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London Life : 1920-1950.

Entre les années 1920 et le début des années 1950, l'hebdomadaire "London Life" (La Vie Londonnienne) apparaissait comme un magazine "Glamour". Les modes changeant, il présentait toujours en couverture des mannequins ou des naïades et d'autres frivolités du genre en pages intérieures. Toutefois, son contenu rédactionnel combinait une variété cohérente et respectable de discussion d'actualité, de nouvelles du théâtre et du cinéma, de quelques fictions légèrement érotiques, d'articles, de conseils de l'énigmatique "Tante d'agonie", de bandes dessinées et d'astrologie. La section du courrier des lecteurs grandissait régulièrement, semble-t-il particulièrement stimulée par des éléments de plus en plus piquants de certains des articles et histoires.

Par des standards actuels, des sujets comme "les vêtements de nuit dans les pays étrangers" ou "la catcheuse des temps anciens" étaient traités d'une manière entièrement timide et innocente, correspondant par le style du texte et les dessins en demi-teintes de qualité fort variable. Dans les années 1930, quelques lecteurs commencèrent à illustrer leurs lettres de photographies de leurs petites amies différemment parées de capes en caoutchouc et de chaussures extraordinaires, leur effet semblant aujourd'hui d'un comique touchant et naïf.

Les revendications d'acceptabilité de London Life pouvaient être soutenues par sa croissance durant l'âge d'or de la fin des années trente lorsqu'une édition spéciale de 60 pages était embellie d'un "supplément artistique" de bon goût qui incluait régulièrement des sélections d'études de nus de l'exposition d'été de l'Académie Royale. Deux fois par an, durant cette période, sortait une "super-édition spéciale" de 120 pages littéralement bourrée jusqu'à la gorge de centaines de lettres de lecteurs et également de six à huit histoires.

Cependant, à un shilling la copie, un shilling et six pennies pour les éditions spéciales et deux shillings et six pennies pour les super-éditions spéciales, c'était peut-être un peu cher en comparaison de produits contemporains beaucoup plus illustres et mieux produits comme le "Strand Magazine" (Magazine de la plage), suggérant une distribution plus douteuse et sa réputation.

Une indication significative de son statut social est probablement à trouver dans l'assignation de papier en temps de guerre qui autorisait au "Strand Magazine" de sortir une édition comparativement luxueuse de 96 pages avec une couverture colorée, de nombreuses publicités pour le tabac, le savon et d'autres produits d'usage quotidien qui étaient devenus presque introuvables à l'achat pour des civils. L'édition de London Life, par contre, avait été, un an ou deux auparavant, réduite à une brochure inoffensive et minuscule. Tous les aspects intéressants avaient disparu, les histoires se faisaient beaucoup plus rares et ce qui restait était surtout constitué de conseils pour tirer profit des rationnements en temps de guerre, accompagnés de quelques joyeuses propagandes plutôt peu convaincantes.

Quoique London Life ait survécu jusqu'aux années 1950, mais de peu, on peu raisonnablement dire qu'il fut une lente victime de l'après-guerre une fois privée de sa personnalité robuste d'autrefois. Ses locaux de la Fleet Street (Rue de la Flotte) avaient été détruits par un coup direct en 1940, à la fin de la première campagne aérienne allemande connue sous le nom de "Blitz", et tous ses stocks de témoignages remarquables et d'anciens numéros furent détruits. D'une nouvelle adresse dans la vallée de la Tamise, il reprit des forces, faisant régulièrement appel aux lecteurs les plus assidus pour qu'ils contribuent à la reconstitution des archives. Le magazine compta longtemps sur la réutilisation de matériel, et la création de pièces originales, en particulier d'illustrations, baissa notablement. Seule l'énergie particulière de ses pages de courriers des lecteurs lui permit de renaître jusqu'à sa presqu'extinction à l'automne 1941.

Analysée plus de 50 ans plus tard, la saveur la plus intrigante et maintenant irrémédiablement perdue de London Life se trouve dans la référence régulière à la séduction qu'exercent les femmes mutilées ou estropiées. Au cours de plusieurs années à partir de 1927, un auteur du nom de Wallace Stort contribua longtemps à cette tendance par des histoires parfois adaptées en feuilleton dont les héroïnes étaient toujours de jeunes et belles créatures pleines d'entrain qui se déplaçaient dans un monde invraisemblablement théâtral de filles à qui il manquait l'un ou l'autre membre et de leurs admirateurs.

Une artiste probablement moins enthousiasmante fournissait la plupart des illustrations plutôt insipides d'un demi-monde dans lequel les jeunes femmes reposent joyeuses sur des chaises longues, leurs robes délicatement chastes révélant un nombre de membres inférieur à celui que même l'héroïne possédait. Elle est dans chaque scène, entrant et sortant du boudoir, reposant nonchalamment sur son unique jambe gracieuse. Même quand elle est doit utiliser une béquille également gracieuse, elle s'arrange toujours pour laisser sa main libre d'une manière attrayante pour badiner avec tel ou tel héros intact, lui.

L'auteur de ces fantaisies continua de répondre aux "lecteurs intéressés" par l'entremise d'articles et de lettres revendiquant avec insistance l'authenticité de ses histoires et de ses décors, qui, "il y a quelques années, sur le Continent", avait été le cadre de son propre mariage idéal. Il était naturel qu'il s'en rappelle aussi bien car la femme qu'il avait rencontrée là-bas, séduite et gagnée, était d'une beauté irrésistiblement gracieuse et il l'adora à s'en aplatir par terre devant son petit pied éthéré et si léger. Depuis lors, ils avaient ensemble formé le noyau inspiré d'un cercle en croissance constante, exclusivement composé de femmes fascinantes et mutilées, toutes décrites d'un style unique dans les fictions de Wallace Stort.

Même un lecteur intéressé par le sujet, et au goût prononcé pour le charme des années 30, pourrait trouver ces histoires ennuyeusement datées et irréelles. Et pourtant, il semble que le travail de monsieur Stort ait certainement satisfait une demande durable. Une ou deux de ses histoires ont été rééditées par le magazine après plusieurs années. Pratiquement chaque semaine des lettres se référant à Wallace Stort apparaissaient dans les pages du courrier des lecteurs du London Life, traitant plus généralement de curieuses préférences en termes d'habillement, des points les plus précis de la lutte des femmes, de la revendication occasionnelle et folle de la venue sur Terre depuis Mars de quelque "manière de vivre vraiment scientifique", et de violentes réprimandes aux Mannequins Montés pour leur usage d'éperons.

Le mot "monopède" (ressuscité plus tard par "Penthouse" et "Forum") devrait avoir été inventé dans le magazine et il y eu un réel intérêt pour cette condition qui favorisa une correspondance régulière. Quelques lettres étant indubitablement des oeuvres fabriquées, mais beaucoup d'autres étaient certainement des fantaisies trop naïvement transparentes que pour être des créations directes de la rédaction.

Typiquement, les lettres prétendaient provenir de vaniteuses "filles unijambistes" exubérantes et désireuses de décrire leurs "béquilles fines d'un noir brillant", leur unique jambe "gantée de soie fine" et leurs chaussures "aux talons de quatre pouces". Parfois ces confessions imaginaires mais mal documentées étaient-elles accompagnées de maladroits "croquis de moi". Un correspondant un peu plus sophistiqué envoyait régulièrement de soi-disant détendues photographies d'intérieur montrant sa femme avec des béquilles. Mais quand son visage était visible, il ne faisait jamais de commentaire quant à son expression triste qui suggérait fortement les contraintes mentales et physiques que devait avoir sur la femme déconcertée le fait de poser avec un pied caché au-dessous de sa robe.

Parfois, une ou deux fois par an, une lettre apparemment véridique d'une femme, d'un mari, ou d'un petit ami discutait d'un tel handicap. Plus souvent, il s'agissait des confessions franches de mâles velléitaires et fascinés, mais très rarement un cliché Kodak sépia flou montrait-il une femme unijambiste acceptant une telle admiration. Une lettre d'un lecteur, notablement tendre et très à-propos, décrivait "une amie à moi qui a perdu sa jambe il y a six ans" et comment elle avait gaiement consenti à s'arrêter et poser pour un instantané à califourchon sur sa bicyclette.

Sa petite photo montrait une jeune femme attirante, souriant agréablement, portant un cardigan des années 1930 et une robe de coton, manifestant une réelle patience pour son ami courtois. Elle tenait les freins de son vélo, levait son pied sur la pédale et ne montrait aucune difficulté que ce soit à se percher sur deux roues et un pied en bois sévèrement fonctionnel. Toutes les contributions sur le même thème devaient faire régulièrement face à de franches critiques, et il n'était pas rare que des correspondants bien informés critiquent de petites contradictions techniques découvertes dans la lettre de gens qui portaient des noms comme "Une chaussure", "le Mari d'une jambe" et "Sally la Courte Jambe". Même le cycliste insouciant et sa promise plaine d'admiration furent défiés par un enthousiaste envieux. Convoitant clairement une petite amie avec de pareilles qualités anatomiques, il ne pouvait pas résister au besoin de mettre en doute la profondeur de la connaissance qu'avait son ami pour sa fiancée en écrivant qu'elle n'avait JAMAIS "utilisé de béquilles".

Une ou deux lettres plaintives d'hommes se renseignaient pour savoir s'il y avait des dames qui trouvaient les hommes amputés particulièrement attirants, mais aucune réponse ne paru. Même une photographie théâtrale d'un pimpant chanteur américain avec une jambe de bois désinvoltement appareillée et attachée à son costume de scène blanc ne parvint pas à susciter les confessions de coeurs chavirés.

Une ou deux des nouvelles de Wallace Stort montraient un jeune homme unijambiste dans un rôle quelconque extrêmement marginal, autorisant l'ingéniosité par laquelle l'héroïne en fait se pare d'habits masculins, mais les pages de correspondance d'analystes de l'auteur ont ignoré cette faille du développement.

Quoiqu'il y ait quelques rares éléments de preuve convainquante que des femmes aux membres déficients puissent dans la vie réelle favoriser certains de leurs admirateurs particuliers, un autre connaisseur allié n'a jamais vu ces femmes idéalement dotées dépeintes par un auteur professionnel ou un artiste, ni même un photographe amateur. Régulièrement des lettres décrivaient le charme spécial de femmes qui insouciamment rendaient séduisant le besoin d'augmenter la taille d'une jambe trop courte.

Pendant des siècles, une tradition appropriée d'artisans et de modistes avait relevé non seulement les trayeuses au-dessus du niveau de la basse-cour sur des sabots de fer, mais aussi des dames flânant sur les piazzas trempés de Florence sur des chopines en bois élégamment taillées et décorées de cuir coloré. Ces femmes, qui pouvaient se permettre de dédaigner les bottes purement fonctionnelles aux semelles épaisses, suscitèrent des travaux orthopédiques esthétiquement plus raffinés. Mais elles ne se soucièrent guère d'une plus large appréciation de leur goût minutieux.

Il est étrange que pas une seule de ces dames lectrices n'ait jamais été persuadée de poser pour ami lecteur de London Life. Un nombre de lecteurs portants, comme leurs cousins monopèdes, des pseudonymes soupçonneusement gais et descriptifs, revendiquait l'expérience personnelle confirmant qu'un arc gothique bien formé d'une semelle et d'un talon rendait l'oeuvre orthopédique des dames charmante et agréable à porter. Quelques dessins de ces chaussures utiles et subtilement formées ont été tentés par quelques artistes admirateurs très amateurs, mais bizarrement, la propriétaire de l'ouvrage n'était jamais dépeinte, même partiellement. Il est probable que de telles dames et leurs admirateurs étaient supposés se retrouver par dégoût pour un de ces repères immuables du paysage publicitaire de l'impeccablement courtois "Strand Magazine". Dans un curieux parallèle, un annonceur fétichiste persistant du London Life présenta une petite publicité comparativement attirante, un exemple primitivement dérisoire de recopie inchangée pendant 30 ou 40 ans. Un vieux dessin tacheté montrait une toile d'araignée empêtrant un enchevêtrement de bottines orthopédiques et les lettres maladroitement emphatiques formant le message "Chose du passé!! HAUTES BOTTINES LAIDES ABOLIES."

La hausse implacable de la hauteur de l'ourlet post-Edwardien des femmes exposerait enfin tout sauf la plus extrêmement surélevée des extensions brillantes comme une botte comiquement déformée que seul un pantalon peu féminin pourrait efficacement dissimuler. Les regards de répugnance commercialement inspirée pour leurs aides meilleur marché mais efficace ont dû offenser la sensibilité de générations de femmes estropiées et de quelques admirateurs encore plus désespérément timides. Très récemment, une célèbre personnalité impétueuse du petit écran immortalisa l'arrière-garde galante de "ces petites vieilles que vous aviez l'habitude de voir avec un pied plus court que l'autre". (Son commentaire était inspiré par un designer, qui comme Mme Westwood, pourrait fort bien ranimer les chances de voir renaître un jour ces chaussures artistiquement rehaussées.)

Il se peut qu'un protecteur financièrement sain aux goûts peu communs ait servi ses propres intérêts spécifiques par le soutien persistant d'un vieux magazine parfois miteux et au contenu des plus curieux. Encore qu'en ce faisant, il ait incidemment au minimum rassuré certaines personnes dans leurs malheurs. Ses lecteurs vécurent la fin imminente d'une ère dans laquelle "pays" et "chrétienté" étaient toujours tenus pour être ce que l'on connaît maintenant sous le vocable de "concepts valables".

La vision commune de blessés de guerre et de personnes indubitablement handicapées entretint la perception qui avait alors l'effet dégrisant et traditionnellement accepté que l'infortune physique pouvait être à l'affût de chacun. Quelqu'avalanche de chiffres statistiquement corrigés ont suggéré que la circulation routière des années 30 était en réalité plus dangereuse pour la vie et les membres que les masses terrifiantes des pare-chocs d'aujourd'hui et que les conducteurs de voitures de fonction désorientés par les bruits sourds et aigus des stéréos et autres téléphones portables.

À la fin des années 40, l'état providence vit le jour. Pensions-nous vraiment que notre facteur manchot sur son vélo, ou la mère unijambiste de la grande famille d'un homme d'affaires couronné de succès auraient cru que leurs existences seraient améliorées par un membre artificiel "gratuit"? S'ils avaient prévu qu'ils pourraient devenir des figures d'épouvantail anachroniques, ils n'ont pas semblé beaucoup s'en soucier. Même en ces temps-là un membre artificiel sophistiqué pouvait coûter le salaire de plusieurs mois.

Quelques-unes des lettres plus informatives avaient fait des lecteurs de London Life des gens conscients de l'effet dissuasif aussi bien financier que technique, physiologique et esthétique que la propriété d'un membre artificiel cosmétique pouvait avoir, mais la grande majorité d'entre eux restait passivement curieuse du propriétaire d'une paire de béquilles ou d'un manche vide. De tels détails ne constituaient pas en soi les attributs d'une pauvreté ou d'une excentricité délibérée. La vue quotidienne de tels gens dans les bus, les magasins, les cafés, les bureaux et les théâtres était l'assurance que le malheur était gérable, et que, quelles que soient les aides employées, ils n'étaient pas seulement socialement acceptables, mais méritaient le respect prévenant plutôt que l'évitement dégoûté.

Même si elle s'exprimait parfois ingénument, la politique éditoriale de London Life doit sûrement se voir créditée du bénéfice du doute quant à son édification. Pour le prix d'une place au cinéma, une copie pouvait susciter non seulement la discussion quant aux charmes parfaits des actrices et des vedettes, mais aussi du physiquement imparfait rencontré lors de trajet en bus de retour vers la maison.

En plus de cinquante années de progrès, Certains aspects les plus obscurs de la romance sont tombés dans l'oubli, quelques libéralités subtiles se sont perdues et certainement de nouvelles pudibonderies ont-elles été découvertes depuis mille neuf cents trente et quelque chose.

Vu parmi les divertissements banalement lascifs d'aujourd'hui, le bourdonnement interminable des causeries télévisées "se souciant" et la peste asociale de la culture massive de la voiture, le London Life d'il y a 50 ans semble gauche et pittoresque, et pourtant il fourni un reflet cruellement lointain d'une société qui pouvait être généreuse sans être riche. À la différence des nouvelles minorités "fièrement" auto-proclamées d'aujourd'hui, l'estropié avait alors peu de sympathisants, mais il pouvait se tourner vers une attraction confuse mais régulière et véritablement spontanée exprimée dans un magazine innocemment populaire.

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