Le Jeu

Mais je ne commençai à rechercher du travail que six mois après que je sois sortie du collège, pour la raison incroyable que je partis caracoler en Europe avec plein de chèques de voyage dans ma ceinture. Comment cela put arriver est une histoire compliquée. Même en sachant que je peux compromettre le sens moral de pauvres gens normaux, je dois admettre que ma très mémorable partie de plaisir est due exclusivement à mon unijambisme. Je partis en Europe parce que j'utilisais des béquilles et parce que, sept ans avant que je ne m'embarque, alors que j'avais quatorze ans, notre voiture tomba en panne.

De fort mauvaise humeur, je fus obligée d'aller en ville avec Maman sur un trolleybus. Nous avions une invitation à diner en grande tenue avec une parente guindée qui portait un petit ruban noir autour du cou pour contenir l'excès de ses mentons. La perspective ne me remplissait pas d'aise. C'est sur d'aussi faibles fils que pendait l'un des plus importants évènements de ma vie.

Le trolleybus était plein. J'étais assise sur la plate forme en faisant la gueule et Maman était assise à l'intérieur et me faisait les gros yeux. Un autre voyageur, qui se révéla être aussi la victime d'une voiture récalcitrante, se glissa dans la foule et s'accrocha à une poignée juste devant Maman. Quand un siège se libéra à côté d'elle, il le prit. Finalement, après beaucoup d'hésitations, il ouvrit le feu.

"Est-ce que la petite fille à béquilles est votre fille?" murmura-t-il doucement.

Il n'en avait pas tout à fait l'allure, mais Maman le catalogua trop vite. Il était, pensait-elle, un vendeur de jambes artificielles. Ces gens-là la pinçaient souvent dans des lieux publics quand elle avait l'imprudence de s'y montrer avec moi. Leur approche, cependant, était généralement assez indirecte. Vous vous attendiez presque à les voir sortir une carte de visite et à les entendre vous murmurer à l'oreille: "Rendez-vous y discrètement un de ces soirs, frappez trois fois et demandez J&œlig;."

Avec une réticence compréhensible, vu les mauvaises manières dont je faisais preuve à ce moment, Maman admit sa parenté. Elle ne se sentait pas attirée par l'inconnu. Malgré tout le charme qu'il avait, et il en avait un tas, Maman lui résista. Quand elle découvrit qu'il n'était pas un vendeur, je crois bien que ce fut lorsqu'il dit "Votre fille me charme". L'expression d'un sentiment aussi inattendu rendit assez normalement Maman méfiante. Puis il continua: "Seriez-vous d'accord de nous permettre, à ma femme et à moi, de vous rendre visite et d'apprendre à la connaître? Nous éprouvons beaucoup d'intérêt pour les jeunes filles qui se servent de béquilles."

Maman n'était pas femme à donner son numéro de téléphone à n'importe qui. Quoiqu'elle prétendît plus tard qu'elle avait eu confiance en ce monsieur dès le départ, elle ne fit pas d'exception en sa faveur. Elle lui adressa un regard poliment glacial, destiné à le réduire en conserve surgelée. J'admire que le pauvre homme ait pu jamais se dégeler assez que pour faire son travail de détective.

Mais il avait manifestement un esprit digne de Sherlock Holmes et l'un ou l'autre Watson à sa disposition. Dans les trois jours, de toute façon, un collègue professionnel de Père au dessus de tout soupçon téléphona pour dire qu'un très vieil ami à lui mourait d'envie de faire la connaissance de notre famille. Il l'emmena au bureau de Père. C'était le "vendeur de jambes fou" de Maman. Il se révéla être quelqu'un d'éminent et de très bonne réputation dans le monde des affaires de Los Angeles, président du Harvard Club, président du Club universitaire, et un bon Épiscopalien, cette dernière qualité étant assez religieuse pour convaincre Maman. Il était aussi, j'en suis personnellement convaincue, l'homme le plus parfaitement aimable et prévenant qui vécût jamais. En outre, lui et son épouse tout aussi charmante, si bizarre que cela ait pu paraitre à l'époque, faisaient une modeste collection de jeunes filles unijambistes. Je dis "modeste", car j'ai depuis lors rencontré plusieurs collectionneurs de l'espèce qui étaient manifestement plus gourmands qu'eux. Cette collectionnite peut paraitre une forme de folie, mais si c'en est une, ce syndrome inoffensif affecte invariablement de très gentilles personnes.

M. et Mme Fultz étaient un couple sans enfant qui commencèrent à s'intéresser aux jeunes filles unijambistes quand l'une d'entre elles se mit à leur service de façon très efficace comme secrétaire privée. Ils subirent aussi l'influence d'une petite histoire charmante publiée en 1912 en un livre appelé "La Fille aux Béquilles de Palissandre". C'était une histoire anonyme émouvante, écrite à la première personne, d'une jeune fille ayant surmonté victorieusement le handicap d'une amputation de la jambe droite. Bien entendu, étant une parfaite femme du monde, elle restait adéquatement modeste.

Néanmoins, elle ne laissa pas un instant ignorer à ses lecteurs qu'elle était d'une beauté fort excitante tout en gardant des apparences parfaitement chastes. Elle marchait comme une reine, s'habillait comme Mme Harrison Williams, chantait comme un pinson au Met, et avait une brillante carrière professionnelle, aussi bien qu'un amant dévoué qu'elle nommait avec une feinte timidité "le Garçon".

Mes nouveaux amis me donnèrent le livre à lire et je fus fort impressionnée par l'autobiographie romantique de cette fille. Je pris même la décision que si jamais j'avais un petit ami, je l'appellerais "le Garçon". Je mourais d'envie de rencontrer l'auteur, même si je savais que du temps s'était écoulé et qu'elle devait être maintenant une vieille taupe croulante d'au moins trente ans.

Plusieurs années plus tard, par une de ces coïncidences qui rendent si amusante la vie d'une personne avec des béquilles, je "la" rencontrai. Le livre se révéla être la production illégitime d'un homme d'affaires et écrivain new-yorkais, plein de joie de vivre et de bonne humeur. Il se sert de béquilles, à cause de genoux trop faibles, et il possède aussi une des plus impressionnantes collections d'unijambistes du pays. Mais il n'est décidément pas une fascinante petite sautilleuse. Quoiqu'il se targue d'écrire et de publier un livre légitime à raison d'un par an environ, il n'avoue jamais avoir commis "La Fille aux Béquilles de Palissandre", cette pauvre enfant de l'amour de sa jeunesse sans souci.

Je ne connais pas la chimie des relations. Mais quel que soit l'élément qui incite des inconnus à se reconnaitre une parenté mutuelle, cela bouillonnait au point de faire éclater son récipient quand j'ai rencontré M. et Mme Fultz. Je les ai aimés immédiatement, et de manière plus remarquable encore, ils m'ont aimée. Ils devinrent presque une paire de parents supplémentaire pour moi.

Ainsi donc pour en revenir au début de mon histoire, parce que je marchais avec des béquilles et parce que la vieille Buick de Père s'était dégonflée au moment le plus propice, un couple d'anges descendus du ciel m'offrit un voyage en Europe comme cadeau de fin d'études.

Mais ce ne fut qu'une contribution dérisoire à mon bonheur, comparée à celle sans prix, la subtile façon d'influencer mon état d'esprit, qu'ils me transmirent tout au long des années de notre relation. M. Fultz me fit passer dans le sang une bonne dose de son imagination débordante. Il m'apprit comment me servir de mes béquilles comme moyen de me payer de très bonnes tranches de bon temps.

Il commença assez prudemment par essayer de rendre mes béquilles plus esthétiques. Il m'offrit ma première paire de béquilles élégantes, de belles pièces en palissandre sur lesquelles je m'avançai pour recevoir mon diplôme de fin d'études secondaires. Avant cela je n'avais jamais prêté la moindre attention autre que pratique à quelle sorte de béquilles j'utilisais. Je les voulais légères pour la facilité d'emploi, et solides parce que j'en cassais souvent. Je ne me souciais pas de leur apparence. Je laissais même mes amis graver leurs initiales dessus.

Mais je faisais fort attention aux embouts en caoutchouc. Il y en a beaucoup de variétés disponibles et j'avais appris que plus ils étaient grands et volumineux et plus rouge le caoutchouc dont ils étaient faits, au mieux cela valait. J'en avais toujours l'un ou l'autre de rechange sous la main pour pouvoir les remplacer en cas d'usure ou de défaillance soudaine. Un bout de béquille perçant un embout de caoutchouc est aussi dangereux qu'une peau de banane sur un trottoir et commet précisément les mêmes dommages. Renoncer aux gros embouts rouges pour mes béquilles et en utiliser des substituts en plastique noir fut un des plus grands sacrifices que je fus appelée à faire pour l'effort de guerre. Je préférerais avoir une voiture sans pneu que des béquilles avec des embouts de mauvaise qualité.

M. Fultz ne se contenta pas de m'offrir des béquilles en palissandre. Il se révéla avoir des talents cachés. Il devint une sorte d'Hadrien pour les Handicapés. Une inspiration lui vint que des béquilles devaient être considérées comme d'élégants accessoires d'habillage. Il me suggéra de porter, en même temps que mes béquilles en palissandre de teinte chocolat, un soulier en cuir de Suède brun, un sac brun, des gants bruns et un chapeau de feutre brun. C'étaient tous les conseils dont j'avais besoin. En quelques années j'eus tout un assortiment de béquilles: noires, bleues, brunes, vertes, etc. On ne fabrique pas les béquilles dans des couleurs gaies et variées, mais n'importe quelle bonne peinture émaillée peut les transformer avantageusement. Il est maintenant aussi vraisemblable que je me plaigne: "Je n'ai pas une seule paire de béquilles à porter pour un combat de chiens" que de dire "Je n'ai pas de robe convenable à me mettre".

Outre M. Fultz, d'autres gens ont contribué à l'élégante individualité de mon assortiment de béquilles, mais c'est lui le premier à m'avoir rendue sensible à l'élégance. Je n'ai jamais eu un ami réellement intime qui n'ait pris un intérêt très critique à l'égard de mes béquilles.

Le "père" de la Fille aux Béquilles de Palissandre me fit cadeau d'une sémillante paire de béquilles rouges. Mon beau-frère, un ingénieur, mit ses connaissances à profit pour améliorer sérieusement mes outils de marche. Il dessina des coussinets et des poignées et me fit faire quelques belles et sveltes béquilles en tubes creux de Duralumin. Ce matériau est magnifiquement adapté car il est léger et très solide, et se laisse peindre sans problème. Ces béquilles en Duralumin faites sur mesure sont à présent mes favorites quand je dois me mettre en grande tenue. Elles ont le mérite d'être pratiquement éternelles; elles ne deviennent pas grinçantes avec l'âge, et on peut les faire repeindre pour faire disparaitre les traces d'un usage un peu brutal ou pour se mettre aux couleurs de la mode. Une fois, j'en ai eu une paire dorée pour s'apparier avec mon soulier de soirée également doré.

Un autre de mes amis m'a fait faire une boite à béquilles. Il l'avait fait faire de façon à ce qu'elle correspondît à mes autres bagages. Je suis maintenant en mesure de transporter facilement deux paires supplémentaires quand je voyage. Ces boites à béquilles ressemblent à des étuis de fusils et souvent quand je suis en train, les gens me demandent si je vais à la chasse. Je réponds toujours: "Oui, je chasse le gros gibier et j'ai chez moi une pièce remplie de dépouilles aux yeux de verre."

Les idées de M. Fultz, cependant, n'étaient pas seulement esthétiques et pratiques, mais aussi amusantes. De manière ingénieuse, il ménagea un petit tiroir secret dans la partie supérieure d'une de mes béquilles en bois. Il me dit: "Ceci te viendra bien à point, si tu te décides à frauder des diamants quand tu seras grande, à moins que tu ne deviennes une espionne internationale devant cacher les plans d'un site à bombarder." Entretemps, comme je parcourais toujours des chemins vertueux, il me suggéra d'y glisser un billet d'un dollar, pour avoir toujours de la monnaie sous la main.

Plus que qui d'autre que j'aie connu, ce fut lui sans doute qui m'enfonça dans l'esprit la conviction qu'il n'y avait rien que je ne puisse faire avec mes béquilles. Il sortit même son Webster et me donna une définition réconfortante du handicap: "Handicap: une course ou compétition où, en vue d'égaliser les chances de gagner, un désavantage artificiel est imposé à un concurrent de force supérieure." Pour prouver l'assertion de Webster, il se mit en devoir de réfuter toutes les limitations que j'admettais.

Il m'apprit à conduire une voiture, à danser avec une seule béquille et comment faire du ski nautique. Combien de dollars n'a-t-il pas dépensés pour encourager ma passion de l'équitation. De façon plus détournée, il me fit prendre réellement conscience de l'unique occasion personnelle que j'avais de vivre ma vie de manière aventureuse. Il me rendit presque navrée pour les gens à deux jambes.

Ce qu'il fit sans doute de mieux dans le domaine de l'amusement fut le jeu de questions et réponses qu'il appela "Jambon et Jambes". C'est un jeu amusant qui se joue aussi bien à l'intérieur qu'à l'extérieur et dont sont exclus les gens ordinaires à cause du handicap de leur normalité. À l'occasion, des amis à moi peuvent se mêler au jeu mais uniquement dans le rôle d'intermédiaire.

Quiconque a marché avec des béquilles connait à fond la grande curiosité qui semble un trait de caractère typiquement américain. Depuis le temps où je clopinais sur ma première paire de béquilles à huit ans jusqu'à hier, de parfaits inconnus m'ont non seulement regardée avec insistance comme si j'étais une femme à barbe au cirque, mais ils m'ont arrêtée en rue, accrochée dans des trains, accostée dans des gares et magasins et m'ont posé des questions.

Je suis devenue tout à fait experte à reconnaître le type précis d'individu qui me posera cette question à 64 dollars: "Ma pauvre dame, que vous est-il donc arrivé?" Au fil du temps et voulant me prémunir de façon digne, j'ai cultivé un comportement glacial qui peut, quand je le désire, étouffer dans presque toutes les gorges la question avant même qu'elle ne soit posée.

Mais pendant nombre d'années et quand j'étais toujours jeune et sans défense, je pouvais à peine marcher quelques mètres sans avoir quelqu'un qui me fonce dessus et me demande tous les plus petits détails de mon accident depuis le moment de la collision jusqu'aux honoraires demandés par le chirurgien. Cela me gênait considérablement. Je n'avais pas la présence d'esprit de leur dire: "Ce ne sont pas vos foutus oignons". De plus Maman m'interdisait l'argot, si bien que je m'arrêtais et racontais poliment la stupide petite collision auto-vélo.

C'est M. Fultz qui eut l'idée de mettre cette situation en scène. La mise en scène était, en fait, le caractère essentiel du jeu. J'ai toujours eu un vague regret de ne pas pouvoir jouer la comédie, au moins comme un hobby. Mais il y a peu de rôles adaptés à des comédiennes unijambistes, nonobstant la présence sur scène de Sarah Bernhardt amputée d'une jambe dans un âge avancé.

"Voilà ta chance de jouer un peu la comédie", me dit M. Fultz. "De plus tu n'auras pas à passer par tous les seconds rôles de soubrettes avant de devenir une vedette. Tu peux jouer le premier rôle à chaque fois. Tu vois, ces gens ne s'intéressent pas vraiment à ton histoire. Ils sont tout simplement à la recherche de sensationnel. Ils furètent, dans l'espoir de découvrir une histoire affreuse à faire dresser les cheveux sur la tête. Je suis certain que la plupart d'entre eux sont complètement dégoutés par la vérité toute nue. Dès lors, pourquoi ne pas leur servir précisément ce qu'ils veulent? Ils l'ont demandé."

Le jeu, Jambon et Jambes, fournit toutes les réponses. Pendant quelques soirées, M. et Mme Fultz et moi-même avons attrapé des fous-rires en préparant mes attaques. Au début, je n'étais pas très habile. Je me sentis la gorge serrée de honte la première fois que j'expliquai à un vieux schnock curieux que j'étais la fille malheureuse d'un clown et d'une dompteuse de lions et que j'avais perdu ma jambe en tombant d'une corde raide où j'avais l'habitude de jouer avec mes poupées quand j'étais petite.

Comme la plupart des menteurs, je devins petit à petit fort à l'aise avec mon mensonge personnel. Le Jambon devint de plus en plus juteux en face des Jambes. Même les histoires les plus vertigineuses ne me donnaient pas le moindre scrupule de conscience. Non seulement je n'éprouvais aucun remords, mais je ressentais beaucoup de plaisir à mes faux-fuyants prémédités.

Il y a apparemment un trait de la nature humaine qui est encore plus fort que la curiosité et c'est la crédulité. Les choses que les gens sont prêts à avaler sont proprement incroyables!

Une de mes histoires les plus amusantes était la relation épique d'une descente hasardeuse à skis. Je descendais en zigzag une pente montagneuse, en tenant un bébé malade dans les bras, pour m'effondrer à la porte du médecin, l'enfant sauf, mais ma pauvre jambe droite congelée. Elle était à ce point refroidie que le médecin, sans même m'administrer un anesthésique, l'avait détachée avec un pic à glace.

Même des reparties improvisées arrivaient sans effort. La récipiendaire aux oreilles battantes de cette dernière fantaisie avala sans sourciller le crochet, et ouvrait la bouche avec avidité pour y enfourner la ligne et la canne. Comment se faisait-il que ma jambe gauche ait été providentiellement épargnée, voulait-elle savoir, n'en ayant pas assez avec ce que je considérais déjà comme une sacrée dose d'imagination.

"Eh bien," lui répondis-je "on m'a appris à me méfier du mauvais temps. Je suis Norvégienne, d'Oslo. J'étais assez maligne que pour m'attendre à des engelures. J'ai donc décidé de préserver au moins une jambe. Je me le devais, pensais-je. J'ai skié sur un seul pied, après avoir entouré l'autre dans une couverture."

"Eh bien, merci!" Mon auditrice médusée ne cilla pas.

Dans ce sport intellectuel, il est nécessaire d'évaluer soigneusement les participants et les circonstances du jeu. Par exemple, l'histoire ci-dessus n'est à choisir que dans un endroit au climat ensoleillé, où prévaut une ignorance générale à propos des skis. Je la recommande comme tout à fait adaptée à Los Angeles en Californie, mais pas aussi indiquée à Hanover dans le New Hampshire. C'est un bon entrainement en psychologie d'estimer d'un coup d'&œlig;il quelle énormité chaque individu naïf est prêt à avaler. En général, les curieux qui posent des questions de vive voix ne sont pas des esprits supérieurs. Parfois, cependant, je dois me contenter de quelque chose de simple comme la lèpre ou la rencontre avec un requin trop gourmand sur les côtes de Floride.

Il y a une autre complication importante au jeu avec des lois d'honneur spéciales. M. Fultz était un homme fort attentionné et il écrivit ces règles du jeu dès le départ. Un joueur soucieux d'éthique doit faire la distinction entre ceux qui sont simplement curieux et méritent d'être bernés et ceux qui sont vraiment intéressés, ayant souvent une raison sérieuse de poser la question. Je suis souvent approchée par quelqu'un ayant quelqu'un de sa famille atteint du même handicap. De façon assez étrange, ces questionneurs sont une race spéciale. Ils ont un air différent et leur approche est beaucoup plus délicate. Il y a chez eux une certaine douceur du regard qui contraste avec la brillante rapacité du chercheur de sensations fortes.

"J'espère que vous me pardonnerez mon impertinence, mais j'ai un fils... " Voilà presque un type d'entrée en matière pour cette dernière catégorie de poseurs de question.

Alors ce n'est plus le moment de jouer au Jambon. "Asseyons-nous quelque part où nous puissions parler", dis-je alors. En échange de mon autobiographie véritable mais quelque peu terre à terre, j'entends l'histoire de quelqu'un d'autre. Souvent ce sont des histoires héroïques qui me rendent toute honteuse de l'heureuse simplicité de ma propre vie.

Évidemment le jeu est dangereux s'il est joué trop près d'où on est connu. Mes histoires me reviennent parfois dans les cheveux.

D'après une rumeur à laquelle j'ai des raisons d'accorder crédit, le monde est bien petit. Même à New York, où vous pouvez très bien ne pas rencontrer en société votre voisin de palier, même si vous allez de soirée en soirée votre vie durant, une de mes histoires me revint comme un boomerang.

Dans un salon de beauté, où j'étais assise sous un bruyant sèche-cheveux, une cliente coincée de la même façon à côté de moi, apparemment dévorée de curiosité, me cria: "Qu'est-ce qui vous est arrivé?" Quiconque manifeste sa curiosité en caquetant aussi bruyamment mérite le billot.

"Parachutisme!" lui criai-je en retour. "Un vol acrobatique!" Je levai les mains comme si le seul souvenir des horribles détails m'empêchait d'en parler davantage.

Elle se passa une main blanche et bien entretenue sur la joue, souleva sa poitrine en un soupir compatissant et secoua sa tête toute chaude. Ce fut tout ce que nous nous fîmes comme confidence entre femmes.

Trois jours plus tard, je me rendais à un cocktail dans l'appartement d'une amie intime. Je crois bien qu'il y a environ huit millions de personnes qui vivent dans la ville de New York. Quinze d'entre elles étaient présents au cocktail, mais, toute pimpante de sa nouvelle permanente, parmi elles se trouvait ma dame du séchoir. Je ne l'aurais sans doute pas reconnue si, quand j'entrai sur mes béquilles, je ne l'avais entendue dire avec effroi à mon hôtesse: "Elaine, ma chérie, tu ne m'avais jamais dit que tu connaissais cette fascinante parachutiste."

Elaine, qui avait immédiatement reconnu une de mes histoires farfelues, me lança un sourire cynique et diabolique. "Oh, je ne t'avais pas dit cela, ma chère?" dit-elle. "Triste, n'est-ce pas? Et perdre ses dents aussi." Elle fit une pause pour claquer sa langue en compassion. "Elle t'a parlé de ça? Je pense que l'orthodontiste a fait du bon travail avec ses deux mâchoires. Mais tu devrais la voir quand elle retire ses fausses dents. Quel spectacle!" Il n'y avait rien d'autre à faire à ce moment que de montrer mes supposées fausses dents en un horrible sourire.

Les seuls questionneurs qui me troublent vraiment sont les enfants. "Maman, où est la jambe de la dame?" L'enfant invariablement me montre du doigt. Très vite et avec autant de fermeté que s'il venait à l'instant d'invoquer en vain le nom du Seigneur, sa maman le fait taire.

Parfois cependant, l'enfant me pose directement la question: "Où est votre jambe, madame?"

Alors je suis aussi muette et deux fois aussi gênée qu'une jeune débutante à sa première sortie. D'habitude, je réponds "Elle est partie" et je m'enfuis. Si le cher petit esprit inquisiteur appartient à un enfant assez grand pour comprendre une histoire morale, je m'arrête souvent et je raconte. Avec ce faux enjouement qui convient si mal à un adulte parlant à de très jeunes enfants, je coasse: "Quand j'étais une petite fille comme toi, je n'ai pas écouté ma mère qui me disait que je ne devais pas jouer en rue et je me suis fait vilainement blesser."

"Tu t'es fait renverser par une voiture et tu t'es cassé la jambe, hein?" Les enfants éduqués avec la lecture des aventures sanglantes décrites dans les prétendus "comics" (nom que portent les bandes dessinées aux États-Unis) peuvent prendre avec un calme olympien la simple perte d'une jambe. Mais je ne suis pas en mesure de le leur dire avec le même détachement.

"C'est exact", dis-je et de m'éclipser.

J'aime que mes adversaires aient l'âge de voter. Alors ils ne peuvent espérer aucun quartier. Dans ce jeu, il y a quelques man&œlig;uvres très particulières. Celle qui a mes préférences est le coup de pied de l'âne. On ne peut s'en servir que quand quelque vieille mêle-tout est assez idiote que pour se livrer sans défense.

"Ma pauvre fille, je vois que vous avez perdu votre jambe."

Voilà l'occasion de porter le coup fatal: "Comment ai-je pu être aussi distraite?"


Table des matières


Chapitre IX

"Prends garde à toi"

Je ne voudrais pas donner l'impression que je cultive la joyeuse idée qu'être unijambiste est un privilège. C'est un sacré ennui évidemment. Que ce soit sur une jambe artificielle ou sur des béquilles, cela implique toujours la constante nécessité de trainer quelque chose avec soi comme outil de marche. Il est bien plus facile d'être muni de l'équipement standard. Mais il n'y a rien qui convainque davantage de la loi des compensations universelles que de voyager avec des béquilles. Avant que je ne m'élance vers l'Europe, je n'étais pas du tout une voyageuse endurcie, mais j'avais fait l'un ou l'autre voyage en Pullman vers d'autres régions du pays. J'appris par l'expérience que personne ne recevait plus pour son argent, en matière de service, de considération et d'amusement que je ne le faisais. Et quand je me mis en route pour mon grand tour des États-Unis et du Continent, je n'avais aucune crainte de ne pas pouvoir me débrouiller.

Aussi bien les passagers que le personnel de train m'entourent comme des anges gardiens. Il est vrai qu'à l'occasion l'excès de sollicitude me dérange et parfois littéralement me fait tomber. Les porteurs de Pullman, un corps d'élite, dans leur gentil empressement à me faire sortir des voitures et à se débarrasser de moi sans accident, ont tendance à me priver de mes béquilles. Quand ils ont la collaboration d'un receveur pour me faire descendre, une équipe doublement efficace, ils peuvent vraiment provoquer des catastrophes. Un de chaque côté, se saisissant de mes bras ou de mes béquilles, ils me déséquilibrent souvent. Je me sens toujours plus sure si je peux venir seule à bout d'escaliers ou de quelques marches que ce soit. C'est démoralisant de ruiner leur générosité en leur donnant l'ordre de me lâcher. Les gens sont remplis de plaisir quand ils peuvent aider les handicapés et j'ai une théorie qu'il n'y a pas de mal à les laisser ainsi s'amuser. Dès lors, si je pense que les chances de survie sans os cassés sont à parts égales, je joue le jeu et je supporte leur aide, ne fût-ce que par politesse.

Pourtant, une fois, tandis que deux garçons de bonne volonté s'empressaient à me faire sortir, je lâchai prise à mon corps défendant depuis la marche supérieure d'un wagon Pullman. Par chance, aidée par ce que j'imagine modestement être une miraculeuse souplesse, je partis en l'air avec la plus grande aisance et fis un parfait atterrissage sur trois points, un pied et deux béquilles. Même avec le souffle coupé par ma propre réussite, je fus capable de me ressaisir assez pour sortir un bon mot impressionnant. Je me retournai vers mes aides horrifiés et leur dis nonchalamment: "Ne vous en faites pas, je descends toujours de cette façon-là."

Une autre épine dans ma chair, qui abrite un c&œlig;ur d'or, est le secouriste plein de zèle qui m'aperçoit invariablement quand un porteur me sort un peu brutalement d'un train. Il se précipite pour me chercher une chaise roulante. Il me propose alors de me conduire à travers la gare jusqu'au stationnement de taxis. Évidemment je n'ai nulle envie ni besoin d'une chaise roulante et, même poussée par mon caractère obligeant, je ne peux pas me résoudre à y grimper.

Une seule fois, j'ai dû me soumettre au traitement d'un secouriste, armé de son équipement standard. Cela se passa dans la première période de mon voyage vers l'Europe, lorsque je dus changer de train à Chicago. Ce héros entre les mains duquel je tombai comme une proie avait une figure très avenante, souriante et brillamment noire sous ses cheveux blancs. En dépit de sa démarche ralentie par son grand âge, il s'arrêta rapidement avec son moyen de transport proposé. Il était si manifestement content de soi et si plein d'une vraie sollicitude à mon égard que je ne pus pas éteindre la lumière de ses yeux en refusant de me laisser transporter. En me résignant et en faisant montre d'une grande maladresse, je me laissai mettre dans la chaise roulante, tandis que le surveillant et le porteur me soulevaient comme des grues. J'ai payé un dollar supplémentaire en pourboires pour ma gêne et le transport dont je n'avais pas envie.

"Asseyez-vous maintenant et détendez-vous" me susurra le bon Samaritain sur le chemin de la sortie. "Vous allez aller très bien. Il y a quelqu'un qui vient vous attendre, mon chou?"

Il y avait quelqu'un qui venait l'attendre, admit "mon chou" avec quelque inquiétude. Ma tante était tout juste derrière la grille de sortie. Elle m'aperçut comme j'approchais dans ma belle chaise et se saisit du grillage de métal comme si elle voulait l'arracher de ses fondations. Elle pâlit visiblement.

"Oh, ma chérie! Ma chérie! Tu as eu un accident!" souffla-t-elle. " Qu'est-ce qui t'est arrivé?"

"Là, là, tantine," la calmais-je tandis que je lui faisais des yeux espiègles pour tenter de la mettre dans le coup de ma petite ruse. "Tout va vraiment très bien. J'ai juste perdu ma jambe, c'est tout. Mais je vais aller très bien."

Tantine, la chère âme, n'était pas d'humeur à saisir le plus flagrant sous-entendu ce matin-là. "Dieu du Ciel!" cria-t-elle de façon à ce que tout Chicago puisse l'entendre, "tu as perdu l'autre?"

Je levai mon pied d'origine pour la rassurer, mais elle semblait toujours prête à s'envoler.

"Oh là, n'allez pas bouleverser cette jeune personne," dit le brave vieux secouriste. "Elle n'a qu'un pied et je suppose qu'il aurait mieux valu qu'elle vous le dise quand c'est arrivé, pour ne pas vous donner un pareil choc, mais vous allez seulement l'indisposer si vous continuez comme ça. Les voies de Dieu sont impénétrables." Le vieil homme avait l'humeur philosophe. Bien sûr, ma pauvre tante, complètement perdue, avait été dument avertie de ma perte treize ans plus tôt.

"Dès que nous serons dans la voiture, je te dirai tout à ce sujet, Tantine." Je me tordis la bouche en une horrible grimace, fis de grands clins d'&œlig;il et secouai la tête. Apparemment l'ensemble des grimaces finit par lui faire quelque sens, ou plutôt non-sens du point de vue de Tantine.

"Oh, tu es terrible," me dit-elle avec soulagement. "Tu devrais avoir honte de te conduire ainsi. Tu as toujours été une enfant difficile."

Si Tantine avait bien regardé le secouriste à ce moment précis, elle aurait, j'en suis sure, pris ses jambes à son cou. Manifestement il la condamnait à mort. Son manque de compassion eut même l'effet de faire disparaitre les tendances à philosopher du brave homme.

Je peux très bien l'imaginer assis au milieu de ses compagnons de travail. "Il est sûr que, dans ce travail, vous rencontrez toutes sortes de gens" commence-t-il probablement. "Mais la personne la plus bizarre que j'aie jamais rencontrée... " Puis j'imagine que Tantine en reçoit pour son grade.

Ma visite chez Tantine était mal partie. Durant mes quatre heures de fourche à Chicago, elle ne me permit même pas d'aller contempler comme une brave fille de la campagne les fanfreluches chez Marshall Fields. Elle passa tout ce temps à me faire des discours sur la façon dont une dame se conduit en voyage.

N'omettant aucun détail horrible, elle aborda les sujets du mal insidieux des boissons fortes, des bonneteurs à bord et de la perversité générale du genre humain. Quand elle me mit sur le train du Capitol Limited qui allait me conduire à Washington, où je comptais jeter un coup d'&œlig;il sur les bâtiments du Gouvernement, elle m'exhorta enfin: "Maintenant, prends garde à toi. Ne parle jamais à un inconnu, surtout un homme." Je crois bien qu'elle s'attendait à ce que je passe les six prochains mois en silence.

Pourtant, avant même d'avoir atteint la gare d'Engelwood, je m'étais fait un charmant ami dans la voiture-salon. Ce n'est qu'en étant d'une impolitesse crasse ou en s'installant dans un compartiment et en n'en sortant jamais, que ce fût pour respirer un peu d'air frais ou pour déjeuner, qu'un voyageur invalide peut se tenir à l'écart. Mon ami était un monsieur qui venait dans la catégorie d'honorable adversaire dans le jeu du Jambon et des Jambes. Il était un homme de loi sur le plan fédéral et avait un ami, un sénateur, dont le petit garçon venait d'être victime d'un accident qui avait entrainé l'amputation de sa jambe. J'imagine toujours que seuls les gens les plus respectables ont des amis ou des membres de leur famille handicapés. En outre, peu d'individus se mettent en tête de faire du mal à une pauvre jeune fille qui manifestement a déjà eu tant à souffrir. Des béquilles sont une grande protection.

Quand il m'a invité à diner au wagon-restaurant, j'hésitai juste assez longtemps que pour lui parler de ma brave tante. "Elle m'a dit avant que nous ne quittions la gare de ne pas nouer de relations avec des hommes inconnus. Mais ma tante est très naïve. Elle n'a pas beaucoup voyagé."

"Et vous, ma jeune demoiselle, vous êtes très sophistiquée, je vois" me répondit-il. "Vous avez l'air d'avoir bourlingué de tous côtés."

Cette remarque me mit de bonne humeur. J'ai même fumé une cigarette, tandis qu'il me disait de l'appeler "Elmer". Nous avons passé un moment épatant à nous confier mutuellement l'histoire de notre vie. Il avait une épouse, dont il parlait comme "Maze", un raccourci pour Maizie, je suppose, et sept enfants tous dévotement appelés d'après des noms de saints. Il me dit exactement comment passer du bon temps à "Philly".

Quand nous sommes arrivés, il m'aida à retrouver mon oncle dans la gare de Philadelphie. Chaque fois qu'il y avait moyen de le faire, ma famille avait soigneusement délégué un de ses membres à chaque endroit où je devais descendre du train. J'introduisis fièrement Elmer à mon oncle, qui manifesta une réserve assez glaciale. Quand le père des sept saints offrit de nous emmener à un petit café dans les environs, Oncle s'y opposa carrément et m'emmena sans tarder. Mais je fis de grands signes de main et lui criai "Au revoir, Elmer".

Mon ami compréhensif leva son crochet en un geste joyeux, cria "Huile d'olive, Louise" et me fit comprendre par un clin d'&œlig;il complice qu'il savait ce qui m'attendait... et qu'il ne m'en voulait pas. Oncle frissonna comme s'il avait la tremblote.

Puis suivirent deux journées de sermons. Oncle était très large d'esprit et assez tolérant. Il admettait sans peine que je ne puisse pas garder mes lèvres scellées au papier collant pendant six mois. Il m'assura, en fait, qu'il était tout à fait convenable de parler avec des inconnus en train et en bateau. Mais, insista-t-il fermement, je devais faire attention aux signes de respectabilité chez les hommes. Je pourrais fraterniser, jusqu'à discuter du temps qu'il fait, avec les suivants, repris dans l'ordre de préférence: membres du clergé identifiables à leur col, membres de cercles Kiwanis dont il rendit l'identité reconnaissable en me montrant sa propre boutonnière, et des francs-maçons. En général, il se méfiait des femmes, surtout de celles qui voyageaient seules. Ce sont de vilaines gens! À la rigueur, il admettait qu'il pourrait être sûr de converser avec des religieuses.

"Bigre, Oncle!" repartis-je sans souci "quel bon temps je vais avoir!"

Il me laissa faire tinter la Cloche de la Liberté et me fit manger d'excellents fruits de mer à un endroit appelé Bookbinder's, qui n'a rien à voir avec la maison d'édition mais qui signifie restaurant en "Philadelphien". Le reste du temps, il me fit sortir dans la société de quelques braves citoyens de Chestnut Hill qui, me parlant par-dessus leurs charmantes tasses de thé en porcelaine, m'assurèrent que j'étais une fille chic et courageuse pour me déplacer ainsi toute seule avec mes béquilles sur des trains perfides, des bateaux et en d'autres endroits encore. Eux aussi connaissaient les couplets du vieux refrain: "Prends garde à toi!" Oncle et ses amis, je suppose, avaient vécu trop longtemps tout près de la Cloche de la Liberté. Du moins fus-je frappée de leur trouver une délicate touche de ressemblance: une très légère fêlure.

Je passai quelques jours agréables et sains à Philadelphie, ce qui me mena à la conclusion que je trouverais un bon moyen d'éviter le contingent familial à New York. La parentèle est parfois surexcitante. J'en arrivais à craindre de devoir renoncer à tout le voyage et à chercher un bon pique-nique mouvementé d'une école du dimanche, si je devais encore subir un autre de mes vertueux parents. Il avait été prévu que je télégraphie à un cousin à Rye pour lui faire connaitre l'horaire de mon train au départ de Philadelphie. Il avait promis à Maman de venir à Manhattan pour m'accueillir, puis de me surveiller comme un père attentionné jusqu'à ce que je m'embarque sur le bateau quatre jours plus tard. Je n'avais plus vu ce vague rejet de l'arbre familial depuis quinze ans et, de manière compréhensible, le souvenir que j'en avais était plutôt confus.

C'est ainsi que je me contentai de faire semblant de lui télégraphier. Oncle me mit sur le train, avec une dernière recommandation qui résonnait d'une manière étrangement nostalgique: "Prends garde à toi, maintenant". Il était joyeusement soulagé d'être débarrassé de moi, je présume. Triomphalement, j'abordai New York absolument toute seule.

Mais je découvris plus tard que le seul cousin que j'avais tenté d'éviter avec une telle diligence, était en réalité un beau et charmant homme qui avait dû entrer dans la famille sous de faux prétextes ou par la suite d'une erreur de livraison de la part d'une cigogne négligente. Il me retrouva avant que je n'embarque, me fit parvenir un bouquet d'orchidées et la seule recommandation qu'il me fit prit la forme d'une belle petite liste de vins français et allemands qu'il me chargea, avec un billet de cinquante dollars, de gouter en son honneur.

"Je ne vais pas devenir pompette?" lui demandai-je avec une crainte haletante.

"Pas avec cinquante dollars répartis à droite et à gauche" m'assura-t-il. "Et même si ça t'arrivait? Si tu vacilles, tout le monde dira simplement: 'Regardez cette pauvre infirme, quel mal elle a de marcher avec ses béquilles' Mon Dieu!" dit-il en s'échauffant à l'idée, "quel alibi commode elles feraient."

C'était un si gentil garçon.


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Chapitre X

Tous à la Mer

Quand je montai à bord du Leviathan, il n'y avait personne pour me voir partir. Je me mis à réfléchir à ce triste état de choses tandis que je voyais avec quel abandon presque tous les autres voyageurs se faisaient embrasser. Je tournai mon imagination morbide vers la Californie, où je me représentai toutes les femmes de moins de cinquante ans possédant toujours leurs quatre membres, prêtes à s'emparer de mon homme quand j'avais le dos tourné. Après tout, il n'en était pas encore venu à me proposer le mariage. Les horribles pensées se succédaient en une procession funèbre. Je ruminais le fait décourageant que je n'étais que provisoirement hors des listes du chômage. Je me tracassais outre mesure à propos du pourboire que j'étais censée donner au steward. J'étais certaine d'avoir bientôt le mal de mer... en fait, mon estomac commençait à me laisser des impressions bizarres. Je supputais les chances que se renouvelle le désastre du Titanic. J'essayais de me rappeler les paroles de "Plus près de Toi, mon Dieu" et ne pouvais retrouver que celles d'une parodie burlesque. Je savais bien que celles-ci ne conviendraient pas du tout au moment, que je considérais maintenant comme inévitable, où je coulerais avec le bateau après avoir cédé ma place dans les chaloupes de sauvetage à une femme enceinte. Je rameutai même de sinistres réflexions sur les pronostics de Tantine à propos de Mickey Finn et des bonneteurs. J'aspirais à pouvoir parler du temps qu'il faisait avec un clergyman, un Kiwani ou un franc-maçon. J'étais dans un état impossible.

Pour échapper à la vision décourageante de gens qui s'étreignaient, je me retirai dans le salon désert, m'assis et me mis à pleurer et à pleurer dans la misère la plus abjecte. Un observateur impartial aurait très bien pu penser que je venais d'être enchainée comme galérienne.

"Vous voulez quelque chose pour pleurer dedans, mademoiselle? Il n'y a pas de bière... que diriez-vous d'un Coca-Cola?" C'était un steward. "Votre famille vous fait partir à l'étranger parce que vous avez fait trop de bêtises? Vous êtes en difficulté, je parie, hein?"

Cela aurait dû me réjouir que quelqu'un ait pu penser que j'avais l'air assez dangereuse pour avoir fait trop de bêtises, mais ce ne fut pas le cas. Cette opinion ne fit qu'accroitre mon sentiment de misère. "Non" sanglotai-je "nom d'un chien, je ne suis pas du type à me mettre en difficulté."

"Oh, vous n'êtes pas aussi mauvaise que ça." me consola-t-il. "Je parie que vous vous trouverez dans de sérieuses difficultés avant d'arriver à Southampton. Buvez ceci." Il me glissa un Coca-Cola.

Je fouillai pour retrouver mon porte-monnaie.

Il secoua la tête. "Ceci est hors commerce. C'est aux frais de la maison. Maintenant, reprenez-vous et retournez sur le pont. Nous sommes sur le point de partir et vous ne voudriez quand même pas rater cela."

Je reniflai, me mouchai et tentai de masquer la rougeur de mon nez sous la poudre. Je me levai, mis mes béquilles sous mes bras, me sentant toujours pleine de compassion envers moi-même.

"Faites bien attention au seuil quand vous sortez... prenez garde à vous." S'il avait été un psychiatre m'ayant soigné pendant six mois sur un divan, il n'aurait pas pu trouver meilleur remède. Je cessai aussitôt de me morfondre et éclatai d'un fou rire.

Il semblait mal à l'aise. "J'ai dit quelque chose de drôle?"

"Oh, très drôle", lui dis-je "même si j'ai déjà entendu cela auparavant. C'est juste une blague de famille qui devient de plus en plus amusante. Je vais aller très bien maintenant. Merci."

"Je garderai l'&œlig;il sur vous durant le voyage."

"Très bien... vous prendrez garde à moi."

Et c'est ce qu'il fit. Chaque fois que je m'asseyais au salon pour y boire un verre ou y jouer une partie de bridge, il surgissait, fronçait les sourcils, et examinait avec attention quel genre d'homme j'avais réussi à accrocher. Cela me déconcertait un peu et mettait certainement mes victimes mal à l'aise. L'un d'entre eux, en fait, se rebiffa. "Ce steward est certainement un drôle de coco... et impoli, si vous voulez savoir. La façon dont il me regarde de haut en bas, vous diriez que je viens de cambrioler l'économe. S'il osait mettre la main sur moi, je crois bien qu'il me fouillerait."

Comme je sortais sur le pont, je crus que j'étais tout à coup partie au Ciel et que j'entendais un ch&œlig;ur d'anges. L'orchestre jouait "Our Sturdy Golden Bear". Les Californiens dans la foule, même des garçons de Stanford qui ne sont pas friands de ce chant, étaient tous fièrement illuminés comme si chacun d'entre eux avaient planté personnellement chaque oranger dans cet État doré. L'orchestre était un groupe de garçons de l'Université de Californie qui payaient ainsi leur voyage en Europe. Moi aussi, je montrai mes belles dents californiennes dans un large sourire. Comme le bateau levait l'ancre, tous les habitants de la côte Ouest se serraient la main et se tapaient dans le dos. D'une veillée solitaire, j'étais soudain plongée dans un mercredi ordinaire de chez nous.

Sans surprise pour quelqu'un en béquilles, je fus même reconnue par certains de ces fils et filles de Californie. "Vous n'êtes pas de Los Angeles? Il me semble me rappeler vous avoir vu faire des courses chez Bullocks". Bien sûr, ce n'est pas vraiment moi qu'ils se rappelaient... mais bien mes béquilles. Signe distinctif par excellence, des béquilles détournent un unijambiste d'une conduite criminelle, mais elles ont des chance de venir à point dans n'importe quelle autre situation qu'un hold-up. Et même alors, je suis bien certaine qu'elles auraient sur le jury un effet aussi lénifiant qu'un bon morceau de tarte au fromage. Il est de fait qu'elles me furent un bon étrier social à bord du bateau.

Un gros homme à l'air joyeux me tapa sur le bras et me dit: "Comment avez-vous aimé cette glace au chocolat que vous avez eue vendredi chez Schrafft's?" Je le regardai avec ahurissement.

"J'étais juste à côté de vous au comptoir," me dit-il. "Moi j'avais de la vanille."

Il était le directeur des relations publiques du Leviathan et il considérait notre rencontre précédente comme un présage secret. Il se fit mon protecteur. Chaque soir, il soulevait la corde et me laissait, avec quelques amis bien choisis, pénétrer dans le luxe sacré des salons de première classe. C'était un privilège douteux, parce que si les passagers de troisième classe ne baignaient pas dans le luxe, ils avaient aussi le pied plus sûr. Il était aussi réconfortant d'entendre l'hymne californien chaque soir, même si la musique de Ben Bernie en première classe était bien plus professionnelle que celle du bar.

C'est très bizarre, mais les gens ont tendance à considérer les filles à béquilles comme une race à part qui se comporte, ou devrait se comporter, en tout cas, tout à fait autrement que les autres êtres humains. Pendant notre traversée, j'avais comme compagne de cabine une charmante vieille dame. Elle était très préoccupée de mon bien-être. En fait, je crois bien que c'était son principal intérêt dans la vie à ce moment, car les autres activités à bord ne lui plaisaient guère.

J'étais bien plus agile qu'elle, mais je dus pratiquement l'assommer pour qu'elle consente à prendre la couchette inférieure. Elle s'inquiétait de mon métabolisme et me posait tous les jours des questions sur ce que je mangeais et si j'allais bien à selle. "Vous ne pouvez pas être trop prudente avec des béquilles" me dit-elle solennellement. "Vous devez garder vos forces." Ce pour quoi elle voulait que je les garde dépasse mon imagination. Elle avait l'habitude déconcertante de s'asseoir toute droite dans son lit quand je rentrais la nuit, en vérifiant l'heure à sa montre. Puis, apparemment complètement perplexe, elle me demandait: "Pouvez-vous me dire ce qu'une jeune demoiselle avec des béquilles fait à bord jusqu'à une heure du matin?" Une fois j'eus l'audace de lui poser à mon tour une petite question malicieuse: "Que croyez-vous que font des jeunes demoiselles sans béquilles?" "Oh, mon Dieu!" souffla-t-elle. "Vous ne faites pas cela, n'est-ce pas?"

Quand j'arrivai à Londres avec le train, je devins la pupille d'un guide professionnel qui me prit en remorque, avec quelques autres récalcitrants, pour un tour du pays de Shakespeare. À partir de là, la plupart de mes voyages en Grande-Bretagne et sur le Continent se fit sous la houlette de pareil berger. Ces accompagnateurs pouvaient d'habitude baratiner en différentes langues. Ayant apparemment été de braves garçons dans leur jeunesse, ils avaient lu un chapitre de leur Baedeker tous les soirs. Il y avait peu de commentaires historiques. Il me fut permis d'échapper aux commentaires artistiques ou ecclésiastiques. J'avais plus de chance que d'autres, bien entendu: il n'y avait qu'un pied qui me fît souffrir au lieu de deux.

La première fois que je me rendis compte que j'étais destinée à être particulièrement ravie, bien au-delà de ce qu'offraient le British Museum et le Louvre, fut sur la route de Warwick. Notre car de tourisme nous déversa tous dans un petit village et tout le monde s'éparpilla pour une heure de liberté. J'entrai dans un petit magasin qui se spécialisait dans du bric-à-brac charmant et trop cher. Un homme à l'allure très plaisante, manifestement le propriétaire, consacra à chacun de mes mouvements dans son magasin une attention extasiée et exclusive, au grand dam de tous ses autres clients.

J'en arrivai même à l'idée inquiétante qu'il me soupçonnait de kleptomanie. En fin de compte, toute gênée et me donnant des airs hautains, je me préparai à sortir. Quand j'arrivai à la porte, il m'appela.

"Mademoiselle, s'il vous plait, juste un moment." Il y avait manifestement quelque chose qui le troublait.

"J'ai un objet assez rare" il parlait à voix basse, "que je garde dans mon annexe. J'aimerais vous le montrer."

Fasciné par son étrange comportement et soudain convaincue que ce n'était pas une kleptomane qu'il pensait que j'étais mais plutôt un comtesse incognito et prête à marchander pour des bijoux, je le suivis. Si son apparence n'avait pas été aussi respectable, je me serais certainement inquiétée quand il mit ses autres clients à la porte.

"Je ferme le magasin pour une demi-heure" annonça-t-il brièvement. "Veuillez revenir plus tard." Ils semblaient si manifestement vexés que je ne pense pas qu'aucun soit revenu plus tard.

"Pardonnez mon comportement discourtois" plaida-t-il quand nous fûmes seuls. "Vous voyez, j'ai une petite fille, qui a neuf ans et qui a le même handicap que vous. Il n'y a que cinq semaines qu'elle est sortie de l'hôpital. Pourriez-vous... "

"Oh, bien sûr" l'interrompis-je. "Je serais très heureuse de la rencontrer. J'avais huit ans lors de mon accident. Peut-être puis-je lui dire quelque chose d'utile?"

Il me conduisit par une porte à l'arrière du magasin dans un petit jardin clos où une petite fille pâle avec une poupée était assise de manière apathique dans une chaise roulante. Une jeune femme était assise à côté d'elle avec un livre de contes de fées sur les genoux.

"Élisabeth," dit le propriétaire du magasin, "voici une dame américaine qui est venue voir Mary."

Ils me servirent du thé pendant que je parlais à la petite fille. Je marchai de long en large dans le jardin avec mes béquilles et me livrai même à une petite exhibition: mettant mon pied en l'air et me servant des béquilles comme d'échasses, un truc qui plait toujours aux enfants. Je transmis quelques-unes des choses que j'avais apprises quand j'avais presque le même âge que la petite fille anglaise. Je citai ma vieille amie, Mme Ferris, jusqu'à recommander la répétition des tables de multiplication. Je dis à la petite fille que la vie lui réservait un tas de plaisirs. J'ai bien peur que cela n'ait pas vraiment pu être le cas, mais en 1930 je croyais ce que je disais et elle me crut aussi. Quand je suis partie, elle riait et me fit des signes de la main et elle m'assura qu'elle aurait ses béquilles et serait prête à faire la course avec moi jusqu'au coin la prochaine fois que je passerais par là.

Son père me fit sortir par le magasin où il s'arrêta assez longtemps que pour prendre un beau camée d'un plateau de velours. "De la part de Mary," me dit-il en me le remettant. "Faites-moi le plaisir de l'accepter" pressa-t-il comme j'hésitais.

Un excès de générosité est un des problèmes auxquels une personne handicapée est confrontée. J'ai trouvé qu'il y a plus de chance que je me trompe en refusant qu'en acceptant. Qu'on m'offre un siège dans un tram ou un bus bondé, que l'on me fasse passer mon tour dans une file devant un guichet de théâtre, que des porteurs se précipitent dans les trains pour m'ouvrir les portes, que des clients me donnent leur tour à un comptoir très occupé dans un magasin... et même qu'un inconnu m'offre un camée. Tout cela pose problème.

Une personne handicapée n'obtient pas ces attentions sur son seul mérite, et souvent elle n'a pas besoin qu'on les lui accorde. Dans mon enfance et mon adolescence, j'ai certainement été très impolie en refusant constamment d'un air froissé n'importe quelle aide qu'on m'offrît. Je me suis adoucie, je suis devenue plus raisonnable et, je crois, plus sympathique.

J'accepte souvent dans les bus les places offertes par de vieux messieurs fatigués qui ont sans doute plus besoin des sièges que moi. Mais il est reconnu qu' "il est plus agréable de donner que de recevoir". La plupart du temps, je suis convaincue qu'il appartient à la personne handicapée d'accepter de faire plaisir à ceux qui lui offrent quelque aide.

J'ai pris le joli petit camée, et je crois sincèrement que l'Anglais était aussi heureux de l'avoir donné que moi de l'avoir reçu.


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Chapitre XI

Nullement une Femme Facile

En Hollande, mes béquilles m'introduisirent dans un autre cercle de famille. Cette fois-là, un très vieux monsieur à Amsterdam se mit à me parler à toute vitesse en hollandais. Grand-Maman, la chère vieille cynique, m'avait particulièrement mise en garde contre les étrangers.

"Ne crois pas un mot de ce qu'ils disent. Tu ne dois pas faire confiance à un homme qui ne sait pas parler l'anglais. Tu ne peux jamais savoir quelle ineptie il te raconte."

C'est vrai. Je ne connaissais pas un mot de hollandais, mais je suis sure que même ma grand-mère aurait compris le vieux monsieur. D'abord, il tenait ses deux mains ensemble sur sa poitrine, qui se résolvait plus bas en un ventre prodigieux, et il secouait la tête de haut en bas et souriait d'une manière totalement affable. Comme sa conversation continuait, ou plutôt son monologue, car je ne disais rien d'autre que "Américaine, Américaine", il fit des gestes.

Il montra ma jambe du doigt puis fit un geste violent de taillage, et de manière assez surprenante pour quelqu'un de son âge et de sa corpulence, il fit quelques profondes flexions des genoux. J'en conclus qu'il devait porter une jambe artificielle avec laquelle il était manifestement agile.

Il sourit largement, pointa vers l'espace et me fit signe de venir. "Parler anglais" qu'il me dit comme appât, mais il n'y avait aucun doute qu'il se référait aux talents de quelqu'un d'autre. Je le suivis dans la rue et, à mi-course du bloc de maisons, il s'arrêta en face d'un magasin d'articles orthopédiques. La vitrine exposait l'ensemble habituel et obscène de jambes nues, de bottes, d'attelles, de béquilles, de corsets étranges, etc. À la porte nous fûmes accueillis par un Hollandais blond et carré qui portait un tablier en cuir et qui boitait légèrement. Ici apparemment se trouvait la jambe artificielle, pas sur le vieux monsieur. Ce dernier toujours très souriant fit tout en discours dans sa propre langue.

Le plus jeune des deux hommes se tourna alors vers moi et me parla en excellent anglais. "C'est mon vieux père. Il vous a amenée ici parce qu'il croit qu'en Amérique ils n'ont pas de jambes artificielles. Mon père pense que seuls les Hollandais sont assez malins." Il riait. "Il voulait vous montrer les jambes hollandaises comme j'en ai une. Mon père croit que les Indiens se battent toujours contre les hommes blancs au-delà des mers et que vous avez peut-être été atteinte par une flèche empoisonnée. Il croit que je suis quelqu'un de très important parce que je fabrique des jambes."

"Eh bien, je crois aussi que vous êtes quelqu'un d'important." lui dis-je. " J'aimerais beaucoup visiter votre atelier. Avez-vous votre genou? Vous marchez très bien."

C'est toujours une question d'intérêt primordial parmi les porteurs de jambes artificielles.

"Plus de genou" me dit-il. "Et vous?"

Cette conversation entre inconnus peut sembler quelque peu en dehors des politesses courantes, mais c'est un sujet typique approché dès l'abord par les amputés.

Le jeune Hollandais me conduisit dans son arrière-magasin et me donna une chaise pour m'y asseoir tandis qu'il me faisait une fière démonstration de ses outils en enlevant l'épiderme d'une paire de cuisses à demi finies. Son père sortit de la cire et se mit en devoir de faire briller mes béquilles en palissandre. Tout en travaillant, il murmurait "Bien, bien, parler anglais, bien, bien", souriant tout le temps d'une manière qui aurait contenté même Grand-Maman.

Le vieil homme nous suivait dans la visite et, une fois de plus, il se mit à parler en Hollandais. Il criait de plus en plus fort, apparemment convaincu que s'il parlait assez fort, je finirais par le comprendre.

"Mon père voudrait pouvoir vous offrir une bière ou un chocolat" interpréta le plus jeune.

À nouveau je fus la cause d'une fermeture de magasin à une heure indue. Nous nous rendîmes tous trois jusqu'au coin de la rue chez un pâtissier où on nous servit un délicieux chocolat bien crémeux.

L'incident, je présume, n'avait pas un sens particulier. J'ai vu beaucoup de magasins semblables à celui d'Amsterdam, et j'y avais gagné une tasse de chocolat. Mais pendant mes voyages en Europe, logeant dans des hôtels pour touristes et visitant des musées dont les citoyens locaux étaient déjà lassés, je ne rencontrais que des Américains. J'aime bien les Américains. Ils sont chouettes, mais ils ne constituaient pas particulièrement une nouveauté. J'en avais rencontré depuis des années.

C'était amusant de rencontrer des gens de l'endroit. J'eus ce privilège pour la simple raison que je ne portais pas deux souliers. Le fait que les Hollandais se soient conduits exactement comme auraient pu le faire des Américains donna un sens spécial à l'incident. Cela me prouva qu'il n'y a pas de frontières nationales dans l'attrait exercé par une paire de béquilles.

La plus mémorable de mes expériences, dans laquelle les béquilles jouèrent le premier rôle, se produisit à Paris. Ce fut un cas très surprenant d'erreur d'identité. On me prend souvent pour une autre fille unijambiste. À Los Angeles, par exemple, j'ai une amie, Ruth Wright, une très bonne décoratrice, qui est aussi amputée de la jambe droite. On m'a prise pour elle à de multiples occasions, sans autre raison que le fait que nous nous servons toutes les deux de béquilles et que nous fréquentons les mêmes endroits. Nous ne nous ressemblons pas le moins du monde. On l'a prise pour moi aussi. Plusieurs fois, des gens de mes connaissances m'ont demandé: "Qui était cet homme barbu à l'air distingué que j'ai vu l'autre soir avec vous?" Le mari de Ruth est un monsieur distingué portant la barbe, mais je ne sors pas le soir avec lui.

J'aurais dû me souvenir de cette tendance à se tromper de personne, ce jour-là à Paris, mais cela ne me vint pas à l'esprit. Je me promenais un après-midi à la Place de l'Opéra, parée de ma meilleure robe blanche et bleue, avec un chapeau blanc et des béquilles blanches. Je me mêlais tranquillement de mes propres affaires, qui consistaient à regarder les gens et à m'émerveiller de me trouver à Paris, me promenant à la Place de l'Opéra, parée de ma meilleure robe blanche et bleue, etc.

Tout à coup, je sens quelqu'un me toucher le bras. Surprise, je me retourne pour contempler un jeune homme à lunettes au visage fin et sérieux. Il semblait avoir été élevé dans une bibliothèque et avoir mangé les feuilles d'un dictionnaire au lieu de salade. Sauf qu'il semblait parler couramment le français, il aurait pu être un génie académique en provenance de n'importe quelle université américaine.

"Je ne voudrais que causer avec vous, mademoiselle" me dit-il. "Je vous payerai l'honoraire habituel. Je suis écrivain, voyez-vous, et je compte écrire un livre dans lequel il y a un caractère comme vous".

Les quelques mots qu'il avait prononcés semblaient le mettre dans un embarras considérable, mais je ne reconnus pas son mal après l'étude que j'avais faite d'un précieux volume intitulé "LE FRANÇAIS AMUSANT, familier, idiomatique et (modérément) technique pour des JEUNES GENS INTELLIGENTS" (qui en connaissaient déjà un petit peu). Il y avait là une splendide collection de reparties spirituelles, et quoique j'aie appris chaque jour une expression de bon aloi, je n'ai jamais réussi à en choisir une qui me vienne à point.

Le jeune homme semblait souffrir d'un amour rentré, décidai-je, à moins qu'il n'ait mal au foie.

Répugnant à admettre ma désolante ignorance, je répondis "Oui, oui" et lui indiquai vaguement la direction opposée. Apparemment c'était une réponse satisfaisante.

"Épatant!" me dit le jeune homme et il se pendit à mon bras comme une sangsue. Il semblait avoir de plus en plus de problèmes.

"Épatant, vous-même!" lui dis-je en me dégageant. "Qu'est-ce qui vous prend de toute façon?"

Ma réplique se fit naturellement en anglais puisque je n'aurais pas pu la faire naturellement en une autre langue.

"Misère!" il s'étouffa et rougit jusqu'à la racine de ses cheveux blonds, qui, en passant, auraient mérité de passer par les mains d'un coiffeur. Il se détacha de moi comme si j'avais été une femme perdue menaçant son célibat immaculé. "Vous êtes une Américaine!"

"De quoi ai-je l'air? D'une Éthiopienne?" lui lançai-je. "Vous n'avez pas l'air si latin vous-même!"

"Oh, je suis certainement Américain. Et franchement je vous demande pardon. Mais vous savez, vraiment, laissez-moi vous dire quelque chose: 'Vous ne devriez pas vous servir de ces béquilles blanches.' Bonté divine, je dirais que vous ne devriez certainement pas le faire, pas à Paris, en tout cas!"

"Je ne vois pas du tout en quoi cela vous concerne", lui dis-je de manière guindée et, me redressant, je poursuivis ma route. Mais il courut derrière moi.

"Sérieusement, faites ce que je vous dis" souffla-t-il. "Ne vous servez pas de béquilles blanches. Je dirais la même chose à ma propre s&œlig;ur."

"Eh bien, allez-vous en dire à votre s&œlig;ur de ne pas se servir de ses béquilles blanches."

"Oh! ma s&œlig;ur n'emploie pas de béquilles. Vous voyez... "

"Je vois!" lui annonçai-je drapée dans ma vertu. "Vous avez bu et si vous ne me laissez pas tranquille, j'appelle un cop... je veux dire un gendarme."

En désespoir de cause je pris un taxi. Rien ne me rendait folle comme d'essayer de compter un pourboire adéquat pour un chauffeur de taxi parisien. Le pauvre garçon tout déconfit restait là sur le trottoir à secouer tristement la tête pendant que je m'en allais.

J'avais presque oublié cet épisode particulier dans l'excitation de me préparer à sortir ce soir-là. J'avais été invitée à une soirée très amusante et très "latine" en compagnie de Benny Tompkins, un garçon rêveur avec une barbe de Brooklyn. C'est-à-dire, Benny venait de Brooklyn. La barbe, elle, était purement parisienne. Il était à Paris pour y faire des études artistiques. Il était occupé à apprendre à peindre des objets familiers de façon à ce qu'on ne puisse pas les reconnaitre. J'imagine que ses connaissances lui vinrent bien à point durant la guerre pour procéder aux camouflages.

Je m'habillai en toute fantaisie, y compris une horrible paire de boucles d'oreilles étranges et ballantes. Cela me frappa plaisamment que j'avais exactement l'air d'une tentatrice exotique. J'étais transportée de joie à l'idée de cette soirée, parce que cela allait être terriblement "Frenchy". En réalité, il n'y avait rien là de plus français qu'un étudiant dans cette branche, étant en cinquième année d'études à Harvard aux Etats-Unis. Mais enfin, cela me combla. Je sentais que je vivais dangereusement, que je faisais partie de la société internationale. Nous nous assîmes par terre dans un appartement et nous bûmes du vin, et les filles ne me parurent pas très sympathiques. Mais quand je repense à la façon dont je m'étais attifée pour l'occasion, je présume que nous avions à peu près toutes la même allure.

Peu après notre arrivée, entra le triste sire au complexe des béquilles blanches.

"Bonté divine!" murmurai-je à l'oreille de Benny "cet homme qui vient d'entrer est fou."

"Je suis bien d'accord" me répondit Benny. "Il essaye d'écrire un livre rempli de péché et je ne crois pas qu'il ait commis quoi que ce soit dans sa vie de pire que d'avoir une liaison intime avec un verbe irrégulier."

"Eh bien, il s'est conduit d'une très drôle de façon avec moi, aujourd'hui." Et je racontai toute l'histoire à Benny.

"Oh , Seigneur!" s'écria Benny. "Il voulait sans doute t'interviewer. Je parie qu'il t'a prise pour la fameuse prostituée française unijambiste. Elle se sert toujours de béquilles blanches."

"Une pros... " je ne pouvais même pas prononcer le mot. "Une de celles-là?" L'idée seule me consternait, mais c'était précisément le cas.

Je ne considérais pas la confusion flatteuse. L'idée que j'avais d'une prostituée n'avait rien de prestigieux. J'imaginais un tableau de Rubens, avec un froufrou de hanches comme Sadie Thompson, enveloppée dans du satin miteux et couverte d'un boa en plumes, le tout baignant dans un arôme suffoquant de parfum à bon marché. Depuis lors j'ai entendu parler de cette prostituée française et j'ai lu des récits imprécis à propos de sa courageuse activité et de sa direction de la Résistance parisienne durant l'occupation nazie, et je suis toute fière de cette brève erreur d'identité.


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Chapitre XII

Loups et Agneaux

Quand je revins d'Europe, le bateau était à peine entré en rade que je me tracassais de ne pas avoir d'emploi. En fait, une famille n'étant pas réduite à la misère, un nombre réconfortant d'amis généreux et une chance raisonnable de gagner ma propre vie étaient en mesure de m'empêcher de mourir de faim. Mais j'avais l'idée bizarre que si je n'arrivais pas à me trouver rapidement un emploi, la seule solution qui me restait était de manger du pain sec, avec comme conséquences un manque de vitamines, le scorbut et la décalcification immédiate de tous mes os.

Précieusement sauvegardée à travers toutes mes pérégrinations, se trouvait dans mon sac une lettre m'introduisant, avec quelques phrases flatteuses, à la secrétaire générale d'une grande organisation nationale pour jeunes filles dont le siège central était à Chicago. Pendant quatre étés, j'avais travaillé comme conseillère dans les camps de cette organisation et, d'après la responsable de Los Angeles, mon travail avait donné entière satisfaction. Elle m'avait fait faire divers travaux comme des travaux manuels, de la natation, des promenades à pied dans la nature, etc. Les enfants m'aimaient bien et je n'avais aucun problème de discipline. À part le fait que je ne pouvais pas allumer un feu en frottant deux bouts de bois ensemble et que je ne connaissais pas tous les noms des oiseaux qui volaient dans la région, je présentais un dossier honorable.

En fait, la responsable de Los Angeles avait gardé une si bonne impression de mes services qu'elle avait exprimé l'opinion que j'avais un certain don à diriger des jeunes. Elle m'encourageait à envisager sérieusement la possibilité d'une carrière dans l'organisation. Dans cette intention, elle me fournit la lettre d'introduction et suggéra que je m'arrête à Chicago assez longtemps que pour discuter la chose avec la responsable nationale.

Quoique j'aie déjà pu respirer agréablement l'encre d'imprimerie et que j'aie caressé l'idée de sortir une carte de presse devant le nez d'agents de police montant la garde devant des corps récemment assassinés, la prise en considération d'une offre d'emploi d'un plus haut niveau ne me déplaisait pas. L'économie nationale, aussi bien que la mienne propre, étant ce qu'elles étaient, j'étais prête, en fait, à envisager n'importe quoi. Je prévis de passer deux jours à Chicago à cette fin.

En considération du fait que j'allais passer mon premier entretien à l'embauche, je fis ma toilette avec grand soin en me parfumant très légèrement, me polis les ongles, me gargarisai avec de la Listérine, me maquillai discrètement, me vêtis d'un tailleur bleu marine avec une blouse blanche amidonnée et m'en allai avec la lettre serrée dans une main décemment gantée. Je ne débordais pas de confiance. En fait, j'étais terrifiée. Mais mes appréhensions se limitaient à devoir faire face à une nouvelle expérience. Je ne m'attendais certes pas à être engagée sur le champ, puisque les emplois à cette époque étaient à peu près aussi nombreux que des joyaux de la couronne flottant dans le caniveau. Mais je pensais avoir une chance équitable d'être refusée avec des regrets sincères. J'avais déjà rencontré plusieurs de ces femmes célibataires aux formes carrées, dans leurs solides chaussures et leurs uniformes, qui représentaient cette organisation. Franchement, je pensais que mon apparence fine, élégante et toute fraiche pourrait au moins susciter quelque délicate approbation de la part de la distante secrétaire nationale.

Je ne m'attendais pas le moins du monde à subir le balayage explosif auquel je fus soumise. Dieu merci, je n'en ai jamais expérimenté d'autre pareil depuis. Je souhaite qu'aucune personne handicapée au monde ne sorte de son premier entretien d'embauche aussi émotionnellement choquée que je le fus. Trois ou quatre rencontres du même type à la suite m'auraient refoulée de façon permanente dans une annexe à découper des poupées en papier. L'aspect incroyable de la situation n'était pas que cette dirigeante de la jeunesse ait été sincèrement convaincue que je serais incapable de transmettre ses lumières à cause de mes béquilles, mais qu'elle m'ait rembarrée avec un sifflement digne d'un serpent à sonnettes du désert.

Je lui remis ma lettre dans le hall de réception où un de ses acolytes me la présenta. Elle venait de rentrer de son déjeuner, un entracte qu'elle passait, à mon avis, à se bourrer d'éclairs au chocolat. Cela peut même bien avoir été une indigestion et pas la méchanceté qui la poussa à agir de la sorte.

Elle ne m'invita pas à entrer dans son bureau, ne s'assit pas et ne me proposa pas de m'asseoir. J'étais toute prête à citer modestement mon Q.I., mes diplômes universitaires, l'Église que je fréquentais et le nom de plusieurs personnes de bon renom qui me trouvaient chouette. Mais elle ne me posa aucune question. Elle parcourut brièvement la lettre et la laissa tomber sur une table. Puis elle me lança ses salves comme de deux revolvers tirés à hauteur de ses hanches plantureuses.

Elle me dit qu'avec mon affreux handicap je ne devrais jamais envisager un seul instant d'avoir un emploi actif impliquant la direction de jeunes enfants ou le contact avec le public. Elle sous-entendait que non seulement j'étais estropiée, mais que ma seule apparence aurait le don de pervertir un jeune esprit sensible.

Espérant en toute hâte justifier ma réaction à une telle hérésie, je tentai de lui dire à quelle vitesse je pouvais nager, quelle distance je pouvais parcourir à pied, et tout ce que j'avais fait les quatre étés durant lesquels j'avais participé aux camps, de même que les réactions sereines et sans complexes de tous les enfants que j'avais dirigés.

Je ne parlais pas très bien parce qu'un sanglot m'étouffait la gorge. En fin de compte, je m'en allai et parcourus vingt-deux blocs d'immeubles à pied jusqu'à mon hôtel plutôt que de prendre un taxi où le chauffeur aurait pu me voir pleurer. Dans mon délire, je condamnais mon père, M. Fultz, mes professeurs d'école secondaire et ceux du collège pour m'avoir induite en erreur en me faisant croire à cette notion ridicule que mes chances de succès dans le monde économique étaient non seulement bonnes mais supérieures à la normale.

Cette femme qui m'avait si brutalement dit ce qu'elle considérait comme la Vérité était à la tête d'une organisation basée sur des principes chrétiens, dont la seule raison d'être - à part lui assurer le moyen de vivre, à elle et à d'autres de son acabit - était d'aider des filles qui n'étaient pas beaucoup plus jeunes que moi. Où d'autre aurais-je pu m'attendre à une réception plus aimable et à un refus plus diplomatique que là?

La seule idée de ce qu'un directeur de journal dur à cuire me dirait si je lui demandais effrontément du travail, m'empêchait de dormir. Si seulement j'avais commencé par un de ces durs à cuire, quelle différence cela aurait pu faire dans ma façon de voir les choses! Je me suis vue refuser du travail par certains de ces directeurs de presse qui avaient la réputation d'être féroces et de jurer de manière fleurie, mais aucun d'eux ne me découragea au point de m'envoyer noyer mes larmes dans mon oreiller. En comparaison avec cette première louve qui me montra les dents, les directeurs de journaux étaient un groupe gambadant de gentils agneaux câlins.

Quand je rentrai finalement à la maison à Los Angeles, j'avais peur de mon ombre à une jambe. Je me mordis la langue à force de trembler à plusieurs reprises durant le mois qui suivit tandis que j'étais à la recherche d'un emploi. Personne n'en proposait dans ces jours-là. Père m'accorda l'usage exclusif de sa voiture et je parcourus tout le sud de la Californie en essayant de vanter mes talents auprès de journaux de seconde zone.

Je ne sais pas combien de directeurs, s'il y en eut même un, refusèrent de m'embaucher à cause de mes béquilles. Aucun d'entre eux ne m'énerva en prenant ce prétexte, en tout cas. Tous enrobaient leur refus de crème fraiche et de cerises confites. Chacun m'accordait une réelle entrevue, me faisant asseoir confortablement, en me laissant le temps de m'expliquer et en me donnant de bons conseils en passant.

Un de ces directeurs laissa entendre que les béquilles pourraient me gêner dans ma carrière, mais il fit cette remarque dans les meilleures circonstances possibles. "Un de mes reporters nous quitte pour se marier dans trois mois" me dit-il. "Je veux bien vous garder l'emploi, à moins que vous ne me fassiez savoir entretemps que vous avez trouvé une bonne place ailleurs."

Puis il continua: "Je crois que ça vous conviendrait très bien ici. C'est une petite ville et j'imagine que vous vous faites facilement des amis. J'aimerais vraiment vous avoir comme collaboratrice. Mais vous n'iriez jamais nulle part avec ce journal. Il n'y a nulle part où aller et je suppose que vous avez de grandes ambitions. Franchement, je crois que vous devriez savoir que, dans un grand quotidien d'une grande ville, vos béquilles pourraient vous empêcher d'arriver à un poste de reporter. La profession demande pas mal d'agilité."

À ce moment-là, il aurait pu me dire que je louchais et cela ne m'aurait pas dérangé le moins du monde. Il était l'homme de mes rêves, tout septuagénaire qu'il fût, avec son crâne dégarni et ses lunettes cerclées d'argent. Il m'avait offert un travail payé. Vingt dollars la semaine: pour cela il aurait pu me sacrifier sur un autel, s'il en avait eu l'envie.

Mais je ne dus pas attendre pour ce travail. Trois jours plus tard l'Association des Éditeurs de Journaux de Californie m'avisa que "le Citoyen" à Covina, à une trentaine de kilomètres de Los Angeles, avait besoin d'un reporter. Je téléphonai pour un rendez-vous avec le directeur, James Wickizer, un homme jeune frais émoulu de l'École de Journalisme de Columbia, pointilleux et plein d'idées nouvelles. Il m'engagea sur le champ.

Deux heures plus tard, j'étais assise devant une machine à écrire et je commençais à rédiger les plus dangereuses des chroniques de petite ville, les nouvelles locales (fleurs ultra-roses, cierges et crème glacée). Je louai une chambre à coucher de réserve pour quinze dollars par mois chez la femme du shérif local, m'ouvris un compte en banque avec les cinquante dollars que Père m'avait donnés pour partir dans la vie, et, pauvre idiote que je suis, je n'ai plus cessé de gagner ma propre vie depuis lors.

Je n'atteignis jamais le sommet de mes ambitions: un bout de reportage sur une histoire de meurtre en première page du New York Times. J'en fus déviée par une série de postes qui me furent présentés sur des plateaux. Je restai juste un an au journal puis retournai à Claremont, ma ville universitaire, pour y épouser mon ancien professeur et accepter un travail proposé dans le Département des Admissions au Scripps College. C'est là que, par la suite, j'ai aussi été l'assistante de Mary Eyre, une psychologue diplômée, dans sa clinique pour hygiène mentale et son centre de guidance pédagogique.

Je doute que les directeurs de grands quotidiens métropolitains aient jamais perdu un moment de sommeil quand je quittai le monde journalistique. Ils ne se seraient sans doute jamais jeté à mon pied en demandant que je travaille pour eux. Mais je découvris pendant mon année de reportage que mon handicap m'aidait plutôt que de me gêner dans ma profession.

En premier lieu, des béquilles désarment. Elles semblent avoir le pouvoir remarquable de faire ouvrir des bouches généralement closes. Des femmes me livraient leurs secrets et déshabillaient joyeusement leurs voisines aussi. Personne n'aime renvoyer une personne invalide, sans lui avoir proposé d'abord de se reposer un peu. Ces femmes me posaient des questions jusqu'à ce que nous nous sentions à l'aise. Puis je posais à mon tour des questions et elles y répondaient invariablement sans effort.

À de rares occasions, je me rendis à Los Angeles pour couvrir des histoires qui avaient un lien local et là je rencontrai la résistance et la compétition qui sont les caractéristiques d'un reportage dans une grande ville. Je pouvais me glisser sans combat là où une paire de jambes musclées n'aurait jamais pu mener un champion de lutte. Je me trouvais un jour devant une porte soigneusement gardée en compagnie d'autres correspondants de presse frustrés et exaspérés. L'Horatio de granit avec le badge de la police ne semblait pas pouvoir exprimer la moindre compassion, mais il tendit sa matraque et me toucha l'épaule.

"Il y a une chaise juste à l'intérieur de la porte si vous voulez vous y asseoir en attendant." Je n'avais envie ni de m'asseoir ni d'attendre. Ce dont j'avais une furieuse envie c'était d'avoir la chance de gagner le sprint dans le corridor de l'autre côté de la porte. J'hésitais cependant. C'était certainement une situation m'offrant un avantage injustifié. L'honneur releva sa tête auréolée.

Un gars en tweed qui était debout à côté de moi me donna un coup de coude. "Je suppose que tu n'es pas fatiguée, bonne poire!" me murmura-t-il du coin de sa bouche qui n'était pas occupé par sa pipe ou un chewing gum. C'était un homme remarquable: il pouvait chiquer et fumer en même temps. "Tu es jeune, mon enfant, mais tu ne seras jamais une bonne journaliste si tu n'entres pas par cette porte, te reposer cinq secondes, puis poursuivre ton chemin. Ce gros lard ne va pas te poursuivre, d'abord parce qu'il a mal aux pieds, puis qu'il sait que nous envahirions tous la place s'il le faisait. Il ne te tirera pas dessus, petite... tu es une biche."

"Oh, mon Dieu... " murmurai-je en retour. "Mais que vont-ils tous penser?"

"Ils projettent probablement de se servir eux-mêmes de béquilles la fois prochaine."

"Merci beaucoup... J'aimerais bien m'asseoir" dis-je et je passai la porte. Mon ami en tweeds avait raison. Je m'assis tout juste un moment pour garder les formes.

"Je suis reposée maintenant", annonçai-je tout de suite, juste pour donner au sergent l'occasion de s'interposer, puis je me levai et poursuivis ma route sans être autrement inquiétée.

Les reporters approuvèrent apparemment. Ils crièrent tous: "En voilà une fille!"

Quelqu'un dit: "Elle n'est de toute façon que dans un petit journal de province. Ce type dans le bureau du procureur est de sa ville. Ils ne sortent probablement pas leur journal avant jeudi prochain. "

C'était bien vu. Les journaux de Los Angeles avaient leur histoire dans les rues trois jours avant que notre journal soit mis en forme. Mais personne ne peut saper ma conviction que les béquilles sont un accessoire intéressant au costume de reporter.

Et maintenant, une histoire particulièrement incroyable. Cette entrevue initiale désastreuse que j'avais eue à Chicago me valut un travail. Ce furent même les béquilles condamnées qui me l'assurèrent. Je travaillais au journal depuis quelques semaines seulement quand je reçus une lettre, postée à New York, d'un parfait inconnu. Une employée d'un rang inférieur et d'un tempérament plus bienveillant, qui avait assisté à cette funeste entrevue, en avait répété la teneur à une de ses connaissances. Elle avait choisi précisément la bonne oreille où déverser son histoire. Utilisant lui-même deux béquilles, Edward Hungerford du Chemin de Fer Central de New York, me considéra, je présume, comme une cause à défendre. N'importe quelle injure à un utilisateur de béquilles lui remuait les sangs comme un hymne de guerre.

Il m'écrivit, du jamais vu, qu'il était en train de monter une entreprise pour mettre en scène "Ailes d'un Siècle", un grand spectacle de transport sur le Siècle du Progrès et qu'il pensait que je pourrais y avoir une place si ça m'intéressait. Il m'interviewerait lors de son prochain passage en Californie et, en attendant, si cela me tentait d'envisager son offre, il me priait de lui faire parvenir mon curriculum vitae. Je m'empressai de le faire.

Deux ans plus tard, quand les bulldozers s'installèrent le long de la digue du Lac Michigan, je m'installais à Chicago. C'était un travail sensationnel. Je travaillais à la publicité et pus voir l'Exposition sortir du sol nu et s'épanouir.

Parmi les quelques choses que j'ai apprises au Siècle du Progrès, je veux en transmettre une utile à la postérité. Un unijambiste peut tourner en bourrique un devineur de poids. Disséminés près de l'allée centrale et dans des coins écartés des terrains de l'exposition, se trouvaient toute une série de petits concessionnaires, dont l'équipement consistait en un siège de balançoire attaché à un plateau de balance, une pile de boites de neuf cents grammes de sucreries éventées et quelques affreuses poupées blafardes, plus leur propre intelligence. Ces braves garçons proposaient, contre paiement, de deviner votre poids avec une marge d'erreur d'un kilo et demi. S'ils se trompaient, ils vous remboursaient avec leurs beaux cadeaux. Leur technique était de palper les bras de leurs victimes, de sembler réfléchir une minute, puis d'annoncer le poids probable. Ils ne faisaient pas de l'esbroufe non plus. Ils arrivaient la plupart du temps à remplir leur contrat.

Il n'y a rien de plus solide que les biceps d'un utilisateur de béquilles. Il marche sur ses bras et c'est un excellent exercice pour développer ses muscles. J'ai souvent rêvé d'avoir une excuse pour flanquer un bon coup de poing sur le menton de quelqu'un, juste pour mesurer ma propre force.

Le premier devineur de poids qui tomba dans mon piège ramassait des pièces de 25 cents à tour de bras et gardait précieusement ses affreuses marchandises. Je montai dans son stand. Il me palpa le bras et s'inclina respectueusement: "Solide" annonça-t-il.

Il ne tint pas compte de mes endroits plus délicats, et apparemment ne pensa pas au poids qu'une bonne jambe peut représenter. Il annonça mon poids comme étant de 60 kilos, soit plus de 12 kilos au-delà du poids réel.

Pour m'amuser, je me rendis chez tous les devineurs de poids. Mais les bénéfices de l'affaire, un tas de ces horribles poupées grimaçantes et les chocolats immangeables, ne valaient guère la peine que je m'étais donnée.

C'est à l'Expo de Chicago que je rencontrai un mécanicien qui fabriqua pour ma voiture ce qu'il appelait "Le Coordinateur de Pédales Royal sans pareil nec plus ultra". Le charmant garçon décréta que, même si je parvenais à conduire habilement une voiture ordinaire en utilisant la technique de débrayer avant de freiner, tant le public que moi-même serions bien plus en sécurité si mon changement de vitesse et mon frein étaient coordonnés. C'était avant que ne soit commercialisé le système de roue libre Bendix qui, en dépit de quelques faiblesses, se révéla par la suite une bénédiction pour les chauffeurs unijambistes.

Avec beaucoup de peine et un grand cout, mais avec une ingéniosité astucieuse, mon ami inventa, construisit et installa dans ma voiture un coordinateur de frein et de changement de vitesse. Il était fait pour une voiture Ford modèle A et il se révéla très utile, mais malheureusement il n'y avait pas moyen de l'installer sur un autre modèle de voiture. Mais je fis installer le modèle à roue libre Bendix sur une Chevrolet que j'eus plus tard.

Pour le moment je conduis une voiture à l'équipement standard. Pour la mi-siècle, cependant, j'espère avoir la nouvelle Oldsmobile avec le meilleur des systèmes pour conduire en sécurité avec une seule jambe: le système hydramatique. La Cadillac, à laquelle je n'aspire vraiment pas, est aussi dotée de ce système extrêmement pratique.

Les compagnies d'assurances ont quelque peine à accepter les chauffeurs handicapés. Même sans avoir eu le moindre accident et en possession de certificats de bonne conduite provenant de différents États, le chauffeur unijambiste a du mal à se faire couvrir par une compagnie. J'ai toujours réussi à avoir la couverture, mais j'ai dû m'adresser à plusieurs compagnies et passer des tas de tests compliqués destinés à prouver mon habileté avant d'y parvenir.

Tous les chauffeurs et conductrices handicapé(e)s que je connais, se conduisent comme moi derrière le volant, avec une extrême prudence. Ils se rendent compte, comme je le fais, que, en cas de contestation devant un tribunal, un unijambiste aurait bien du mal à convaincre un jury qu'il n'est pas en faute, quelles que soient les circonstances de l'accident. Le nouveau système automatique de changement de vitesses d'Oldsmobile et de Cadillac devrait faire disparaitre complètement ces préjugés.


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Chapitre XIII

Lire, Écrire et Latin de Cuisine

Il existait bel et bien une profession à laquelle je n'avais jamais réfléchi sérieusement durant la période avant de commencer à travailler, quand je dégustais les offres d'emploi avec mon café du matin. C'était l'enseignement. En fait, pour m'assurer de façon permanente contre un tel sort, j'avais soigneusement évité au collège tous les cours qui évoquaient l' "Éducation" . Le seul symbole de réussite que je ne visais pas à accrocher dans mon étude, à côté de mes bois de cerfs, était un diplôme d'enseignant. De plus, après l'avis exprimé de façon si véhémente lors de mon premier entretien d'embauche, je considérais comme providentiel de n'avoir jamais aspiré à exercer l'autorité d'un professeur.

Mais je tombai dans l'enseignement quand on demanda à mon mari de reprendre la fonction de chef d'école à Norton, une école avec internat et externat pour petits garçons, dans la campagne tout près de Claremont en Californie. Je n'ose pas me prononcer sur mes capacités d'institutrice. Je n'ai jamais eu une chance de revoir, quand ils furent grands, l'orthographe et le sens de la ponctuation de ceux qui me furent confiés, mais je sais, en dépit du rude avertissement que j'avais eu, que je n'ai pas laissé le paysage rempli de petits esprits tordus.

Tout au contraire, les garçons me menaient par le bout du nez. Je me suis toujours conduite comme une idiote en face d'un bel homme et je découvris que j'étais juste bonne pour être un jouet entre les mains de jeunes mâles pleins de ce charme particulier qu'ils ont entre huit et quatorze ans. Même avec un crapaud dans une main sale et un serpent sortant d'une poche de culotte en velours, n'importe quel gamin échevelé de dix ans serait capable de me vendre une concession de glace au Gr&œlig;nland.

Je suis convaincue que c'est par une troupe de petits garçons qu'il est le plus adorable de se faire tourner en bourrique. Le bruit qu'ils faisaient et les cris qu'ils lançaient constamment me firent une musique plus agréable encore que celle que je préférais auparavant: le bruit des rotatives.

Ce n'était pas l'enseignement lui-même que j'aimais tant - cela me mettait en difficultés sérieuses avec mon orthographe - ni le traitement que j'en retirais et qui était dérisoire. C'était juste que je rencontrais tant de gens intéressants et que cela m'élargissait tant l'esprit et m'éduquait. J'appris à me sentir tout à fait à l'aise avec des serpents, et, en guise d'autodéfense, je me pris d'une passion pour les petites choses rampantes et les souris blanches. On m'apprit à faire tourner une toupie et à jouer aux billes. J'appris aussi à parler couramment le latin de cuisine ainsi que l'Op, une langue bien plus savante. J'ai aussi appris qu'un visage d'ange à la Botticelli était beau à voir, mais pas nécessairement agréable à supporter longtemps. Une tête à qui une auréole aurait convenu parfaitement, pouvait se révéler, comme je l'ai découvert alors, capable d'inventer les pires sottises.

Ce travail idyllique avait le léger désavantage d'exiger une présence de quelque vingt-cinq heures par jour, et, en vue de montrer un noble exemple, il fallait être capable d'engloutir de vastes quantités de flocons d'avoine et d'autres saines mais inintéressantes délicatesses. Mais la vie était trop active pour permettre de grossir et j'étais trop emballée pour m'inquiéter des longues heures que j'y consacrais.

J'étais à ce point enthousiasmée par ce genre de châtiment que je demandai avec insistance de pouvoir m'y soumettre l'été aussi. Je rassemblai mes forces avec celle de deux professeurs et organisai un camp pour garçons au Lac Arrowhead, le Camp Robin des Bois, comprenant des armes dangereuses, des arcs et des flèches.

J'ai une amie, très légèrement handicapée à la suite d'une paralysie infantile, qui est une enseignante magnifique. Elle n'a pas choisi l'enseignement comme profession parce que, comme tant d'autres filles, elle n'avait pensé à rien de mieux. Elle avait décidé d'enseigner parce que c'était LA chose qu'elle voulait faire. Cet état d'esprit exceptionnel, j'en suis convaincue, aurait dû amener chaque direction d'école du pays à s'arracher ses services. Elle est maintenant une enseignante renommée dans une grande école métropolitaine où elle a fait amplement ses preuves. Mais elle a dû se battre longuement et de manière souvent décourageante avant d'obtenir un poste, sans autre raison qu'une petite faiblesse dans les genoux. Une maladie d'enfance avait laissé une incapacité et un enlaidissement à peine perceptibles. Un mille-pattes vigoureux, doué miraculeusement d'un esprit de génie, n'aurait pas pu avoir de meilleures vertus pédagogiques qu'elle. Mais pendant tout un temps, il sembla qu'elle ne pourrait pas exercer ses vertus pédagogiques. Il y a dans le système éducatif public une tendance à exiger une apparence "normale". On trouvera plus facilement des enseignants handicapés dans l'enseignement privé plus souple.

Bien entendu, je ne suis pas en position de réfuter ces préjugés par des témoignages statistiquement fiables. Tout ce que je peux dire, c'est que les jeunes garçons que j'ai eu comme élèves, prirent mon handicap comme argent comptant. Ils n'y pensaient pas de manière perceptible. De même prirent ils pour argent comptant le handicap d'un autre membre de notre corps professoral.

Le professeur le plus aimé et le plus efficace que nous avions était un homme jeune et vigoureux qui avait un pied abimé par la polio. Les garçons admiraient, avec l'enthousiasme typique de leur âge, le jeune homme athlétique qui dirigeait leurs jeux, mais ils aimaient vraiment le professeur qui supportait son handicap physique et qui supportait aussi un handicap moral bien plus grave en terme de popularité: le fardeau le plus lourd du maitre d'école: l'enseignement du latin.

Ce n'était pas non plus une compassion perverse qui était à la source de leur dévotion. Le professeur méritait entièrement d'être le préféré de ses étudiants. Son infirmité n'influait en rien sa position dans le c&œlig;ur des garçons. Sa personnalité attachante et très compréhensive, ainsi que son habileté et la discipline qu'il maintenait dans sa classe, auraient fait de lui un bon professeur s'il n'avait eu aucun handicap. Ces mêmes qualités le rendaient aussi bon professeur avec son handicap. En fait, son incapacité a peut-être amélioré sa valeur d'enseignant d'une manière subtile dont ni lui ni ses élèves ne se sont vraiment rendu compte. Je suis quasi certaine que les enfants, en s'identifiant naturellement avec cet enseignant tellement aimé, acquirent une attitude compréhensive à l'égard de la personne handicapée en général, qu'aucun enseignement explicite n'aurait pu leur inculquer.

De même, s'il arrivait que l'un ou l'autre de ces garçons soit atteint lui-même d'une quelconque incapacité, il n'y a pas de doute que sa récupération mentale et son acceptation seraient beaucoup plus rapides et complètes grâce au souvenir qu'aurait laissé en lui cet homme heureux et bien adapté.

Pour moi, l'incident suivant démontre à suffisance l'attitude d'un écolier envers un enseignant handicapé. Il m'arriva récemment de rencontrer un de nos anciens étudiants de Norton, devenu maintenant un beau jeune homme. Notre conversation se tourna inévitablement vers son professeur favori.

"J'ai appris qu'il était marié maintenant" me dit ce garçon, "et qu'il a un tas d'enfants. Je parie que c'est un père fantastique. Je n'ai jamais eu un autre professeur qui l'ait valu."

"Il était aussi remarquablement actif pour un homme avec un handicap" ajoutai-je avec l'intention délibérée de provoquer un avis sur ce sujet.

"Ma foi, c'est exact... " Le garçon semblait perplexe. "Il boitait, n'est-ce pas?"

Il est hors de question pour moi de recommander à toutes les personnes handicapées de rechercher dès à présent un travail d'enseignant. Je me contente de marquer mon accord avec la théorie qui veut que, tant qu'une personne a les qualités et la formation qui font d'une personne normale un bon enseignant, la personne handicapée ne se trouve pas en position défavorisée. Ce point de vue est aussi valable pour d'autres professions.

Paradoxalement, si une personne handicapée n'est pas fondamentalement chaleureuse et sympathique, son anormalité physique peut s'avérer un obstacle insurmontable pour une carrière d'enseignant. Les enfants sont tout prêts à s'emparer d'un évident bouc émissaire pour leur mépris. J'ai moi-même connu dans mes jeunes années d'école, une institutrice qu'on appelait derrière son dos "Vieil il Tombant". Même moi, petite fille à une jambe qui aurais dû avoir une sympathie plus naturelle pour une personne handicapée, l'appelais comme cela sans prendre conscience de me moquer d'elle.

Elle avait un muscle abîmé dans le sourcil droit, qui lui donnait un air permanent de demi clin d'&œlig;il, mais sa personnalité était telle que personne n'aurait pu croire un seul moment qu'elle fît de l'&œlig;il à quiconque. C'était une véritable terreur, sans la moindre douceur de caractère. Elle n'aurait jamais dû enseigner. Elle connaissait sans doute sa grammaire par c&œlig;ur, et je ne doute pas qu'elle ait pu orthographier sans faute tous les mots du gros Webster, mais elle n'aimait pas les enfants. Je pense que son plus grand plaisir aurait été de pendre tous ses élèves par les pouces. Nous autres, les enfants, avions ressenti cela et lui rendions son sentiment avec enthousiasme. Comme nous voulions inconsciemment identifier la source de notre haine, nous nous accrochâmes à son défaut physique et l'appelâmes "Vieil il Tombant".

Un psychologue de mes amis me dit que c'est là une caractéristique bien connue chez les enfants et qu'on appelle cela la "projection mécanique". Si la haine n'avait pas été présente de toute façon pour une autre raison valable, le défaut physique ne l'aurait pas suscitée.

Bien sûr, mes écoliers prirent un certain intérêt à mes béquilles, un intérêt identique à celui affiché par mes camarades de jeu dans mon enfance. C'était l'inévitable enthousiasme de la jeunesse par rapport à quoi que ce soit qui ressemble à un véhicule à enfourcher. Les plus grands des garçons se promenaient avec mes béquilles et les plus petits montaient sur des chaises, mettait leur poids sur les coussinets et se balançaient dans l'espace: c'était très amusant. Tous les garçons, de quelque taille qu'ils soient, s'essayaient à imiter mon usage de béquilles comme d'échasses.

Ça ne les dérangeait pas non plus de me jouer des tours, en quelque sorte un rognage d'ailes inoffensif. Ils considéraient comme un bon tour de subtiliser mes béquilles sans que je le sache. Ce n'était pas un mince exploit puisque j'ai tendance à les avoir constamment à mes côtés et que mon esprit, sinon mes mains, s'attarde sur elles la plupart du temps. Les garçons jouaient à ce jeu par espièglerie et pas par méchanceté, comme le prouve le fait qu'ils postaient toujours un garde bienveillant auprès de moi pour être bien sûrs que je n'aurais pas besoin de mes béquilles pendant leur disparition. Je prétends que le simple fait qu'ils aient pensé à cette gaminerie était un signe de bonne santé mentale. Ils n'avaient ni peur ni un respect exagéré de mes béquilles. Si ç'avait été le cas, ils les auraient ignorées complètement, affichant un désintérêt artificiel et complètement faux.

Les garçons prenaient quelque fierté de mes prouesses et demandaient que je fasse des démonstrations de mes faits et gestes d'unijambiste pour les nouveaux pensionnaires. Dans cet esprit, un des concours athlétiques les plus mémorables qui ait eu lieu à Norton fut une course à béquilles qui fit autant de bruit qu'une compétition olympique.

Nous avions un répétiteur d'éducation physique qui courait les 400 et 800 mètres pour le Club Athlétique de Los Angeles. Il se cassa une cheville et fut provisoirement pourvu d'une paire de mes béquilles, avec lesquelles il était particulièrement habile pour un utilisateur temporaire. Il vint à l'esprit d'un des garçons que dans ces circonstances, une course entre ce Mercure endommagé et moi pourrait être un concours loyal et équilibré: son habileté comme homme de piste contre la mienne à béquilles.

Les jalons furent posés: un tracé de cent mètres. Avec pas mal de solennité, les garçons nous firent partir avec un coup de pistolet à blanc. Nos quatre béquilles et deux pieds se lancèrent dans la course. Ce n'était pas vraiment un combat loyal. Une vie de course à deux pieds n'est pas une bonne préparation pour un sprint à une jambe. J'ai gagné, mais juste par le bout du nez. Mais je ne crois pas que je me sois jamais autant sentie dans la peau d'une héroïne. Je sais maintenant quelle impression une couronne de lauriers fait sur un noble front.

"Zut, alors" remarqua un petit spectateur avec admiration. "Elle l'a battu et lui, il est un champion national." Ce gamin avait apparemment perdu complètement de vue l'aspect plutôt inhabituel de ma victoire.


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Chapitre XIV

Tant de Choses en Commun

Il y a une certaine franc-maçonnerie parmi les amputés. Cela m'a toujours intéressée de rencontrer d'autres gens de mon espèce. Au reste, que de telles rencontres m'aient plu ou non, j'aurais eu du mal à y échapper. Des amies, toutes fières de leur habileté, sont à tout bout de champ en train de découvrir des unijambistes pour moi. Elles me font part de leur découverte avec toute la fierté d'un prospecteur se vantant d'avoir heurté un filon d'or avec son pic.

"Oh, ma chère, sais-tu que l'autre jour j'ai rencontré une fille qui n'a qu'une jambe?" commencent-elles d'habitude à peu de choses près. "Je ne la connais pas vraiment bien, évidemment, mais je l'ai invitée à venir prendre le thé pour que vous puissiez vous rencontrer. Je suis certaine que vous deviendrez de grandes amies. Vous avez tant de choses en commun."

D'un certain point de vue, cette façon d'agir a quasi autant de sens que d'organiser une réunion où seules sont invitées les personnes auxquelles on a enlevé l'appendice. Il est vrai que les gens privés d'appendice pourraient avoir des tas de choses à se dire l'un à l'autre: "Mon médecin dit... ", "... jamais vu un cas aussi désespéré de ma vie", "sous anesthésie pendant deux heures... ", "... ce que j'ai souffert", "vous devriez voir ma cicatrice!... "

Une appendicite peut aider à briser la glace, mais ce n'est pas une attraction digne de retenir longtemps l'attention. Ce n'est pas une assise valable pour fonder une belle amitié. La même chose peut se dire d'une amputation. Comme une appendicite, un accident ne tient pas compte des personnalités. Il n'y a aucune garantie que deux amputé(e)s qui se rencontrent à un cocktail deviennent tout à coup des ami(e)s intimes, après s'être échangé les détails de leurs opérations. Un tel critère ne me semble pas opportun pour se faire un cercle d'amis. Il vaut beaucoup mieux procéder de la bonne vieille manière, se fiant aux affinités personnelles et aux intérêts communs avant de pérenniser une amitié, tout en acceptant les handicaps s'ils se présentent.

Cependant, je conseille toujours d'accueillir avec bienveillance chaque occasion de rencontrer d'autres gens atteints du même handicap que soi. Parfois de solides amitiés peuvent résulter de ces rencontres. Et quoique le contraire soit vrai à l'occasion, vous vous heurtez alors à l'ennui, cela vaut toujours la peine d'essayer. De toute façon, les premiers contacts, au moins, sont amusants: se raconter réciproquement sa vie, les inévitables arguments pour ou contre les jambes artificielles ou les béquilles, les discussions à propos des moyens et techniques de marche. Très souvent, des membres du clan rencontrés par hasard ont grandement contribué à mon confort par leurs suggestions... et vice versa, j'espère. J'ai rencontré la première "de mon espèce", une autre fille à une jambe, quand j'avais douze ans. Une semaine avant cette rencontre, un ami fermier de Père vint en voiture de la campagne nous rendre visite. Il nous raconta que quelques-uns de ses cousins du Kansas venaient passer quelques jours en Californie pour lui rendre visite. "La petite fille a à peu près ton âge" m'expliqua-t-il "et elle est 'comme toi' aussi". Maman prit un air peiné. "Vous devriez bien vous entendre à vous deux." dit-il.

On fixa un rendez-vous pour que j'aille passer une journée entière à la ferme. En soi c'eût été déjà bien excitant, mais combinée à l'anticipation d'une rencontre avec une gamine unijambiste du Kansas, mon excitation ne pouvait tout simplement pas être contenue.

Aussitôt, j'avertis même ma meilleure amie, Barbara Bradley, qu'il y avait des chances qu'elle ne reste plus ma meilleure amie pour longtemps. Les jours étaient comptés où elle pourrait se prévaloir d'un tel honneur, comme elle devait bien le comprendre. Cette unijambiste du Kansas et moi étions manifestement destinées à devenir sans délai des amies intimes.

Le jour où je me rendis à la campagne, mes cheveux étaient soigneusement nattés et attachés au sommet de ma tête, et ma figure brillait comme un sou neuf. Je portais un ensemble en denim bleu tout pimpant et une blouse bleue. C'étaient mes vêtements préférés, qu'on avait précisément achetés pour de pareilles occasions. La vie à la ferme faisait toujours souffrir mes vêtements parce que j'aimais glisser sur le foin, monter à califourchon sur le dos de chevaux de labour, caresser les cochonnets et autres jeunes animaux de basse-cour, et en général me salir de part en part.

Quand j'arrivai, je rencontrai la fille du Kansas. Il apparut qu'elle avait deux ans de plus que moi. Elle avait quatorze ans, mais même si nous avions eu chacune nos deux jambes et si nous avions eu le même âge, nos intérêts auraient largement divergé. En tout état de cause, tout ce que nous avions en commun se résumait à une paire de pieds au Ciel, où ils étaient probablement en train de danser sur des parquets en or aux deux bouts du paradis.

Elle avait vécu la plus grande part de sa vie dans une ferme du Middle-West, mais c'était moi qui ressemblais à une fermière. Elle avait une bête robe en mousseline à fleurs, un bas et un soulier blanc, et son chapeau avait des bords recourbés. Je me sentais complètement ridicule en sa présence.

Cependant, elle fut très gentille avec moi. Elle s'enquit poliment de mon accident et me raconta le sien. Elle s'était précipitée dans la rue, sans penser à quoi que ce soit d'autre, pour rattraper un petit chat en danger, et elle avait été renversée par une voiture. Cela lui donnait une auréole d'héroïne et me mettait dans une position désavantageuse. Tout ce que j'avais fait, après tout, c'était de désobéir à ma mère en empruntant un fichu vélo. De plus, à peu près tous les ans, elle devait retourner à l'hôpital au Kansas, pour y subir une nouvelle opération. L'os de son moignon continuait à grandir et on devait le lui raccourcir périodiquement. Pour une raison que je ne comprends pas mais pour laquelle je garde une reconnaissance certaine envers un chirurgien compétent d'une petite ville, je n'ai jamais souffert de ce désagrément récurrent, commun à beaucoup d'enfants ayant dû être amputés dans leurs jeunes années. Ce drame périodique dans la vie au Kansas me donna aussi par contraste un sentiment d'infériorité. "On m'a mis deux agrafes dans la tête" me vantai-je pour ma défense, "quand je suis tombée d'un arbre." Je savais bien que ça ne faisait pas le poids.

De façon plus ennuyeuse, elle voulut me faire asseoir sur une chaise tandis qu'elle jouait du piano. Elle exécuta (à grand peine) un morceau appelé "Souvenirs". Comme ma s&œlig;ur jouait le même morceau du matin au soir à la maison, cela ne m'amusait pas vraiment, d'autant plus que je n'avais aucune prétention d'apprécier ni musique ni romance. En fin de compte, nous sortîmes pour nous asseoir sous un arbre et y manger tranquillement des raisins. Je m'amusai à compter le nombre de raisins que je pouvais enfourner en même temps et la gamine du Kansas s'amusa à regarder la route, pour y guetter les garçons du voisinage, je présume.

Je passai une journée lamentable et quand je rentrai à la maison, Maman m'accueillit avec surprise: "Bonté divine, tu es propre! Tu ne t'es pas amusée?"

Je téléphonai tout de suite à Barbara Bradley et lui assurai qu'elle était toujours ma camarade préférée. "Oh, cette fille ressemble à ma s&œlig;ur Bernice", dis-je. "Je ne pourrais jamais avoir quelqu'un de pareil comme meilleure amie."

Ce fut une grande découverte que je fis ce jour-là: l'unijambisme peut se produire n'importe où. C'était comme des yeux bleus ou des cheveux bruns. Cela n'avait rien à voir avec les sympathies. L'idée m'étonna fort, car je m'étais fait l'illusion que toutes les filles à une jambe seraient exactement comme moi y compris l'appareil pour redresser les dents et les taches de rousseur sur le nez.

J'ai rencontré beaucoup d'infirmes depuis lors et certains d'entre eux sont devenus de vrais amis. Même les contacts les plus passagers ont été gratifiants. L'unijambisme peut être un point de rencontre et d'échanges pour des personnalités de milieux et de cultures très variés. J'ai eu des conversations très intéressantes avec des personnes handicapées dont les trajectoires étaient si différentes de la mienne que dans le cours normal d'une vie à deux jambes, je ne les aurais même pas rencontrées.

Un joyeux ivrogne qui vendait des journaux à un coin de rue en ville et qui portait une jambe de bois, me tint un long discours, peut-être bien quelque peu imbibé d'alcool, sur sa vie, pendant que j'attendais un bus. De même ai-je tout appris sur les vies privées d'un chauffeur de taxi, d'un ancien policier, d'un sculpteur, d'une ouvrière d'usine libérée sur parole d'une prison de femmes, d'un orphelin noir à un bras, d'une vendeuse japonaise de fruits, d'un architecte, etc. Nous nous parlons l'un à l'autre. Nous affichons le badge de notre fraternité. Quel que soit notre but claudicant dans la vie, nous sommes tous de la même sorte: il nous manque quelque chose. Nous nous trouvons en terrain commun. Nous pouvons très bien ne pas continuer à nous voir. C'est ce qui se passe d'habitude. Nous nous rencontrons, nous continuons notre vie, mais nous nous sommes enrichis l'un l'autre dans la rencontre.

Il y a deux sortes d'amputés que je fais un effort spécial de rencontrer. Les autres, je les prends comme ils viennent. J'essaye toujours de faire la connaissance de nouveaux venus dans la franc-maçonnerie, ceux qui viennent de perdre un bras ou une jambe. Alors je suis probablement aussi détestable qu'un enfant de première année d'école primaire, qui a appris à lire "chat" et qui s'échine à l'apprendre à son petit frère qui est encore en maternelle. Je transmets mes conseils avec l'assurance de quelqu'un qui connaît l'endroit. Mais je sais par expérience ce que valent les suggestions d'un vétéran à une jeune recrue. Je considère mon savoir comme une richesse héritée que je me dois de préserver, accroitre et transmettre à la génération suivante. Je corresponds souvent avec les personnes récemment handicapées en vue de les encourager durant les moments pénibles qui précèdent inévitablement l'adaptation à leur nouvelle façon de vivre.

En plus des handicapés récents, et cela pour des motifs bassement commerciaux, je suis constamment à la recherche de femmes de l'espèce à qui manque la jambe gauche et qui chaussent du 5 1/2 B. Voilà une base solide pour bâtir une confrérie. Nous nous échangeons nos souliers dépareillés.

Ruth Rubin, une femme entreprenante habitant Saint-Louis, infirmière diplômée, dans un esprit inventif et serviable, a mis sur pied une bourse d'échange de chaussures. Elle propose aux femmes unijambistes de lui faire connaître leurs pointures et elle apparie les pieds dans tout le pays. Mon pied jumeau, par exemple, vit à Burbank en Californie. La bourse fonctionne sur le principe d'un soulier pour un soulier.

Cette bourse me fut particulièrement utile durant la période où les souliers furent rationnés. Les unipèdes ont tendance à user plus vite leurs chaussures que les bipèdes, puisque tout leur poids repose sur un soulier. De plus, pour maintenir leur équilibre, les amputés ont tendance à s'appuyer davantage sur le sol avec leur pied unique. Avec le nombre limité de timbres pour chaussures accordé, j'aurais vite été une misérable va-nu-pied si je n'avais pas pu bénéficier de la bourse d'échange qui me garda élégamment chaussée pour le temps que dura le rationnement. De même mes contributions à la bourse gardèrent quelqu'un d'autre bien chaussée. L'agréable économie du système est manifeste.

Il y a d'autres organismes qui s'occupent des invalides. La plupart sont fondés sur le principe que les handicapés ont besoin les uns des autres. C'est bien le cas, surtout pendant leur période d'adaptation. Beaucoup de ces fraternités éditent des revues qui circulent auprès des handicapés et qui publient les histoires de leurs membres. Ces revues comportent aussi une section publicitaire réservée aux jambes et bras artificiels, chaussettes de moignon, Ampu-Balm, chaises roulantes et tout ce qui peut contribuer à faciliter la vie des amputés. La plupart de ces groupes demandent une petite cotisation de membre ou une contribution qui leur donne droit à la revue et à d'autres services divers: conseils pour l'emploi, conseils pour les prothèses, correspondants épistolaires pour les patients hospitalisés, etc.

Quelques-uns de ces groupes sont complètement gratuits, financés qu'ils sont par un philanthrope bienveillant. Par exemple, un homme de Hollywood, M. Stuart Noble, quoique n'étant pas lui-même handicapé, manifeste une grande compassion et une grande compréhension pour les invalides. Pendant de nombreuses années, il s'est occupé d'aide aux amputés. Il a organisé un club, appelé les Bons Amis et il a consacré une grande partie de son temps et de son argent à aider les handicapés à s'adapter convenablement à leur nouvelle vie, leur trouvant des amis, du travail, etc.

Edward Hungerford, de New York, lui-même handicapé, se fait une collection, dans tout le pays, des utilisateurs de béquilles qu'il a pris en amitié. D'une manière moins organisée que M. Noble, il agit comme lui envers les membres de sa collection. La plus adéquate et efficace des organisations est bien entendu la Société Nationale pour Enfants et Adultes Handicapés, inc. (National Society for Crippled Children and Adults, Inc.) Cette société a quarante-deux organisations affiliées officielles dans les États, avec quelque deux mille chapitres locaux, et est basée sur une approche très intelligente et scientifique des problèmes des invalides. La revue de cette société, The Crippled Child (L'Enfant Infirme), reprend des articles écrits par des autorités reconnues sur les méthodes de récupération, les thérapies occupationnelles, la réhabilitation, les prothèses, etc. Cette société est financée par une vente nationale annuelle à l'époque de Pâques, par des souscriptions privées et par des subsides d'États. Une personne handicapée qui aurait besoin de conseils de quelque sorte que ce soit aurait intérêt à les chercher là-bas.

Ces organismes offrent d'admirables encouragements et de l'aide pratique à beaucoup d'invalides. À mon avis, le plus grand service qu'elles peuvent rendre est celui qui vient au secours des nouveaux-venus au clan, de ces gens qui sont en train de tâtonner "au fond du pire" et qui ont un besoin désespéré du réconfort que peut apporter l'expérience de récupération vécue par d'autres gens.

Une fois qu'un amputé est bien adapté à sa nouvelle vie, il n'est bien sûr plus nécessaire pour lui de se chercher des associés parmi des gens atteints du même handicap que lui. En fait, un intérêt trop prolongé dans une difformité personnelle est susceptible d'engendrer des sentiments malsains d'introversion ou d'indulgence sentimentale.

J'ai une connaissance unipède, qui se fait presque une profession de son handicap. Je reconnais que cela peut constituer un mécanisme d'autodéfense, mais je ne l'approuve pas. Elle m'écrit de longues lettres, de six pages dactylographiées, qui ne parlent, du début à la fin, que de son unijambisme. Cela fait des années qu'elle est handicapée. Elle est bien mariée, sans souci financier, intelligente et en bonne santé. De sa longue prose, j'ai tiré la conclusion que son intérêt principal dans la vie est sa difformité physique. Que voilà un étrange narcissisme pervers! Si elle voulait bien discuter de lingerie féminine, d'arrangements floraux, de l'élevage des canaris ou de méthodes d'enlever les taches sur les tissus, presque n'importe quoi d'autre, je continuerais à correspondre avec elle. Mais je ne peux pas continuer à lire tous les quinze jours six pages consacrées à ses contorsions mentales à propos de son extrémité enterrée depuis longtemps. C'est comme une veuve qui, chaque fois qu'elle peut vous coincer quelque part, déterre dans sa conversation les restes de son mari disparu depuis vingt ans.

Non que mon amie unijambiste convaincue soit sinistre dans son attitude. Au contraire, elle se fait un devoir d'être joyeuse. Son écriture rayonne pratiquement à mon visage. Elle a gagné une grande force de caractère par sa souffrance et elle ne l'oublie jamais. Elle ne manque jamais non plus de me rappeler son beau feu intérieur. Ça me gêne considérablement. On a de la force de caractère ou on n'en a pas, et alors? Il est d'aussi mauvais gout d'en faire mention que de se vanter d'ancêtres connus ou d'un compte en banque bien garni. Si on l'a, la force de caractère, comme la bonne éducation, se manifeste d'elle-même, ainsi que, comme la bonne éducation, elle s'écorne et meurt par le seul fait de s'en prévaloir.

Je connais un homme jeune, qui est aveugle et qui est sorti avec distinction du même collège dont je suis sortie avec une simple satisfaction. Il n'a jamais fait état de sa force de caractère. Il ne parlait pas de sa cécité non plus d'ailleurs. Il n'en avait pas besoin. Sa cécité et sa force de caractère étaient aussi manifestes l'une que l'autre. Ce jeune homme avait été dans une école pour aveugles. Il avait fréquenté des aveugles assez longtemps que pour s'adapter aux difficultés de sa vie, mais il ne passait pas son temps à s'asseoir en compagnie d'aveugles pour parler de sa cécité. Il montrait de l'enthousiasme pour beaucoup de choses et ses amis, qui étaient légion, boiteux, aveugles ou gens normaux, étaient ceux qui partageaient ses enthousiasmes.

Mon épistolière moralisante me rappelle aussi périodiquement mes obligations envers elle. "Nous devons nous tenir ensemble, nous handicapés" dit-elle. "Le reste du monde ne nous comprend pas." Pour ma part, je m'accorderai avec le monde: il me comprend parfaitement.

Il comprend tout un tas d'autres unijambistes aussi. Par exemple, Herbert Marshall, la star de cinéma, ça me plairait encore d'être sur un pied d'intimité avec lui. Je pense que cela pourrait être absolument charmant, mais mon intérêt n'a rien de la compassion. Cela n'a rien à voir avec le fait qu'il porte une jambe artificielle et pourrait avoir besoin de moi pour le soutenir, le pauvre homme, parce que le monde ne le comprendrait pas. Le Major Seversky a le monde à sa botte, lui aussi, et le jeune Charles Bolte, le président du nouveau Comité Américain des Vétérans, marche au pas du monde même si sa jambe droite est en bois. Laurence Stallings, le dramaturge unijambiste, a aussi une bonne relation avec le monde et que dire de la charmante chanteuse Connie Boswell? Est-ce que le monde ne parvient pas à la comprendre à cause de son manque de jambes?

J'ai une très chère amie unijambiste qui est attirante et intéressante, et dans les dix premières minutes de notre première rencontre elle me raconta les circonstances de son accident et je lui racontai celles du mien. Nous avons été des amies depuis vingt ans mais notre sympathie n'a strictement rien à voir avec notre commun handicap. Des années peuvent passer sans que nous en parlions.

En fait, le seul moment où nous sommes conscientes de notre état similaire est quand nous sortons ensemble quelque part et affrontons le public ensemble. Je dois dire que dans une assemblée, un groupe de béquillards entrant ensemble en boitant dans une grande salle à manger d'hôtel ou dans une salle de théâtre crée une sensation que je n'apprécie pas particulièrement. Un soir cette jeune femme et moi étions toutes deux invitées à diner par un homme qui se servait aussi de béquilles. Nous nous avançâmes à travers un restaurant connu et encombré de Hollywood, accompagnés d'un bourdonnement terrible. Nous aurions aussi bien pu être les Barrymore en réunion de famille, sauf que personne ne nous demandait d'autographe.

"Une seule famille, penses-tu?" entendis-je quelqu'un murmurer. "Tous blessés dans le même accident et ayant tous perdu une jambe! As-tu jamais entendu pareille chose dans ta vie?" "Peut-être que c'est de naissance, il a légué son infirmité à ses deux filles... "

C'est drôle, bien sûr... drôle comme une béquille, comme dit le proverbe.

Houps! Quand je reçois mes amis béquillards, aussi fière que je sois d'eux, je préfère rester assise au coin du feu toute la journée plutôt que de les emmener au restaurant. Ils sont du même avis que moi. Nous avons appris à tolérer la curiosité accidentelle que nous provoquons quand nous sommes seuls, mais quand on se retrouve à plusieurs, la curiosité n'est pas accidentelle. Elle est étouffante!


Table des matières


Chapitre XV

Cafouillages à Ski

Quand le juge californien sectionna le lien matrimonial qui me retenait, j'ai décidé d'aller à New York. Je partis en train de Los Angeles parée de nouveaux habits de demi-veuve, mais je ne me sentais pas fort l'esprit d'une joyeuse divorcée. J'avais si longtemps porté un anneau au doigt et un autre dans le nez que je ne me sentais pas à l'aise en liberté. Je résolus de suivre une année de cours à l'Université de Columbia, parce que c'était loin de la Californie. Quoique je porte généralement mon État natal aux nues, l'endroit était soudain devenu encombré de repères sentimentaux qui m'entrainaient souvent à verser des larmes de regret. Puisque la situation pluviométrique était satisfaisante sans que j'y ajoute ma propre contribution, je me résolus à porter mes larmes ailleurs.

Avant de m'inscrire effectivement à Columbia, je m'en allai consulter quelques-unes des écoles de secrétariat les plus connues de New York, de la sorte de celles qui servent une tasse de thé à leurs étudiantes l'après-midi et qui leur garantissent de bons et confortables emplois.

Mais moi, j'étais différente. Je pouvais m'acheter un bon petit tailleur noir de chez Saks, payer mes cours et avoir mon thé, mais elles ne voulaient pas me garantir une place de travail. Une de ces responsables de personnel qui me recevait, me demanda si elle pouvait me parler en toute franchise. Elle me dit qu'elle pensait que ce serait une bonne chose si je m'inscrivais dans son école (je pense qu'elle imaginait que les exercices dactylographiques me feraient du bien) mais elle avait bien peur de ne pas pouvoir me trouver une place de secrétaire.

"Je ne pense pas que vous seriez assez agile, pourrait-on dire, pour la vie à mener."

"Pourrait-on dire que vous me laissez parler en toute franchise pour une fois?"

Je ne fis pas cette repartie, bien sûr. C'est ce que je souhaitai avoir fait après être rentrée chez moi.

Au lieu de quoi, abdiquant toute prétention, je m'en retournai à Morningside Heights et m'y inscrivis à l'École d'Affaires de Columbia, afin d'y suivre des cours accélérés de sténo-dactylographie offerts chaque année à vingt-cinq jeunes diplômées universitaires décidées à faire carrière. Je me sentis comme une vieille rosse blasée au milieu de toutes ces jeunes filles venant de sortir de chez Smith et Wellesley. Le service de placement de Columbia eut à mon égard une attitude beaucoup plus optimiste. La conseillère m'assura même témérairement que je trouverais plus facilement une place que beaucoup, parce que je possédais quelque expérience, et qu'ainsi je pourrais demander une meilleure rémunération au départ. Elle m'obtint même un travail à temps partiel après les heures de cours, comme gratte-papier dans un des bureaux de l'université.

J'avais considéré la sténo-dactylographie comme une corvée pénible par laquelle il fallait passer pour accéder à un poste économique qui me convînt. Mais je la trouvai finalement très intéressante. Ce fut sans doute entièrement dû à la maitresse, Miss Zila McDonald, qui avait des méthodes d'enseignement très efficaces. C'était une personne aux talents variés, qui enseignait la sténo-dactylo durant la journée et, le soir, écrivait des livres charmants pour les enfants.

Ce fut durant mon séjour à New York que je découvris à petite échelle ce qui arrive aux gens qui ont l'imprudence de laisser paraitre leur photo dans les journaux. Maman prétendait toujours que si vous meniez une vie vertueuse, vous n'aviez jamais votre photo dans le journal, à moins d'être élu Président des Etats-Unis, de se marier ou de mourir avec les honneurs.

Eh bien, je menais une vie vertueuse, dans des limites généreuses en tout cas, mais j'ai eu droit à ma photo dans un journal de New York et ce n'était pas parce que j'étais Président des Etats-Unis. En y réfléchissant, il n'y avait vraiment aucune raison pour pareil phénomène.

Née en Californie, je n'avais jamais eu d'occasion adéquate pour apprendre à skier. Cet hiver-là, à New York, cependant, je me trouvai au milieu d'un groupe qui ne cessait de parler de fart, d'attaches, de courses en slalom, de christianias et de tas d'autres choses auxquelles encore maintenant je ne comprends goutte. Toutes ces conversations m'entrèrent dans le sang comme s'il s'était agi d'une transfusion. Je me mis aussi à surveiller la température ainsi que les tableaux d'affichage à la gare du Grand Central pour voir si des trains pour skieurs étaient organisés.

Un jour, finalement, je me décidai à faire le pas funeste qui m'entraina sur mon derrière de nombreuses fois par la suite. J'entrai chez Best's et m'achetai un costume de ski d'une élégance discrète, complet avec un pull tricoté à col roulé et une casquette assortie. Cela me couta si cher que je ne pouvais pas me permettre de ne pas m'en servir. C'est ainsi que pour rentabiliser mon investissement, je me rendis chez Macy's pour y acheter des skis, des bottines, un harnais et une paire de bâtons de ski. Ces derniers furent démontés par un ami sceptique mais indulgent, qui attacha le bas des bâtons à une paire légère de mes béquilles en bois.

Le premier train pour skieurs qui partit de New York cette saison-là m'avait comme passagère avec tout un groupe de mes amis skieurs et quelque cinq cents autres enthousiastes. Nous n'allions pas plus loin que Ph&œlig;nicia. Une fois descendus du train, un de ceux qui m'accompagnaient m'aida à attacher mon ski unique et je commençai à me pousser de part et d'autre avec les béquilles-bâtons de ski pour voir quelle impression cela me faisait.

J'aimerais pouvoir dire que, avant la fin de l'hiver, j'étais capable de descendre une piste de ski comme un vent venant en droite ligne de Scandinavie. Mais tel ne fut pas le cas. J'arrivai finalement à l'endroit où je pouvais glisser de haut en bas de pentes douces d'un terrain de golf et y remonter, mais c'était tout. Mais au moins deux autres amputés que j'ai connus, ont réussi ce à quoi je n'ai pu prétendre. Yves Gosselin, un étudiant à l'Université Laval à Lac Beauport, au Québec, et Bert Porter de Rutland dans le Vermont, ont tous les deux prouvé que le slalom descendant pouvait être exécuté par des amputés avec une vitesse et une habileté dignes de professionnels. Je me suis beaucoup amusée, de toute façon, avec mes montées et descentes sans importance et je me servis beaucoup de mes vêtements de ski. En fait, j'ai pratiquement usé complètement le fond de mon pantalon. Cependant, lors de ce premier voyage à Ph&œlig;nicia, je n'étais même pas certaine de pouvoir tenir debout sur un ski. À la fin de la journée, j'étais fixée sur ce point au moins: je ne pouvais pas.

Comme c'était le jour d'ouverture de la saison de ski pour New York, plusieurs journaux détachèrent sur place des photographes pour prendre des clichés d'intérêt humain des gambadeurs hivernaux. Il semble que j'aie constitué un objectif d'intérêt humain. Deux photographes s'approchèrent de moi avant que je me sois éloignée du train de plus de cent mètres et me demandèrent s'ils pouvaient prendre une photo de moi.

"Pourquoi diable?" demandai-je.

"Parce qu'une fille à un pied qui sait skier est diablement intéressante" me dit l'un d'eux.

"Eh bien, je ne sais pas skier" lui dis-je. "Je me suis attaché ce ski il y a cinq minutes et je n'ai rien fait d'autre d'intéressant avec lui que de tomber par terre."

"Oh! cela n'a pas d'importance" me dit le photographe. "Vous n'avez pas besoin de faire vos preuves."

"Avance et laisse-le te photographier " me pressaient tous mes amis.

"Pourquoi n'attendez-vous pas jusqu'à plus tard?" suggérai-je. "Peut-être serai-je capable de skier dans une heure ou deux."

"Nous ne pouvons pas attendre que vous ayez appris à skier, nous devons rentrer nos photos avant le tirage du journal."

Deux photographes me prirent en portrait et un tas d'autres brebis perdues officieuses trimbalant un Brownie en firent autant. Je pouvais presque entendre Père me crier à travers tout le continent: "Exhibitionniste!"

Heureusement, personne que je connaissais ne vit jamais la photo. Ce n'était pas dans le Times ni dans le Herald Tribune. Mais tous ceux que je ne connaissais pas la virent.

Les journaux étaient déjà dans les rues - ou plus exactement, je devrais dire dans le métro - quand nous rentrâmes à New York. J'eus tout juste le temps d'avoir un premier aperçu de ce qui m'attendait quand nous avons chargé nos skis dans un taxi pour rentrer à la maison.

Le chauffeur de taxi se retourna et dit: "Doux Jésus! J'étais juste en train de souhaiter pouvoir vous apercevoir, ma jolie. J'étais en train de regarder votre photo dans le journal. J'aimerais bien vous voir skier."

"Oh, tout cela n'était qu'une terrible erreur" m'excusai-je. "Je ne sais pas skier."

"C'est ce que vous dites. Vous êtes trop modeste. Mais le journal ne dit pas la même chose et ça me suffit."

Ça suffisait pour un tas d'autres gens aussi.

Quand je rentrai au bloc à appartements que j'habitais, le garçon d'ascenseur était absolument hors de lui. J'avais l'impression d'être partie le matin comme un vilain petit canard et d'être revenue le soir comme un cygne.

"Dites, ils ont mis votre photo dans le journal! J'ai dit à un de mes amis que je vous connaissais vraiment bien et il ne voulait pas me croire. Je lui ai dit que j'étais vraiment sûr de vous connaitre."

"Eh bien, c'est exact, vous me connaissez vraiment bien" lui dis-je. "Vous pouvez lui dire que je le confirme."

"Ben, vous voyez, ce type est sceptique. Il dit que si je vous connais si bien, je devrais bien vous le présenter. Il m'a parié deux dollars que je ne vous connaissais pas. Je lui ai dit 'Pari tenu'."

"Où est votre ami?" soupirai-je avec résignation. "Avec autant d'argent en jeu, vous feriez mieux de le produire."

"Il est là-bas à la salle de billard à l'avenue d'Amsterdam, à deux blocs d'ici. Normalement j'ai fini mon service ici, mais je suis resté jusqu'à ce que vous reveniez. Mais je ne vous demande pas d'aller à la salle de billard. Je ne voudrais pas vous demander ça."

"J'en suis persuadée. Nous ferions mieux d'y aller maintenant, pour que je puisse revenir et voir combien d'os j'ai de cassés."

Il me proposa de partager les deux dollars avec moi, mais comme j'imaginais que ce n'était pas de l'argent tout à fait honnêtement gagné, je ne voulus pas en toucher un penny.

Pendant les deux semaines qui suivirent, partout où j'allais, des garçons d'ascenseur, des garçons-bouchers, des coursiers de la Western Union, et même de simples petits garçons m'arrêtaient: "Dites, vous n'êtes pas la dame qui skie?"

Finalement je me contentais de répondre "Oui". De ce moment, je passai chaque week-end possible à Great-Barrington, à Placid ou à un autre endroit qui avait assez de neige pour me permettre d'y tomber. Je devais absolument apprendre à skier. C'était le seul moyen de ne pas me faire mentir. J'y perdis presque la vie.

Une des rencontres les plus intéressantes que je fis à la suite de cette photo dans le journal fut celle que je fis avec un représentant de la loi. Je me promenais le long de la Cinquième Avenue un après-midi quand un grand agent de police irlandais qui se trouvait à un coin de rue se mit à courir derrière moi. "Excusez-moi" me dit-il tout soufflant quand il me rattrapa. "N'êtes-vous pas la dame qui skie?"

"Ben, en quelque sorte!"

"C'est bien ce que je pensais." Il souriait de tout son visage. "Ma s&œlig;ur n'a qu'une jambe et elle a vu votre photo dans le journal et elle a dit qu'elle aimerait certainement faire votre connaissance. Elle ne se déplace pas trop facilement elle-même et elle aimerait savoir comment vous faites pour arriver à skier. Je lui ai dit que j'étais certain de vous avoir déjà aperçue une fois ou deux durant ma ronde ici même sur la Cinquième Avenue et que, si je vous voyais encore une fois, je vous parlerais."

"Je serais très heureuse de faire la connaissance de votre s&œlig;ur" dis-je. Puis je me souvins d'une conversation que j'avais eue ce même jour avec Jessie Fenton, une amie romancière pour qui je faisais quelques travaux de dactylographie. Elle parlait de sortir à la recherche d'un policier new-yorkais, parce qu'elle avait besoin de matériau authentique d'arrière-plan pour une scène d'arrestation dans son livre "Down the Dark Street". J'avais devant moi l'homme qu'il fallait à Jessie, avec une s&œlig;ur amputée pour moi.

"Pourquoi n'amèneriez-vous pas votre s&œlig;ur me rendre visite un de ces soirs?" lui suggérai-je tout en sortant une carte où j'inscrivis mon adresse. "Pourriez-vous venir mardi?"

"Bien sûr!"

Ce fut toute une réception. Le Dr et Mme Fenton vinrent, ainsi que mon ami du moment, qui ne voyait pas d'un bon &œlig;il que je raccroche un policier dans la Cinquième Avenue.

"Que trouves-tu à redire à un policier?" lui demandai-je. "Tu n'es guère qu'un fonctionnaire d'un niveau légèrement supérieur, toi-même." Il faisait partie des services secrets de l'armée, une sorte de héros de cape et d'épée d'avant-guerre.

Ma compagne de chambre était également là pour jeter des regards désapprobateurs sur les débats.

La s&œlig;ur était une jeune femme charmante et nous passâmes la plus grande part de la soirée à nous échanger les potins habituels de notre sororité. Mme Fenton obtint du policier toutes les réponses qu'elle voulait pour son problème d'arrestation. Il rougit de fierté et commença à veiller à la correction de ses phrases quand il se rendit compte qu'il était en train d'apporter sa contribution à la littérature. Il nous amusa le reste de la soirée en nous racontant quelques incidents tant affreux que réjouissants de ses vingt ans de carrière comme un des Meilleurs New-Yorkais. Même ma compagne de chambre, et même mon ami du moment, furent d'accord que nous avions passé une excellente soirée.

Quelques jours après, le policier me convoqua par téléphone. Il me dit que sa s&œlig;ur et lui désiraient me rendre la politesse. J'acceptai sans hésiter. Ils m'invitèrent à diner dans un très agréable restaurant près de Washington Square. Nous nous sommes bien amusés. Le flic débarqua sa s&œlig;ur devant son appartement à elle dans le Village et me conduisit seule en haut de la ville.

Il semblait que le policier n'avait pas envie que toutes les filles unijambistes soient des s&œlig;urs pour lui. Il essaya de m'entourer du long bras de la loi. Ainsi se termina une belle amitié.


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Chapitre XVI

"Bien s'amuser"

Quand je me rendis à New York, j'avais dans l'idée que ma carrière s'agencerait de manière brillante comme celle d'une histoire pour midinettes. J'aurais un bureau au moins au cinquante-neuvième étage d'un gratte-ciel et j'aurais un avancement si rapide que les vice-présidents trembleraient chaque jour devant leur tasse de café matinale dans la crainte de voir leur fauteuil occupé quand ils arriveraient au bureau. Les amis de Californie entendraient parler de moi à travers le continent et s'émerveiller et m'envier: "Pense donc... nous n'avons jamais apprécié son génie à sa juste valeur. Elle vit dans un penthouse maintenant... " J'allais être une des trompettes les plus bruyantes de la symphonie de Manhattan et porter un chapeau de John-Frederics avec une rose au sommet.

Mais quand je me présentai pour mon interview de placement à Columbia, je fus presque aussi étonnée que la conseillère quand je m'entendis annoncer, le plus sincèrement du monde, que j'aimerais bien avoir une place à l'intérieur du pays.

"Voulez-vous dire que vous quitteriez New York?" me demanda-t-elle d'une voix sévère, comme si elle me faisait un alcotest.

"Oui" lui dis-je, "le métro pue. Et j'aimerais aller à un endroit où la surface cultivée est plus vaste que les bacs à fleurs aux fenêtres de Bonwit Teller. J'aimerais vivre à la campagne et revenir ici pour mes vacances, juste pour ne pas faire comme tout le monde."

"Bien entendu" m'avertit la conseillère, "les occasions d'avancement ne seront sans doute pas aussi nombreuses si vous prenez un poste dans une petite ville. Je pense que vous pourriez avoir une très brillante carrière en restant ici."

"Entre nous, vous savez" lui dis-je, "je ne crois pas que j'aie vraiment envie d'une brillante carrière. Hier j'ai rendu visite à quelques jeunes et brillantes amies. Elles ont toutes un travail très intéressant et leur avancement est rapide. Elles vivent à cinq dans un appartement. Pour aller à leurs toilettes, vous devez vous frayer un chemin à travers des bas humides qui sont aussi épais que de la mousse espagnole poussant sur de vieux chênes dans les marais de Louisiane. Je gagnerais volontiers moins d'argent là où il est moins vite dépensé et où les gens se promènent parfois. Bien entendu, j'aimerais aussi avoir un travail intéressant."

"Eh bien, l'Institut de recherche Fels au Collège d'Antioche en Ohio a besoin d'une secrétaire qui soit aussi en mesure d'éditer leurs publications."

En me rendant en Californie pour l'été, je m'arrêtai à Yellow Springs en Ohio, où j'eus une entrevue avec le Dr Sontag, directeur de l'Institut de recherche Fels. C'est un des principaux centres d'études sur les enfants du pays, qui fait des enquêtes à long terme sur les effets de l'environnement prénatal et postnatal. J'avais vraiment envie de pouvoir y travailler.

Juste pour confronter immédiatement la question et en finir avec elle, je dis au Dr Sontag: "J'espère que mon handicap ne vous choque pas trop. Cela ne m'est vraiment d'aucune gêne, et je vous assure que vous ne devriez m'accorder aucune dérogation en ce qui concerne les travaux à me confier, si vous vous décidiez à me donner une chance ici."

Le Dr Sontag, me dit avec une solennité un peu guindée: "En tant que médecin, je ne suis pas choqué par grand chose".

Si je l'avais mieux connu à ce moment-là, j'aurais reconnu une légère hausse de son sourcil droit, qui laissait sous-entendre de l'amusement. S'il avait eu une barbe, il aurait certainement gloussé dedans. Il m'engagea par télégramme quelques jours plus tard. Quand je retournai en Ohio pour commencer à y travailler, j'eus l'occasion de voir quelques-unes des lettres de recommandation à mon sujet qui avaient été en sa possession lorsqu'il me reçut. Il n'y avait aucun doute: mon handicap n'était certes pas une surprise pour lui!

Toutes les lettres sans exception se répandaient en louanges sur ma condition physique. Assez curieusement, ces lettres traitaient toutes mon handicap comme une espèce de qualité subtile. On en parlait avec beaucoup plus d'insistance que des excellentes qualités me rendant apte à un travail de secrétariat. Ces lettres étaient surement fort flatteuses, mais j'admire toujours que quiconque m'ait engagé, comme secrétaire en tout cas, sur base de ce qu'elles racontaient. Ce n'étaient certainement pas des recommandations d'un type courant.

Elles contenaient des phrases élogieuses du type "... et elle peut porter une tasse de thé chaud à travers une pièce aussi gracieusement que n'importe qui." "... elle peut faire seize tractions à la barre fixe", "... cette fille est en fait capable de me battre au tennis." Ces lettres auraient été un plaidoyer idéal en vue de faire obtenir une place de videuse dans un night-club à une flemmarde quelque peu astucieuse. J'ai demandé au Dr Sontag quelle mouche l'avait piqué de tenter sa chance avec quelqu'un dont les meilleurs talents semblaient se résumer à porter une tasse de thé et qui, par ailleurs, avait l'air d'être toute en muscles et avait sans doute des oreilles en feuilles de chou cachées sous le chapeau. "J'imaginais que nous pourrions toujours nous servir de vous pour mater une insurrection." Ce fut tout ce que je pus obtenir de lui. Mon travail présentait tout ce que je préfère... sauf un gros traitement. Mais l'argent avait au village deux fois le pouvoir d'achat qu'il aurait eu à New York. Je pouvais porter des souliers confortables pour travailler, je ne devais pas mettre un chapeau le matin ni courir pour attraper le métro et personne ne se souciait de savoir si j'avais ou non un bon petit tailleur noir de chez Saks. Le staff à la fondation de recherches et au collège était composé de gens intéressants et sympathiques. Les objets de leurs études, une centaine d'enfants de toutes races, formes et dimensions, entraient dans mon bureau et en sortaient pour me tirer des ornières de la routine. Le travail était varié et j'apprenais toutes sortes de choses fascinantes tout en corrigeant l'orthographe et la ponctuation des scientifiques qui faisaient les recherches et publiaient le résultat de leurs observations. Quand je regardais par la fenêtre de mon bureau, je voyais de l'herbe verte avec des crocus y poussant au printemps et des feuilles rouges y reposant en automne. Il y avait assez d'air pour que tout le monde puisse respirer profondément. Les vacances étaient longues, et payées. Et l'atmosphère à Antioche était si sympathique et stimulante que beaucoup de gens qui sont passés par là, passent le reste de leur vie avec une psychose rétrogressive: une tendance nostalgique à toujours se rappeler "le bon vieux temps".

Je suis bien certaine que ce travail m'aurait vue vieillir et perdre mes dents, pleinement satisfaite même si je n'avais pas gagné une fortune, s'il ne m'était pas arrivé de tomber sur la seule chose qui ait un plus grand intérêt.

La deuxième fois que je pris mes vacances d'été, ma compagne de chambre de collège, Lucile Hutton, s'en vint vers l'est et, ensemble, nous sommes parties avec ma voiture sillonner le Québec et l'Ontario au Canada et avons poursuivi jusqu'en Nouvelle-Angleterre. Ce fut au Cap Cod, à Provincetown, que me vint un fort sentiment que mon travail en Ohio n'était pas nécessairement tout ce qui comptait pour moi. Nous sommes restées à Provincetown beaucoup plus longtemps que nous avions projeté de le faire, tandis que je satisfaisais ce caprice qui ne tarda pas à se muer en une conviction profonde.

J'avais rencontré un Homme. J'en avais vu pas mal au cours de ma vie, mais celui-ci était différent. C'était quelqu'un trouvé en route. Qui avait trouvé qui est encore toujours un sujet de controverse dans la famille. De toute façon, nous nous sommes rencontrés au musée de Provincetown et avons perdu au moins une heure à nous donner l'air d'éprouver de l'intérêt à ce qui y est exposé. Nous n'avions pas encore été officiellement présentés, mais nous avions l'air de bien nous entendre de manière officieuse. Je me rendis compte que la rencontre était importante. Ce soir-là j'écrivis une carte postale à une de mes amies à New York. "Je m'amuse beaucoup. J'ai rencontré un homme splendide dans un musée. Très contente que tu ne sois pas là."

Elle me répondit par carte postale: "L'homme splendide dans le musée est-il une momie? Si oui, je suis contente aussi de ne pas être là." "L'homme splendide dans le musée n'est pas une momie, mais a l'air d'une bonne pâte. Je crois qu'il s'appelle Herman, mais c'est tout ce que je connais en sa défaveur."

Il ne s'appelait pas Herman, mais Sherman. Ainsi, tous défauts éliminés, il se révéla parfait. Pour preuve de la manière dont je m'étais entichée de lui, je dois avouer que j'ai accepté sa proposition de mariage quand j'en étais encore à croire qu'il s'appelait Herman.

Mais je n'étais de loin pas aussi impulsive que lui. Il n'avait pas même la moindre idée de mon prénom quand il me fit sa proposition. Et, par la force des choses, il me fit sa déclaration à tue-tête.

Nous faisions un tour à cheval dans les dunes du Cap Cod. Il suggéra que nous descendions de cheval, mais comme je ne me sentais pas de taille à remonter après être descendue et que je n'avais pas de béquille avec moi, j'ai évidemment refusé. À certains moments je me montre regrettablement obtuse. En plus de mon propre manque d'esprit coopératif, une autre force de dissuasion à l'idylle se trouvait dans mon cheval. Il n'avait pas, à l'égard de l'autre cheval, des sentiments aussi amicaux que ceux que j'éprouvais pour son cavalier. En fait, ma rosse désobligeante se tenait à au moins deux longueurs devant ou derrière son compagnon d'écurie.

Mais "Herman" était un homme d'action décidé à surmonter tous les obstacles. Il aurait préféré connaitre mon prénom puisqu'il sentait que la situation aurait pu être plus intime dans ces circonstances. Mais rien ne pouvait le retenir quand vint son inspiration. Il cria après moi dans les dunes: "Madame Harris, Madame Harris, voulez-vous m'épouser?" "Oh, Herman" lui criai-je en retour, "j'aimerais beaucoup vous épouser et vous pouvez m'appeler Louise, maintenant que nous nous sommes officiellement présentés." "Et vous pouvez m'appeler Sherman, si vous voulez" me dit-il, " c'est comme ça que je m'appelle." Et c'est ce que nous avons fait, l'un et l'autre... et trois mois plus tard, nous étions mariés.

La seule raison pour laquelle nous avons attendu si longtemps fut parce que mon père m'envoya un télégramme rempli d'autorité paternelle: "Insiste tu apprennes à connaitre cet inconnu avant de l'épouser."

Comme je l'ai dit à Père: "Tu ne sais pas comme il était facile d'apprendre à le connaître. De plus, j'y suis très experte."


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Chapitre XVII

Gloire au Pilon

Sherman était né au Norfolk, en Virginie, mais comme son père était un officier de marine dont le port d'attache était situé là au moment de cet heureux évènement, Sherman ne peut pas vraiment se prévaloir d'un honnête statut de Gentleman du Sud. La seule chose qu'il ait retenue de Virginie, dit-il, était un gout particulier pour les bonbons à la menthe. Cela semble un peu précoce, puisqu'il a quitté la Virginie à l'âge de six mois, mais je ne mets jamais ses talents en doute. Comme fils d'un officier de marine, sa vie fut vagabonde. Il passa ses années d'études dans le New Jersey, mais il ne se revendiqua jamais d'aucune localité jusqu'à ce qu'il ait l'âge d'avoir son propre avis à ce sujet. Alors il se choisit un État et il y devint bien plus attaché qu'un natif de l'endroit. Son choix se porta sur l'Arizona.

Dans son enthousiasme pour l'endroit, il se permit d'en devenir toqué, tout à fait comme le sont souvent les habitants de Californie et du Texas, qui manifestent leur attachement à leur sol natal par des comportements parfois excessifs. Quand j'ai rencontré Sherman, il était simplement en vacances avec sa famille dans l'Est, mais il ne me permit pas un moment d'oublier qu'il était encore et toujours le jeune Lochinvar en provenance de l'Ouest.

Quand il me courtisa, il expédia deux tâches à la fois. Il me fit une cour empressée et en même temps me vendit l'Arizona. En fait, sa technique à double tranchant semait parfois la confusion. S'il louait la couleur bleue et en parlait avec une chaleur passionnée, il n'y avait pas de raison pour que je batte des paupières. Il y avait des chances pour que ce soit le ciel de l'Arizona, et non mes yeux, qui provoque ses transports. Quant aux courbes, eh bien, il pouvait s'agir des miennes, mais il y avait bien plus de chances qu'il décrive une route haut perchée dans la chaine montagneuse des Chiricahuas, à 300 kilomètres d'où je me trouvais. C'était un peu déconcertant, mais de temps à autre, il jetait une bonne compensation dans la balance et j'étais contente.

Il me fit tomber dans le piège des deux côtés. Non seulement j'étais pressée de l'épouser, mais je mourais d'envie de devenir une Femme Pionnière en Arizona. Si je n'étais pas en mesure de façonner le cours de l'empire, je pourrais au moins peindre les murs et pendre des rideaux de coton dans la petite maison de briques que Sherman possédait là-bas, en plein milieu d'un paysage époustouflant.

Il fut très franc avec moi, avant de m'arracher à ma machine à écrire et de m'entrainer dans des endroits sauvages.

"Que penses-tu des services publics?" me demanda-t-il.

"Eh bien" lui dis-je, "si tu me poses des questions à propos de mes possessions, je suis propriétaire de deux actions ordinaires de la Société de Gaz et d'Électricité du Pacifique. Le revenu que j'en retire me permet de m'acheter des chewing-gums."

"Non, ce n'est pas à cela que je pensais" me dit-il. "Je me demandais si tu tenais spécialement à l'eau courante, au gaz en tuyaux, à l'électricité et au téléphone."

"De l'eau, j'aime bien. Je ne m'abstiens pas d'en boire, bien au contraire" lui dis-je, "et j'aime bien avoir ma viande cuite à l'extérieur."

"Nous aurions de l'eau, bien sûr. Il y a un bon puits et un tas de chaleur disponible, mais cela vient d'un feu ouvert et d'un poêle à charbon."

"Bonté divine", le rassurai-je de façon un peu étourdie, "tout le confort est assuré."

"Sauf la plomberie" ajouta-t-il comme un oiseau de mauvais augure.

Mais je n'étais pas de celles qui laissent leur véritable amour buter sur un vulgaire problème d'eau chaude et froide ou de chasse d'eau.

Sherman partit vers l'Ouest dans une nouvelle voiture et je le rejoignis en train quelques semaines plus tard. Il me retrouva au Nouveau-Mexique et nous nous sommes mariés.

Nous vivions dans une maison de briques, qui avait été un poste avancé des rangers dans les Montagnes du Dragon, depuis longtemps abandonné par les Services Forestiers. Nous payions cinq dollars de location par mois. Nous avions trente-deux hectares de terres, deux chevaux qui accouraient au galop quand nous agitions la sonnette de leur repas, et une vache appelée Perle (de la sorte de celles qui devaient être jetées devant les pourceaux). Elle était toujours en train de renverser le seau, ce qui ne veut pas dire qu'elle mourait. Elle n'avait pas une telle obligeance. Je n'aime toujours pas le lait.

Nous avions aussi douze poules auxquelles nous avions donné des noms de fleurs. Mais nous ne pouvions pas faire la distinction entre Arbouse et Souci. Elles avaient toutes le même aspect, sauf une qui se révéla être un coq. Mais il mourut de mort violente dans ses jeunes années. Le seul problème résultant de cet anonymat était que quand nous en mettions une au pot, nous ne savions jamais quelle fleur nous avions cueillie.

Nous étions à 70 kilomètres d'une route pavée, à 5 kilomètres de notre boite aux lettres, à 42 kilomètres de l'épicerie la plus proche et à 11 kilomètres d'un voisin amical. Nous avions bien un voisin à 8 kilomètres de chez nous, mais il n'était pas particulièrement aimable. Il avait la désagréable habitude de nous tirer dessus.

Tout ce que Sherman m'avait dit à propos de l'Arizona était vrai. L'endroit exhalait vraiment l'air frais. Il était plongé dans la nature et tout ce que la nature y faisait autour, elle le faisait sur une grande échelle. Il y avait de très belles montagnes tout autour de l'horizon. Quand le soleil brillait, il séchait tout. Quand les pluies tombaient, elles provoquaient des inondations. Quand le vent soufflait, il donnait l'impression que les chutes du Niagara se déversaient dans notre canyon. Quand les amis à fourrure des forêts faisaient du bruit, ils poussaient des cris rauques et perçants, parce que c'étaient des chats sauvages et des pumas. Tout était baigné de violence et, une fois que j'eus surmonté une légère dépression nerveuse causée par un serpent à sonnettes trouvé un jour sur le seuil de la maison et un puma découvert une nuit sur mon toit, je m'y suis vraiment plue. J'aurais fait une bonne épouse pour Daniel Boone.

Le poêle à charbon et moi ne fîmes pas bon ménage dès le départ. Nous n'avions pas le même point de vue sur la façon d'organiser notre vie. Je dus me plier à ses habitudes diététiques et apprendre en fin de compte exactement la bonne dose d'amadou qui convenait à ses gouts et combien de charbon enfourner dans sa gueule béante et affamée. Il était allergique au bois et fumait comme un dragon quand on le lui imposait pour un repas rapide.

Je finis par le maitriser... ou du moins le croyais-je. Mais le poêle était une sale bête. Il avait un plan à long terme pour me détruire en se servant du soin que je mettais à subvenir à ses besoins.

C'est le portage des seaux de charbon qui provoqua ma perte. C'était toujours Sherman qui apportait le combustible tant pour le feu ouvert que pour le poêle. Mais il tomba fort malade au c&œlig;ur de l'hiver et resta au lit plusieurs semaines. Par la force des choses, je me mis à pelleter le charbon. Je pensais être une vraie amazone quand je trimbalais mes seaux remplis de charbon pour le poêle insatiable et que je coupais et transportais du bois pour le non moins gourmand feu ouvert. Mais un mal sournois me guettait.

J'avais entendu parler de la paralysie des béquilles de temps en temps au cours de ma vie. En fait, le vieille Mme Ferris qui avait été la première à m'enseigner à me servir de mes béquilles, m'avait mise en garde contre cela, quand elle m'avait appris à me protéger les nerfs des bras en faisant reposer mon poids sur les paumes de mes mains plutôt que sur mes aisselles. Mais, franchement, je considérais cette idée sinistre comme des histoires de bonne femme. Même quand je commençai à sentir un engourdissement dans mes mains, d'habitude pendant la nuit ou quand je m'éveillais le matin, je supposais que je m'étais couchée sur mon bras et qu'il s'était endormi. Le fait qu'en secouant vigoureusement ma main je lui rendais vie semblait confirmer cette théorie.

Quand je commençai à percevoir les mêmes sensations pendant la journée, je me posai un diagnostic d'arthrite et résolus de voir un docteur à notre prochain voyage à Tucson pour savoir quel traitement appliquer contre l'arthrite. Je n'en parlai pas à Sherman, comme il était malade et pourrait devenir nerveux à ce sujet. Je refusai simplement de croire à la possibilité d'une paralysie des béquilles.

Mon mari ne fut pas tout à fait aussi insouciant à ce sujet quand je finis par lui faire part occasionnellement que j'avais de l'arthrite.

"À propos" lui annonçai-je un matin quand il s'était levé et commençait une convalescence rageuse, "j'ai de l'arthrite maintenant."

"De l'arthrite!" me cria-t-il.

"Ben oui" dis-je d'un ton froissé, "de l'arthrite. Je ne peux rien avoir? Tu as été malade pendant quatre semaines." Je décrivis mes symptômes. "Paralysie des bras!" répliqua-t-il en criant. "C'est le transport du charbon qui en est la cause." Il en était certain. "Ce poids lourd te tirant avec force sur les coussinets de tes béquilles... " Il m'eut dans la voiture et sur 150 kilomètres de route cabossée jusqu'à Tucson en une heure et demie.

Le docteur confirma le diagnostic de Sherman, pas le mien. Il me dit que j'étais dans le premier stade d'une paralysie des bras et que je devrais cesser de transporter des poids lourds et de porter tout mon poids sur mes aisselles en le faisant. En fait, je devrais me passer complètement de mes béquilles pour faire mon travail ménager si je ne voulais pas perdre l'usage de mes bras de manière permanente.

J'eus bien du mal à accepter son diagnostic. Je considérais cela comme une conspiration entre Sherman et le docteur. "Si j'étais venue sans mes béquilles", insistais-je de mauvaise foi, "n'auriez-vous pas dit que j'avais de l'arthrite?" L'idée d'avoir à porter à nouveau une jambe artificielle m'était des plus pénibles.

"Peut-être" me dit le docteur, "mais vous êtes venue avec des béquilles."

"Comment pouvez-vous savoir que vous ne vous laissez pas jeter de la poudre aux yeux?" Sherman m'emmena avant que je n'invoque en vain le nom d'Hippocrate.

Bien sûr, intellectuellement, je savais que le docteur m'avait dit la vérité et je tentais à toutes forces de lui donner tort parce que j'avais une frousse bleue. Une jambe, je pouvais à la rigueur m'en passer, mais j'attachais un très grand prix à mes bras.

Sherman et moi résolûmes d'aller aussi vite que possible en Californie pour y acheter une prothèse.

Par une coïncidence curieuse, trois jours plus tard, un vieux prospecteur tout hâlé se présenta dans notre cour, avec un baudet. Il n'était pas rare qu'un prospecteur se présente à notre maison. J'en avais nourri beaucoup qui parcouraient nos montagnes isolées à la recherche d'alluvions exploitables. D'habitude, ils pouvaient raconter de merveilleuses histoires, mais aucun d'entre eux n'avait jamais eu à me raconter une histoire comparable au point de vue pratique avec celle de ce prospecteur-ci.

C'était un membre de notre fraternité. "Du bois!" appela Sherman quand il vit le vieil homme apparaître à notre grille. Il portait un pilon.

Je me mis à plaindre intérieurement le vieil homme parce que j'imaginais qu'il ne pouvait pas se payer une meilleure prothèse qu'un pilon. Mais il corrigea rapidement mon erreur à ce sujet. Lui me plaignait parce que je n'avais pas assez de bon sens pour avoir moi-même un pilon.

"Jeune dame", me dit-il solennellement, "vous avez déjà un homme. Si vous imaginez pouvoir le garder sans vous soigner convenablement, procurez-vous un pilon. C'est quelque chose de bien pratique à avoir."

Il me parla de lui-même. Il avait été blessé dans un éboulement minier, coincé sous un bouveau cassé. Il s'était servi de béquilles, bien entendu. Il n'y a pas moyen d'échapper à cette phase de réhabilitation. Il avait aussi porté une jambe artificielle avec l'outillage le plus moderne. Tout bien réfléchi, il était devenu un fervent du pilon. Il traversait des terrains très accidentés, grimpait en montagne, avançait péniblement sur des rochers et des puits d'exploitation, dans lesquels il entrait en rampant. Il était rare qu'il connût le luxe de sentiers aplanis.

"Le pilon est le seul soutien adéquat pour un travailleur manuel" me dit-il.

Avec son propre vocabulaire, il attira mon attention sur le fait que le pilon est un appareil qui s'en tient aux fondements. Toute autre prothèse n'est guère qu'une complication du principe de base dont le pilon est l'exemple, avec addition d'articulations et de qualités esthétiques. Le crochet des gens à qui manque un bras relève du même principe. C'est la prothèse de base dont ils peuvent se servir sans problème. La main artificielle n'est qu'un accessoire cosmétique à ne porter qu'au moment où il faut présenter une apparence agréable sans devoir faire quoi que ce soit avec elle. Le vieux prospecteur fit remarquer que l'articulation du genou et la forme apparente de la jambe artificielle tendent à rendre un air normal aux handicapés, mais qu'ils ajoutent aussi du poids et font perdre de l'efficacité et de la sécurité.

Il me raconta qu'il était parti une fois en un voyage de prospection avec une toute nouvelle jambe artificielle. Il avait appris à marcher très bien... sur des planchers égaux et des rues pavées. Mais il était fatigué avant d'avoir marché deux kilomètres sur les chemins de montagne accidentés qui étaient partie intégrante de sa vie. Avant qu'il ne rentre (sur le baudet, avec une jambe abimée et inutilisable attachée derrière les sacoches de selle) il était à ce point épuisé qu'il en devint malade.

"Vous ne pouvez pas faire cela à un baudet" expliqua-t-il simplement. "Prospecter est la seule vie que je connaisse. Je devais faire quelque chose, c'est ainsi que je me suis procuré un pilon. Celui-ci, je l'ai eu à Tucson. Ça a pris trois jours à l'homme chez qui je l'ai acheté, pour le faire, et ça m'a couté le quart du prix de la jambe de bois que j'achète d'habitude à Ph&œlig;nix."

Ce soir-là, Sherman et moi prîmes la décision d'aller le lendemain à Tucson et d'y commander un pilon pour me permettre de faire le pont jusqu'à ce que nous ayons pu trouver quelqu'un pour prendre soin de notre maison et des bêtes pendant que nous irions passer plus de temps en Californie pour y faire faire une jambe sur mesure.

L'ajusteur orthopédique qui prit mes mesures pensait que j'avais perdu la raison. Il me répétait sans arrêt qu'il n'avait jamais auparavant rencontré une dame qui voulait un pilon, et il était manifeste qu'il sous-entendait par là que je n'étais pas une "dame". Toute la transaction le rendit extrêmement nerveux. Je pense qu'il se donnait l'impression d'être un charlatan. Il voulait à toutes forces me faire une jambe orthodoxe.

"Pas maintenant" , lui dis-je. "J'ai l'intention de me faire faire plus tard une jambe artificielle sur la Côte."

"Vous pouvez" m'assura-t-il "me confier votre jambe en toute confiance."

J'avais oublié la solennité avec laquelle la plupart de ces artisans regardent leur profession. "Il y a peu de messieurs entre les mains desquelles je laisse ma jambe en confiance" lui dis-je. Mais j'aurais dû avoir en mains un panneau libellé "Plaisanterie: riez s'il vous plait", parce que mon ami le fabricant de jambes n'était pas d'humeur à jouter avec une comique.

Il se contenta de me faire une grimace déconcertée et me dit, en haussant les épaules, que j'étais en train de faire un terrible faux pas et que je gaspillais mes cinquante dollars.

En fait, je n'ai jamais fait un pas plus assuré que celui-là ni investi cinquante dollars de manière plus profitable. Mais je ne le savais pas moi-même à l'époque. J'avais tendance à partager les sombres pronostics de l'artisan orthopédique.

Je me sentis une parfaite idiote quand j'enfilai le pilon et commençai à m'en servir dans la maison. Il y a quelque chose de comique dans un pierrot à jambe de bois, du moins l'humour américain en a fait quelque chose de comique. Mais il n'y avait absolument rien de comique dans le fait que mes symptômes de paralysie disparurent presque immédiatement et que je puisse transporter tout le charbon que je voulais.

Deux ou trois semaines plus tard, nous nous rendions en Californie et j'allai dans les magasins, pour finalement commander une jambe à 250 dollars, une pièce splendide, gracieuse et élégante que je rapportai et presque aussitôt pendis dans l'armoire. Je remis mon pilon.

Le vieil homme avait tout à fait raison. Pour faire des travaux manuels, il n'y avait rien de tel. Le pilon était léger et pouvait être enfilé le matin presque aussi vite que je ne pouvais m'emparer d'une béquille. Il n'était pas nécessaire de le couvrir d'un bas et d'une chaussure. Il ne me jouait aucun tour. Il ne pliait pas, mais je pouvais compter dessus comme sur la plupart des natures vertueuses et rigides. Il ne nécessitait aucune réparation ni ajustement, à part à l'occasion une nouvelle bretelle. Et, bien couvert par la jambe de mon Levis, il ne se montrait guère. Il me donnait juste l'impression bizarre que j'étais mi-femme mi-jument et que j'avais un pied d'un côté et un sabot de l'autre.

Il y a, je crois, une raison pour laquelle presque tous les vétérans français de la première guerre mondiale qui perdirent leur jambe, portent des pilons. Ils les préféraient et, en France, on ne faisait pas de plaisanteries d'un gout douteux à leur propos. Ceux qui en portaient étaient honorés pour le symbole de leur sacrifice. Même Maurice Bunau-Varilla, propriétaire du journal "Le Matin" et un des plus riches citoyens de France, portait toujours un pilon, et pas parce qu'il ne pouvait pas se payer les meilleures et les plus scientifiques prothèses existant sur le marché où que ce soit dans le monde. Il avait un pilon, me dit une de ses connaissances, parce que c'était léger, efficace et qu'on pouvait entièrement s'y fier.

Je suis toujours un peu gênée avec Margaret (Peggy pour les intimes). [En anglais un pilon se dit "peg-leg" N.d.T.] Je ne m'aventure jamais hors de la maison avec elle, sauf pour jardiner dans ma propre cour. J'ai trop d'amour-propre. Je mets ma jambe artificielle ou, plus généralement, je me sers de mes béquilles, quand j'affronte le public. Beaucoup de mes amis intimes ne savent même pas que je possède un pilon, parce que je ne conviens pas souvent être propriétaire de ce simple petit appareil. Pourtant, si par une nuit glaciale et venteuse, je devais choisir entre devoir réduire en bois de chauffage ma jambe artificielle ou mon pilon, ce serait la prothèse courbe et compliquée qui recevrait le coup de hache.

Je ne transporte plus de charbon. J'ai maintenant une vie tout à fait civilisée, avec tout le confort moderne. Mais je fais toujours les travaux ménagers avec mon pilon. Cela vaut mieux que mes béquilles si respectées, parce que cela me laisse les bras libres pour atteindre les toiles d'araignée et cela me laisse une souplesse que me dénient les béquilles: me baisser et m'étirer. Je fais confiance au pilon, même si ce n'a pas la même allure qu'une jambe, aussi bien que je le ferais d'une bonne jambe de chair et d'os d'avant l'accident. De plus, à la fin du nettoyage de printemps, je peux être fatiguée, mais ce n'est pas de transporter quelque vingt livres d'arbre bien ciselé.

Je ne recommande pas nécessairement l'usage d'un pilon pour une personne qui a encore son propre genou. Ces unipèdes aristocratiques ne sont pas de ma classe du tout. Ce n'est pas non plus un avantage pour un homme qui ne sort jamais des sentiers battus et qui travaille à un bureau toute la journée. Mais pour quiconque a subi une amputation fémorale et mène une vie plus active que de rester assis(e) dans un sofa à contempler ses propres mollets, il n'y a rien de tel.

De même, si vous êtes invité(e) à un bal masqué et possédez un pilon, vous pouvez toujours vous habiller comme un pirate et gagner le premier prix. Ça m'est arrivé, en tout cas.


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Chapitre XVIII

Histoires de Chiens

Dans le coin sauvage où nous vivions, la vie de société n'était pas délirante. Durant les week-ends, nous avions souvent des visiteurs venant de Tusco, la sorte de gens qui aimaient la vie rude et venaient bien à point pour couper du bois. À l'occasion, nous avions aussi l'espèce de ceux qui proclament: "J'aime les gens ordinaires". Ceux-là pensaient que nous étions "si originaux, ma chère" et "N'est-ce pas ravissant de se trouver si près de la nature?" Ils étaient d'habitude parfaitement inutiles et communiaient à ce point avec la nature lors de leur visite qu'ils repartaient convaincus que ce n'était pas originaux que nous étions, mais fous à lier.

Une fois par semaine environ, nous voyions nos meilleurs amis, Can et Barbara Tuthill, des archéologues, qui étaient en train de faire des fouilles à peu de distance. Ils savaient comment ils devaient nous prendre, ayant la même façon de vivre que nous.

Les jours de semaine, quand nous avions de la société, ce qui était rare, c'étaient nos voisins. Cela se composait d'habitude d'un groupe d'hommes dans un coin, discutant de "nourriture" (l'état de l'herbe que notre bétail broutait), tandis que les femmes se rassemblaient dans un autre coin pour une sorte de lèche-vitrines dans le catalogue Sears R&œlig;buck.

Nous avons eu un moment vertigineux de popularité, quand nous avons fait installer l'eau courante. Tout le monde vint voir la merveille que ça représentait. Nous avons même pensé garder les portes ouvertes et servir du punch dans la baignoire. Une famille, que nous connaissions à peine, s'amena avec ses sept enfants pour leur faire faire une visite éducative.

Ces petits chéris avaient tous le nez qui coulait et leur mère n'arrivait pas à les moucher à temps. Elle était la gardienne officielle du seul mouchoir de la famille, et elle tamponnait çà et là quand ça débordait manifestement. Il était évident, dès le début, qu'ils étaient tous venus pour essayer notre système d'écoulement. Il y eut quelqu'un dans les toilettes toute la soirée, généralement deux à la fois, un pour donner des instructions, l'autre pour les mettre en pratique.

La femme d'un des fermiers voisins demanda à son mari de lui faire installer l'eau courante aussi. Après tout, disait-elle, si nous pouvions l'avoir, pourquoi pas elle? Il lui rétorqua avec une logique incompréhensible: "Toi, tu n'as pas besoin d'eau courante. Eux, ils en ont seulement besoin parce que cette pauvre femme est estropiée."

"Franchement!" me dit cette fermière "ça me donne tout juste envie de me casser la jambe, je te jure que c'est ainsi."

En réalité, par la force des choses, nos compagnons les plus sympathiques et les plus constants dans notre coin sauvage furent les animaux. Une vie solitaire est un puissant facteur de rapprochement entre les animaux et les hommes. Le sentiment d'appartenance qui en résulte est même susceptible d'échapper à tout contrôle et de devenir presque pathologique. Nous nous trouvions constamment en train de comparer les expressions et le caractère de nos chiens à ceux de l'un ou l'autre membre de notre famille et de notre cercle d'amis, et les chiens remportaient tous les Oscars.

Nous étions en bons termes avec un tas d'animaux. Nous avions même une relation de bon voisinage, ou au moins une trêve courtoise, avec une mouflette qui vivait sous la maison. Nous avions aussi un bébé bassarisc (le chat à queue annelée) et un géocoucou ou paisano apprivoisé, l'oiseau comique du Sud-Ouest qui court mieux qu'il ne vole. [Il s'agit du 'road runner' ou coureur des routes, le fameux 'bip bip' du dessin animé qui rend fou le coyote. N.d.T.]

Nos vrais intimes, cependant, étaient Pancho, un gros berger allemand de cent livres et ayant l'allure d'un grand Danois, et un petit bout de chat gris, appelé "Oscar le Sauvage" mais connu de ses congénères comme "Kitty".

J'aurais volontiers pris un cours par correspondance en abois et miaulements pour pouvoir communiquer avec ces deux-là dans leur propre langage. Le chien, cependant, était un intellectuel. Il pouvait comprendre l'anglais. Je crois bien qu'il aurait pu le parler aussi, s'il en avait eu vraiment envie. Mais c'était un gars sans prétention qui sentait qu'il devait rester un chien ne fût-ce que pour préserver les apparences. Quand j'en avais vraiment assez d'être plongé dans le silence, je parlais à Pancho à longueur de journée. Lui au moins, bien mieux que qui d'autre que j'aie connu, m'écoutait avec une attention respectueuse.

Pancho était un chien remarquable. Il jetait un regard méfiant sur presque tous les hommes. Nous ne l'en découragions pas. Un bon chien de garde dans une ferme a plus de valeur qu'une douzaine de serrures Yale. Personne n'ouvrait notre grille sans y être invité, quand Pancho se trouvait de l'autre côté, annonçant bruyamment son intention de réduire l'intrus en miettes. Ce chien tolérait nos amis, mais il n'aimait vraiment personne d'autre que Sherman et moi... et tous les autres gens à béquilles! La première fois qu'il manifesta ce curieux penchant, fut un jour que nous étions à Tucson. Pancho marchait toujours dans les rues de la ville, tenu en laisse, levant haut son nez aristocratique et laissant tomber son regard sur les piétons. Souvent, des gens s'arrêtaient pour lui parler de façon admirative, mais il les traitait avec le dédain d'un prince royal gravement insulté par un roturier.

Mais un jour, comme nous nous promenions, sa queue se mit à remuer de joie et il me tira vers un inconnu debout devant une vitrine de magasin. L'homme se servait de béquilles. Pancho lui fit de grandes démonstrations d'amitié. Je dus finalement le tirer en arrière.

Il ne me vint pas à l'esprit, cette fois-là, que c'étaient les béquilles qui faisaient fondre le c&œlig;ur du chien. Je pensai seulement que, d'un point de vue canin, l'inconnu, qui n'était pas trop pimpant, devait émettre de délicieux parfums.

Mais, quand nous étions en Californie, Pancho manifesta de nouveau un intérêt instantané pour une utilisatrice de béquilles que nous rencontrâmes à Pasadena. Cette fois-ci, il s'agissait d'une femme très soignée et élégante. Pancho se dirigea droit sur elle et, faisant étalage d'une grande part de son charme un peu vieux jeu, il lui fit savoir de la manière la plus cordiale qu'elle était une femme fatale.

"Que voilà un gentil chien" dit cette brave dame. "Eh bien" expliquai-je, "en réalité, on le considère plutôt comme une menace pour la vie et les jambes. Vous savez, je crois qu'il vous aime bien à cause de vos béquilles." "Tous les chiens m'aiment bien" me dit-elle, mais c'était un genre de phrase qui laissait toujours Pancho de glace. J'étais convaincue que les béquilles étaient la cause de son attitude.

Pour vérifier cette théorie, j'emmenai le chien en visite chez une amie utilisant deux béquilles. Et au lieu de la snober, ce qui était son attitude habituelle avec mes amis, Pancho la salua avec humilité.

Quiconque se servant de béquilles et aimant les chiens doit faire attention à ceux qui, trop enthousiastes, sautent en l'air. Une béquille construite sur le principe d'un bâton divisé en deux, les deux parties écartées au sommet et se resserrant graduellement pour ne plus former qu'un morceau vers le bas, constitue un piège vicieux pour une patte amicale. La première leçon que j'enseigne à un jeune chiot, en tout cas, c'est de ne pas sauter sur moi.

En dépit de ma communion avec la vie animale, je trouvais le temps long, tandis que Sherman s'enfermait pour écrire des histoires dignes des Westerns, que le chat s'entrainait à chasser les souris et que le chien courait à la poursuite de lapins. J'étais le seul membre sans profession de la famille. Pour faire cesser mon habitude de taper du pied sur le plancher pour m'amuser, j'ai aussi commencé à écrire des nouvelles.

Comme bureau, je me servais de la table de cuisine. Encore maintenant, je trouve que l'originalité de mon tempérament artistique est une tendance à travailler au mieux dans des odeurs de cuisine. Quand l'inspiration me manque, je peux généralement la retrouver en nettoyant le frigo ou en cuisant une tarte. Mais je regrette le seau à charbon sur lequel j'avais l'habitude d'appuyer mon pilon.

J'ai souvent pensé que si un jour je devenais riche et bien connue, je m'achèterais un splendide bac à charbon en argent, garni d'obsidienne noire, et que je le placerais à côté de mon bureau comme tabouret à pilon. Je trouve que ce serait un caprice plutôt approprié à une figure littéraire excentrique. Quand je vendis ma première nouvelle, je ne parvenais pas à considérer le chèque que j'en reçus comme de l'argent sérieux. J'étais bien trop étonnée d'être devenue une "auteur". Ce qu'on me payait semblait être un cadeau du ciel, comme l'héritage en provenance d'un lointain cousin dont je n'aurais jamais entendu parler. Je me comportai à l'égard de cet argent de la même façon que je le faisais avec les pièces de 25 cents qu'un oncle indulgent me glissait quand j'avais dix ans. Je m'en allai le dépenser de manière frivole, m'achetant des vêtements de fantaisie dont je n'avais que faire. Sherman et moi appelons toujours ma "robe d'auteur" une délicieuse petite chose noire qui resta pendue dans mon armoire pendant deux ans, sans que je m'en serve jamais. Il fallut attendre la guerre et que Sherman me fît ses adieux pour servir la patrie, pour que je commence à considérer mes chèques "littéraires" avec le respect qui convenait et m'en servir pour acheter du pain, du lard et des robes en coton.

La guerre nous fit quitter notre petit trou chéri. C'eût été une place idéale pour qu'un carottier s'y cache, comme je le disais à Sherman, mais il n'avait de cesse qu'il ne puisse se faire enrôler. Nous entassâmes dans notre camionnette toutes nos possessions qui valaient la peine d'être emportées, et transmîmes la garde de Chico, le géocoucou à l'instituteur du coin, qui reprit également notre bail. Avec le chat et le chien, nous partîmes pour la Californie. Sherman me fourra dans un cottage à Laguna Beach avant de se précipiter défendre les Quatre Libertés. Pancho, qui aurait fait une splendide ordonnance d'hôpital dans l'unité K9, comme consolateur de première classe pour des convalescents sur béquilles, fut notre seule victime de guerre. C'était un chien des lieux sauvages, qui savait reconnaître le cri éclatant d'un puma et savait le danger que constituait le froissement comparable à du papier sec produit par le serpent à sonnettes, mais il n'avait pas l'habitude des dangers de la ville. Un soir je le laissai sortir pour son tour habituel sur la plage avant de nous coucher. Je ne l'accompagnais jamais sur la plage, parce que les béquilles s'enfoncent dans le sable et rendent la marche difficile. Il ne revint pas.

Je l'appelai plusieurs fois. Mais comme il restait souvent parti longtemps, faisant la course avec les vagues le long de la plage et faisant lever les goélands, je ne m'inquiétais pas jusqu'à ce qu'un jeune homme vînt et frappât à ma porte.

"Votre chien est ici?" me demanda-t-il. Je sentais que ce n'était qu'une question de pure forme. "Non", répondis-je. "Non, il n'est pas ici." Je me sentis tout à coup l'estomac noué de peur.

"J'ai bien peur que votre chien soit vilainement blessé", me dit le jeune homme. "Il a essayé de rentrer chez lui, mais il est tombé en rue. Il a dû être renversé par un chauffard sur la grand-route occultée. Je l'ai reconnu comme étant le grand chien noir qui appartenait à la fille en béquilles, et c'est ainsi que je me mis à votre recherche, même si je ne connaissais pas votre nom. Quelqu'un habitant trois portes plus loin me dit qu'une fille à béquilles vivait ici. Un ami à moi va chercher sa voiture. Nous allons vous conduire chez le vétérinaire."

"Vous êtes très gentil" lui dis-je, "mais j'ai ma propre voiture."

"Non, il vaut mieux que nous vous conduisions dans cette obscurité. Vous auriez sans doute du mal à conduire."

Avec un soin tout particulier, ces deux bons Samaritains levèrent le corps brisé du beau chien dans leur voiture. Avec de l'essence plus précieuse qu'un parfum de chez Chanel, ils me conduisirent sur treize kilomètres le long de cette grand-route littorale occultée pour me mener chez un vétérinaire.

Le chien savait, je pense, que sa tête reposait sur mon genou. Il laissa échapper un profond soupir tout tremblant, mi-agonie et mi-contentement, avant de mourir. Si je n'avais pas eu de béquilles pour me faire reconnaître, mon vieil ami aurait dû s'éteindre dans la solitude. C'est curieux à quelles fins étranges elles ont pu servir.

Sherman m'apporta, lors de sa permission suivante, un chiot berger allemand tout frétillant et bavant. C'était un brave petit chiot et je l'ai bien aimé, mais il n'a jamais rempli tout à fait mon c&œlig;ur, qui s'était élargi pour y faire tenir à l'aise le bon vieux Pancho, amateur de béquilles.

J'aimerais pouvoir dire que j'ai rendu, dans le cadre des efforts de guerre, autant de services que j'en ai reçu de mes béquilles durant toute la guerre. Dans un effort patriotique pour garder en vie la démocratie, je finis par porter ma jambe artificielle quand j'allais faire la file pour acheter de la viande. Des femmes forcenées, hors d'elles à l'idée d'un morceau de b&œlig;uf, étaient toujours disposées à me faire remonter la file avec mes béquilles devant elle jusqu'au comptoir de la boucherie. Je me sentais à ce point gênée que je n'osais pas demander davantage qu'un os pour la soupe. Imaginant qu'avec un régime pareil, je deviendrais rachitique avant la fin de la guerre, je mis ma jambe. Sur elle, on me permit de prendre mon tour et de combattre honorablement pour ma demi-livre de hamburger.


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Chapitre XIX

La Tête sur le Plancher de la Salle de Montage

Pendant notre recherche frénétique pour une maison, chaque fois que nous pouvions le faire, nous logions chez des membres de notre famille. Nos hôtes les plus tolérants furent les parents de Sherman, qui nous accueillirent avec un enthousiasme convaincant dans leur maison à Pasadena. Ils firent même montre d'un calme stoïque quand leur cuisinière les quitta en se plaignant de la quantité que nous mangions. Elle fit aussi allusion à son aversion pour notre chien et laissa clairement entendre que l'habitude que notre chat avait d'apporter ses souris à la porte de la cuisine pour en faire étalage avant de les manger était signe de mauvaise éducation et mettait mal à l'aise une reine de la cuisine ayant des habitudes plus raffinées.

C'est à Pasadena que Sherman dut se faire opérer du sinus et que moi j'eus une offre cinématographique. Chacun de nous faillit mourir du choc respectivement reçu. Un jour que je marchais le long de Colorado Boulevard à Pasadena, un petit monsieur tout essoufflé courut derrière moi. "Attendez! Vous, là-bas, avec vos béquilles. Juste une minute" me criait-il. J'attendis.

"Dites, jeune dame" souffla-t-il. "Aimeriez-vous un travail dans un film?"

"Qu'avez-vous à m'offrir?" lui demandai-je en essayant de me donner de grands airs.

"Moi rien, mais regardez dans le journal aujourd'hui. J'y ai vu une annonce. Vous remplissez exactement les conditions. Je dois courir pour attraper mon bus."

Et le voilà parti. Bien entendu, je m'emparai de tous les journaux à l'éventaire. C'était bien là: "ON DEMANDE: Jeune femme amputée d'une jambe pour tourner un film. Préférence sera donnée à une personne se servant habituellement de béquilles. Bonne rémunération et travail facile."

Les deux derniers appâts m'attirent toujours, même lorsqu'ils ne sont pas liés à des films. La combinaison était irrésistible.

"Que penses-tu que ceci donnerait comme ouverture à une lettre de demande d'emploi?" dis-je ce soir-là à Sherman: "Mes amis me disent tous que je suis fascinante. Aujourd'hui encore je me promenais quand quelqu'un m'appela Ann Sheridan, un cas flagrant d'erreur sur la personne."

"Étonne-les", me conseilla Sherman avec cynisme. "Laisse M. Goldwyn dire: 'Oh! Miss Sheridan, ne me dites pas que vous vous êtes coupé la jambe juste pour ce petit rôle!'"

"Je me demande de quel studio il s'agit". Je rêvais tout haut comme une adolescente. "Je parie que c'est la Twentieth-Century-Fox. Ils sont en train de rechercher des figurants pour le Chant de Bernadette. Jennifer Jones est sans doute en train de penser à me faire pousser une nouvelle jambe à titre de miracle."

En définitive, j'écrivis une petite note très digne, omettant de faire état de mon charme. Je me contentai de signaler que je remplissais les conditions d'amputation. J'envoyai cette note à la boite postale anonyme indiquée dans l'annonce. Le lendemain, j'avais un coup de téléphone. C'était l'homme du film. Il me dit son nom, mais cela ne me disait rien. En tout cas, ce n'était ni Louis B. Mayer ni Darryl Zanuck. Il me posa quelques questions. La seule dont je me souvienne fut: "Quel âge avez-vous?"

Je me croisai les doigts et je lui dis: vingt-cinq ans. S'il contestait cela plus tard, j'imaginais que je pouvais toujours lui dire que j'avais eu une vie fort agitée et que j'étais pas mal blasée pour mon âge. Il me fixa rendez-vous pour une visite qu'il me fit.

Il arriva le lendemain accompagné d'un acolyte. "Regarde, elle a même des béquilles blanches" dit un des hommes dès qu'ils entrèrent dans la maison.

"Oui, très intéressant, très intéressant en effet... "

Ç'avait l'air de bien se présenter. Je dois dire que je fus fort surprise quand je découvris pourquoi. Ils étaient en train, me dirent-ils, de rechercher les personnages pour un film subsidié par le gouvernement destiné à être projeté devant les militaires et des spectateurs étrangers, sur la vie de la fameuse prostituée française unijambiste, qui se servait d'habitude de béquilles blanches. Son rôle dans la Résistance était une histoire fascinante de courage, qui se révélerait d'une grande force morale une fois décrite à l'écran.

"Elle a maintenant disparu de Paris et personne ne sait ce qu'elle est devenue, soit que des amis l'aient cachée, soit que son rôle ait été découvert par les Nazis. Je suppose que vous n'avez jamais entendu parler d'elle?" me demanda l'homme du casting.

"Mais si!" dis-je. Il était difficile d'oublier ma rencontre sur la Place de l'Opéra avec ce jeune homme triste, qui m'avait conseillé avec passion de me défaire de mes béquilles blanches.

Avant de partir, ils m'informèrent qu'ils étaient maintenant complètement satisfaits. Le rôle serait pour moi. J'aurais de leurs nouvelles sous peu, quand le film serait prêt à être produit. Je demandai au principal de cette mise en scène son nom et pour quel studio il travaillait. Il les griffonna sur un bout de papier.

Ce soir-là, je résolus qu'il vaudrait mieux en savoir un peu plus sur le producteur, avant de signer un contrat avec lui pour jouer le rôle d'une prostituée. J'appelai tous ceux que je connaissais qui se frottaient aux hauts bonnets de Hollywood. Personne n'avait jamais entendu parler de mon homme. J'appelai même tous ceux que je connaissais qui n'avaient rien eu d'autre qu'un bon repas au Brown Derby, mais en vain.

En fin de compte, je pris contact avec une connaissance qui n'en savait pas plus que les autres sur le mystérieux inconnu, mais comme il était le directeur du casting d'un grand studio, il était en position de faire une enquête efficace.

Il téléphona à "mon" studio. "Mon" homme n'était pas connu. Ce n'était pas encourageant. Une unité militaire de films qui occupait un coin de l'atelier ne le connaissait pas non plus. Le bureau à Los Angeles de l'Office pour les Informations de Guerre, en charge des films gouvernementaux en temps de guerre, n'avait jamais entendu parler de lui et ils n'avaient pas au programme l'histoire décrite. En fait, ils fermaient leur bureau ce jour-là même. Le département légal du studio commença à s'exciter. Mais si c'était un racket, c'en était certainement un très subtil, avec une série très spéciale de victimes.

Je n'avais pas envie du tout de renoncer à mon cinéaste. "Peut-être que c'était quelqu'un de terriblement important, se déguisant sous un faux nom" dis-je à Sherman. "Tu sais, pour se rapprocher des gens ordinaires."

"Oui" dit Sherman, "c'était probablement Pandro S. Berman, qui voulait passer incognito."

Depuis lors, je n'ai rien appris d'autre sur mes cinéastes. Ils vinrent, me regardèrent, me dirent que j'étais une trouvaille, et s'en allèrent. Ce qu'ils recherchaient est un mystère. Pour ma part, j'ai imaginé quelques magnifiques intrigues.

S'ils voulaient localiser une fille particulière à une jambe, en tendant l'appât irrésistible d'un rôle cinématographique, ils la trouvèrent sans doute, je n'en sais rien. Manifestement ce n'était pas moi qu'ils recherchaient. Je suis encore toujours inconnue comme actrice.

Mais si je n'ai jamais "fait" Hollywood comme actrice, j'ai vendu un scénario pour un film. Il s'appelait "Party Line" et racontait l'une ou l'autre histoire amusante que j'avais ramassée dans ma folle jeunesse en écoutant au téléphone. Pour la plus grande part, ce scénario fut écrit à Prescott, en Arizona, où les vagues du problème de maison nous firent en fin de compte échouer. Ici ce n'est pas le désespoir mais l'amour de l'endroit et des gens du coin qui firent de nous des points de repère permanents. Nous avons renoncé à louer une maison mais nous en avons acheté une, un petit cottage précédemment occupé par une charmante vieille dame qui en était propriétaire.

Au lieu de s'en débarrasser complètement, ce qui aurait pu être la solution la plus sage, elle vendit ses meubles avec la maison. Au point de vue artistique, la pièce la plus imposante que nous avons acquise ainsi est probablement le canapé droit et sculpté de type victorien dans le living, à moins que ce ne soit le tableau, suspendu au-dessus, dépeignant une jeune femme légèrement vêtue assise près d'une chute d'eau et se baignant les pieds nus et propres.

De mon propre point de vue, cependant, rien ne m'émut autant que le seau à charbon noir dans la cuisine. La maison n'avait pas plus de trois ans et était bien équipée en eau courante et d'autres appareils modernes. Mais la vieille dame souffrait apparemment d'une excentricité psychopathique. Elle ne voulait rien avoir à faire avec des moyens de chauffage sophistiqués.

De mon côté, j'avais eu une aussi ferme intention de ne plus jamais devoir me servir de ces vieux poêles au c&œlig;ur et aux côtés noirs. Mais nous savions que nous nous trouvions dans nos derniers retranchements. Nous étions dans une situation si désespérée que nous aurions accepté avec soulagement un wigwam avec chauffage central: un feu au milieu de la pièce. Nous aurions même accepté de prendre six hôtes de la tribu des Hopis, s'ils avaient été compris dans le prix.

C'est ainsi que mon livre fut composé sur une table de cuisine, avec mon pilon confortablement appuyé sur un seau à charbon. Il est possible que ce fut un tonique pour mon tempérament artistique, mais cela eut le don de me mettre de mauvaise humeur. La civilisation m'avait amollie.

Comme l'hiver s'installait, que la neige s'amassait devant la cave à charbon et que Sherman s'écroula victime d'une sinusite, le comité de rationnement me prit en pitié. Ils me donnèrent un certificat pour l'obtention d'une nouvelle cuisinière à gaz. "Cette pauvre femme... " "De tristes circonstances... " " ... une seule jambe, vous comprenez.. "

Quelle bonne base! Dieu soit loué!

La réputation que j'avais d'être non seulement physiquement estropiée, mais d'être aussi une handicapée mentale, provoqua sans doute la question qu'un bourgeois de l'endroit posa à mon mari quand mon livre fut publié. "Dites-moi, cela vous dérangerait de me dire combien ça vous a couté?"

"Qu'est-ce que vous voulez dire?" demanda Sherman.

"L'impression n'a pas couté trop cher? Ma femme a écrit tout un tas de bric-à-brac aussi, des poèmes et d'autres choses du même genre, et elle aimerait les faire éditer, et je me demandais combien ce genre de choses pourrait me couter. Vous ne vous imaginez pas que vous allez couvrir vos dépenses avec la vente des livres, n'est-ce pas? Personne n'a une aussi grande famille." Il gloussa joyeusement. "Évidemment, pour vous c'est différent" continua-t-il sérieusement. "Vous allez pouvoir vous défaire d'un tas d'exemplaires auprès de gens qui vont vous les acheter parce que votre femme est infirme."

Je suis contente, pour la santé de mes droits d'auteur, que le livre se soit vendu dans quelques autres endroits que celui où j'habitais, mais ce qui me réchauffa le c&œlig;ur et me donna un sentiment d'importance, ce ne fut pas de voir mon nom sur une liste nationale de best-sellers, ce fut la file de clients qui épuisèrent en une demi-heure l'approvisionnement local de mon livre dès qu'il fut sorti des cartons. Pour ces gens-là, acheter mon livre n'était pas un acte impersonnel. Dans la plupart des cas, ils ne savaient pas si les critiques l'éreintaient ou le portaient aux nues. Ils achetaient le livre parce que je l'avais écrit et qu'ils voulaient me voir réussir dans le monde. Qu'est-ce qu'un client anonyme comparé au petit garçon empressé qui faisait la file à la place de sa mère veuve, qui travaillait et n'avait pas le temps de venir elle-même acheter son exemplaire? Il avait ses deux dollars cinquante serrés dans son poing et il me murmura, tandis que j'autographiais son livre:

"Nous avons déjà sept livres" m'annonça-t-il fièrement, "mais Maman a décidé d'acheter votre livre de toute façon, comme vous êtes infirme et qu'elle vous connaît, en plus. Loraine pourra le lire en premier lieu, parce qu'elle fait des vaisselles toute la semaine. Maman va le lire le soir quand nous, les enfants, serons au lit. Fred le lira en deuxième lieu et Jane me le lira à haute voix, en troisième lieu. Puis Maman le fera parvenir à Grand-Maman pour qu'elle le lise et après, on le gardera sur la table entre le portrait de Papa et le poisson rouge."

Une autre cliente, une charmante vieille dame, me tapota l'épaule tandis que je signais son exemplaire. "Nous sommes tous fiers de vous, ma chère" me dit-elle. "Comme je disais à ma fille, à quelque chose malheur est bon. Si vous n'aviez pas dû vous asseoir et vous reposer si souvent, j'imagine que vous n'auriez jamais eu le temps d'écrire un livre, n'est-ce pas? Je suis sure que vous seriez la première à admettre que votre handicap a eu d'heureux résultats."

Il n'y a rien à répliquer à pareille réflexion. Je serais certainement la première à admettre que mon handicap a été à l'origine de beaucoup de bonnes choses qui me sont arrivées. Entre autres, je ne peux pas imaginer ce que j'aurais bien pu mettre dans ma présente autobiographie, si j'avais eu deux pieds.

FIN