OverGround : {BANNER_TITLE}
Page d'accueil
Quoi de neuf?
Politique et mission
Articles
Ressources
Glossaire
Foire aux questions
Nous contacter
 

Articles

Théorie | Art | Témoignages | Articles

Cet article par courriel Cet article par courriel Imprimer cet article Imprimer cet article

Fictions véridiques : Quatre nouvelles et deux romans sur le thème du handicap

par J.

Certains des problèmes des fervents ont été explorés par la fiction, un moyen qui permet à l'auteur une certaine liberté d'exprimer des avis personnels sans se les attribuer directement, ce qui serait impossible dans l'écriture plus factuelle. L'auteur peut attribuer aux personnages fictifs des goûts et des avis qui reflètent les siens, mais n'a pas besoin d'admettre qu'il partage les goûts et les avis que ses personnages expriment. Peut-être qu'une grande partie de la motivation d'écrire des fictions est à trouver dans le fait que l'auteur y est libre de décrire des rapports sexuels tabous et de les incarner par procurations dans les actions de ses personnages. Un des secteurs d'intérêt que les auteurs de fiction ont explorés de cette manière est l'effet du handicap physique sur le moins valide et sur les gens avec qui il ou elle interagit socialement.

Ce qui suit est une série de résumés de quatre nouvelles et deux romans qui sont complètement ou en partie concernés par ces questions. Chaque résumé est suivi d'une discussion courte de certaines des questions qui sont adressées par les auteurs. Ces questions sont importantes, mais également important est le fait que toutes ces histoires valent la peine d'être lues pour elles-mêmes et certaines d'entre elles ne sont pas aussi connues qu'elles le mériteraient.

L'histoire "The Head and the Hand" (La tête et la main) est de Christopher Priest.

En ce matin à la Maison Racine, nous faisions de l'exercice sur les terres. Il avait gelé la nuit et l'herbe était blanche et friable. Le ciel était sans nuage et le soleil jetait de longues ombres bleues. Notre souffle provoquait des volutes de vapeur derrière nous. Il n'y avait aucun bruit, aucun vent, aucun mouvement. Le parc était à nous et nous étions seuls.

Notre marche du matin suivait un itinéraire clairement défini et comme nous étions parvenus à l'extrémité orientale du chemin au fond de la longue pelouse en pente, je me préparais à tourner, appuyant fermement sur les poignées de direction à l'arrière de la chaise roulante. Je suis un homme grand et bien musclé, mais le poids combiné de la chaise d'invalide et du maître était presque trop pour ma force. Ce jour-là, le maître était d'une humeur difficile. Quoique avant que nous ne partions, il avait clairement déclaré que j'allais le conduire jusqu'au pavillon d'été désaffecté et alors que j'essayais de le soulever, il fit un signe de dénégation de la tête. "Non, Lasken! " dit-il avec humeur. "Au lac aujourd'hui. Je veux voir les cygnes." Je lui dis : "bien sûr, monsieur".

L'histoire continue d'une même prose plate et distante. C'est l'histoire de l'apparition finale du maître, un homme qui avait fait fortune en se mutilant en public par divertissement. L'origine de sa vocation est relatée par un retour en arrière : il avait été découvert par hasard avec des compagnons qui jouaient avec un couteau en buvant. Un des compagnons se coupa accidentellement. Un autre membre du groupe avait offert de l'argent au maître pour qu'il se coupe volontairement. Ce qu'il fit et, pour la bonne mesure, se coupa un des doigts également. La télévision en avait entendu parler et, au cours de l'interview en direct, il se coupa un autre doigt. Au moment où l'histoire commence, le maître est sans oreille, chauve, châtré, amputé des quatre membres, immensément riche, vivant avec une belle femme Elisabeth et Edouard Lasken, un homme qui avait été son compagnon des premiers jours, mais pas un ami, et qui était devenu d'abord un secrétaire et ensuite un complice de ses mutilations quand le maître était devenu trop handicapé pour se les infliger lui-même. Lasken et Elisabeth ont une affaire en secret. Après sa dernière apparition publique, après que ses organes génitaux ont été enlevés, le maître s'est retiré; mais les imitateurs n'étant que des imitateurs, le public demanda le retour du maître. S'étant vu offrir d'immenses honoraires, le maître projette son apparition finale. Un appareil est construit et il est transporté dans un chariot hippomobile ouvert par les rues bordées par la foule jusqu'au théâtre pour sa dernière performance, le maître arrivant au sommet de sa carrière. L'acte final consiste à se décapiter lui-même avec une guillotine. La chute de la lame doit être provoquée par un fil qui sera actionné par un des rares muscles qu'il s'était volontairement laissés. Le maître est placé nu sur la guillotine par Lasken. Un miroir est placé au-dessus du maître pour refléter son image, le rendant plus visible de l'auditoire. Le fil est noué autour de sa langue. Avant le numéro, il marmonne indistinctement quelque chose à Lasken qui se penche en avant pour entendre.

"Je suis au courant, Edouard, pour vous et Elisabeth" et il tire brusquement le fil, la lame tombe, mais le secrétaire réussit à éviter la lame qui tranche le cou du maître, la chute de la tête est arrêtée par le fil, la laissant suspendue par la langue. L'auditoire est en délire.

C'est bizarre, intense et inoubliable. L'histoire soulève un lot de questions. La motivation du maître est difficile à déterminer. L'auteur ne précise jamais si la motivation primaire du maître est de participer à l'acte de mutilation, les amputations étant la conséquence inévitable de son désir, ou si c'est l'état d'amputé qu'il recherche, la mutilation étant le moyen douloureux qu'il doit utiliser pour obtenir l'état désiré d'incapacité physique. Le fait que les actes soient commis en public est aussi non expliqué. Peut-être que le maître se soumette au couteau en public est-elle une méthode pour obtenir de l'argent dont il a besoin pour soutenir sa femme. Le fait qu'il ait aussi aisément coupé son doigt, une fois que l'idée lui fut venue, et qu'il l'ait fait en public, suggère que la présence de l'auditoire était une attraction pour lui. Certainement en s'exposant ainsi, il acquiert les fonds nécessaires pour payer l'assistance médicale dont il a besoin par la suite, mais il y a plus que cela. Le fait que les effets soient cumulatifs est aussi intéressant. Après chaque mutilation il devient beaucoup plus riche et indirectement plus puissant; et après chaque mutilation, il devient physiquement plus impuissant. Le personnage, quoiqu'il soit fictif, suggère une diversité des motivations appropriées à l'exploration du phénomène des aspirants.

Dans cette discussion, implicite au moins dans l'article que j'ai écrit, implicite parce que je n'étais pas assez imaginatif que pour penser à d'autres alternatives, se trouvait la supposition que l'aspirant amputé cherchait un état désirable, l'état d'être amputé. Il se peut qu'un aspirant amputé pourrait considérer le processus de devenir un amputé comme étant le centre de ses aspirations et que l'état de l'être devenu volontairement dans la réalité est la conséquence plus ou moins incommode d'avoir recherché le processus. Une telle personne pourrait avoir plus d'affinités avec ces gens rares qui feignent certains symptômes pour provoquer une intervention chirurgicale sur eux même qu'avec les gens qui désirent l'état d'être un amputé et qui considèrent le processus de devenir un amputé le prix inévitable et douloureux à payer pour la réalisation de la modification physique désirée.

L'autre élément sur lequel l'histoire se focalise est l'exhibitionnisme. Les choses ici sont aussi compliquées par le fait que l'exhibition du corps mutilé du maître pourrait non seulement attirer des fervents, qui sont attirés par les gens présentant des stigmates, mais aussi des gens (des sadiques?) qui sont attirés par le processus de faire physiquement mal à quelqu'un. Parmi les motifs complexes pour le phénomène aspirant, il y a le désir du sujet de faire effectuer des altérations majeures de son corps. Ces altérations produiraient des changements majeurs des capacités fonctionnelles du corps et des changements majeurs de l'apparence du corps. Le aspirant pourrait considérer la modification fonctionnelle comme étant la motivation primaire de son aspiration de devenir un amputé : quelqu'un qui a éprouvé le soutien social alors qu'il était temporairement incapacité pourrait chercher à le devenir de manière permanente en devenant un amputé, par exemple, pour rendre ce soutien permanent. La modification de l'apparence pourrait être le motif le plus attirant d'un autre aspirant, celui qui cherche l'amputation volontaire pour exprimer dans son corps l'attraction sexuelle ressentie par le fervent. Dans les deux cas, il est peu probable que l'aspirant amputé ayant obtenu l'amputation désirée souffre de devoir déguiser le fait de l'amputation. Au contraire : puisque l'amputation a été recherchée pour ses conséquences fonctionnelles ou pour son aspect, il est probable que de tels amputés l'affichent délibérément, ou au moins ne fassent aucun effort pour déguiser leur altération physique. Autrement dit, je soupçonne que parmi toutes les autres motivations, il y a un élément d'exhibitionnisme dans le phénomène aspirant et que "The Head and the Hand" révèle cela. L'histoire pourrait n'être rien d'autre qu'un exercice de fantasme pervers mais c'est une source fructueuse de questions sur les motivations sous-jacentes des fervents et des aspirants.

La deuxième nouvelle "The Watchful Poker Chip of H. Matisse" (L'épiant Jeton de Poker de H. Matisse) par Ray Bradbury traite d'un thème presque identique, mais plus légèrement et ironiquement. C'est l'histoire de George Garvey qui devient accidentellement à la mode parmi une coterie d'artistes d'avant-garde à cause de sa convenance engourdie et son ennui. Les gens le visitent pour être ennuyés et ils savourent l'expérience (la vie imite l'art dans ces films produits par Andy Warhol durant les années soixante : "Sleep" (Sommeil) et "The Empire State Building"). Garvey commence à apprécier la compagnie et cherche à se joindre aux conversations intellectuelles de ses nouveaux amis par l'introduction appropriée de sujets de conversation intellectuels mais est assez subtil que pour comprendre, alors que ses connaissances de fraîche date s'esquivent, que c'est son ordinarité qui les attire. Il lui souligne son ordinarité et ses amis lui reviennent. Mais d'autres modes les attirent. En vérité, les vertus conventionnelles et ennuyeuses de Garvey s'imposent inconfortablement fort à l'avant-garde, et en devenant comme Garvey eux-mêmes, ils commencent à dériver.

À ce moment, par accident, Garvey perd le bout de son petit doigt et cache la mutilation avec un antique dé à coudre chinois.

"Comme le monde est sans imagination," dit son alter ego utilisant sa voix. "Si d'une façon ou d'une autre ma jambe avait été coupée accidentellement je ne porterais pas de pilon en bois. Non! Je ferais couvrir une jambe d'or incrustée de pierres précieuses et une partie de la jambe serait une cage d'or dans laquelle un rouge-gorge bleu chanterait. Et si mon bras avait été coupé, je ferais faire un nouveau bras de cuivre et de jade complètement creux. Une section pour la neige carbonique et cinq autres compartiments, un pour chaque doigt. Un verre, quelqu'un? Je proposerais. Xérès? Cognac? Dubonnet? Ensuite je tordrais chaque doigt calmement au-dessus des verres. De cinq doigts, cinq flots frais, cinq liqueurs ou vins..."

Plus tard, il décide que s'il devait perdre un oeil, plutôt que de porter un couvre-oeil, il payerait un artiste pour peindre un bel oeil sur un jeton de poker et cacherait sa perte en portant le jeton comme un monocle.

Peu après, son oeil se met à couler et à suppurer et il devient borgne. Il envoie le jeton à Matisse qui y peint un oeil.

À la surface, l'histoire est une satire de l'acceptabilité sociale. Garvey est acceptable pour ses amis d'avant-garde parce qu'il est inacceptable. Ils s'influencent mutuellement, l'avant-garde devient conventionnelle, le conventionnel devient positivement dadaïste. Ce qui est intéressant dans l'histoire, c'est qu'au moment où la première mode commence à passer, quand Garvey se rend compte que ses nouveaux amis se fatiguent de lui, il essaye de se changer mentalement, pour devenir un pair du groupe. Cette sorte d'auto-modification intellectuelle ne les attire pas du tout. Il est assez subtil pour reconnaître qu'il doit devenir non pas un membre égal du groupe mais une caricature de l'homme banal qu'ils avaient voulu qu'il soit. Au moment où cela commence à l'ennuyer, c'est lui qui est devenu exotique et eux qui sont devenus banals. C'est par sa réponse à sa mutilation physique qu'il conserve ses compagnons. La perte de son doigt est un parallèle à l'ennui qui les avait initialement attirés, et la publicité qu'il en fait est un parallèle à l'affichage délibéré des goûts les plus conventionnels et caricaturaux.

L'exhibitionnisme est transféré de la révélation de la difformité intellectuelle à la révélation de la difformité physique. Les motifs de son auditoire valent un examen minutieux. Ils visitent Garvey, ils le trouvent attirant parce qu'il est intellectuellement rachitique. Ce sont des voyeurs et lorsque l'exhibition du rachitisme intellectuel n'est plus à la mode, en partie parce qu'ils ont changé et sont devenus intellectuellement rachitiques eux-mêmes, ils sont à nouveau tentés de voir la difformité, physique cette fois, révélée par suggestion.

La troisième nouvelle, "Man From the South" (L'Homme du Sud) de Roald Dahl, traite des problèmes du mutilateur plutôt que de ceux du mutilé. C'est l'histoire d'un pari. Une rencontre entre un Sud-Américain à l'air riche et un garçon nord-américain mène à un pari; les enjeux sont une Cadillac contre le petit doigt de la main gauche du garçon. Le pari est que le briquet du garçon ne s'allumera pas du premier coup dix fois consécutives. L'homme du sud collectionne les doigts. Après le septième coup couronné de succès et avant la huitième tentative une femme fait irruption dans la chambre d'hôtel et empoigne l'homme, son mari. Elle explique aux autres que l'homme, son mari, n'a aucun bien à lui sauf une collection de quarante-sept doigts. Quand elle prend les clefs de sa Cadillac, ils voient sa main : il ne lui reste que l'index et le pouce. La signification de surface de cette histoire, mythique dans sa simplicité, est que tout a son prix et que des gens différents estiment les choses différemment. L'histoire est très habilement écrite pour que la curiosité des motifs possibles du collectionneur de doigts ne soit jamais encouragée. Nous ne nous demandons jamais pourquoi il collectionne des doigts.

Une particularité de toutes ces histoires est qu'elles traitent de personnes qui subissent volontairement, ou sont prêtes à subir une altération physique significative. Ce thème est assez différent de celui exploré dans "Good Country People", de Flannery O'Connor, où la modification est accidentelle. Ici l'histoire est également assez mince. Elle tourne autour d'Hulga, une fille grande, forte, unijambiste (sa jambe ayant été amputée dans un accident de chasse quand elle était très jeune), diplômée en psychologie, supposée mourir jeune d'une quelconque maladie mystérieuse, sans-travail à cause de cela, vivant avec une mère ignorante, madame Hopewell et une domestique, madame Freeman, dans une ferme dans une communauté décadente et intellectuellement vide de sens du sud des Etats-Unis. Hulga est fier de son éducation et amer de son état. Reconnaissant qu'elle est peu attirante, elle avait souligné le fait en changeant son nom de Joy en Hulga. La société entourant Hulga est décrite comme suit :

Rien n'est parfait. C'était un des dictons préférés de madame Hopewell. Un autre était : c'est la vie! Et encore un autre, le plus important : chacun à son propre avis! D'habitude, elle faisait ces déclarations à table sur un ton d'insistance douce comme si personne ne s'y tenait sauf elle. Et la grande et balourde Joy, dont l'indignation constante avait effacé chaque expression de son visage, regardait fixement juste un peu à côté d'elle; ses yeux d'un bleu glacial avaient le regard de quelqu'un qui a acquis la cécité par un acte volontaire et entendait la garder.

Quand madame Hopewell disait à madame Freeman que la vie était comme ça, madame Freeman répondait : "C'est toujours ce que je dis". Rien n'était jamais arrivé à quelqu'un qui ne lui soit aussi arrivé à elle-même. Elle était plus rapide que madame Freeman. Quand madame Hopewell lui disait, après qu'elles aient tourné en rond quelque temps, "Vous savez, vous êtes la roue derrière la roue" en clignant de l'oeil, madame Freeman répondait, "je sais. J'ai toujours été rapide. Il en est certains qui sont plus rapides que d'autres".
"Chacun est différent," disait madame Hopewell.
"Il faut de tout pour faire un monde".
"C'est toujours ce que je dis". La fille en était habituée à cette sorte de dialogue au petit déjeuner et encore plus au déjeuner; parfois elle y avait droit au dîner également.

Selon votre point de vue, vous pouvez voir cela comme drôle ou déprimant au-delà des mots. Un voyageur de commerce arrive colportant des Bibles. Il est la personnification de la simplicité Chrétienne qui confine à la sottise. Hulga le méprise pour son ignorance et sa stupidité, mais comme il est attiré par elle, elle se laisse persuader de monter avec l'homme dans le grenier à foin. Il fait des remarques sur sa jambe artificielle. Il est direct et semble aimable. Il lui demande de l'enlever. Hulga s'imagine vivre avec lui, le laissant l'enlever pour elle... Elle l'enlève. Alors il s'en empare et alors qu'elle est immobilisée, il la raille pour son intelligence et son éducation qui sont impuissantes contre sa ruse, se vante de son athéisme et de son alcoolisme, et fanfaronne de comment il avait volé l'oeil de verre d'une autre femme.

Ensuite, il s'enfuit avec la jambe, laissant Hulga seule et immobile dans le grenier à foin. L'histoire s'arrête là et elle est écrite avec une telle conviction qu'on se demande comment Hulga va s'échapper du grenier à foin et comment elle expliquera à sa mère la perte de sa prosthèse.

Cette histoire est touffue de questions : peut-être la clef n1 est le rapport entre l'éducation, l'intelligence et la confiance. Le processus entier d'éducation est fondé sur la confiance : l'étudiant doit être capable de croire que l'enseignant est digne de confiance, que l'enseignant est consacré à la tâche d'instruction, que ce que l'enseignant enseigne est vrai. Cela signifie que les étudiants vont probablement être facilement manipulés par un enseignant contraire à la morale. Un parallèle à cette manipulation est la facilité avec laquelle les scientifiques sont dupés par de faux médium et autres voyants. On ne peut faire la science si l'on ne peut compter sur la vérité des rapports scientifiques et c'est pourquoi, en publiant leurs travaux, les scientifiques essayent de dire non pas juste la vérité, mais toute la vérité, au sujet de ce qu'ils ont découvert. Cela signifie qu'ils sont prédisposés à croire que d'autres personnes leur disent la vérité et quand un habile magicien dit à un scientifique qu'il a lu le contenu d'un message caché par voyance le scientifique est disposé à croire l'affirmation plutôt que de chercher la tromperie.

L'art du vendeur est assez différent de l'art de l'enseignant. Le jeu consiste à séparer le parieur de son argent et des considérations comme la véracité sont secondaires. Le vendeur est un prédateur, le client est la proie, et c'est pourquoi la publicité est tellement plus séduisante que les cours. Cette différence est incarnée dans l'histoire par le choix du vendeur de paraître pour un imbécile. Ce n'est pas un imbécile : il manipule ses clients potentiels et par conséquent, il n'essaye pas, comme l'enseignant, de dire la vérité; il essaye de dire quoi qu'il soit nécessaire de dire pour obtenir une vente. Hulga, instruite et sophistiquée, est dupe. Le fait qu'il soit un vendeur aurait dû l'alerter. Il sait que les gens sont en général confiants et il la manipule. Ce potentiel de manipulation existe dans chaque rapport humain, mais il peut être plus fortement concentré dans le rapport entre quelqu'un qui est handicapé et quelqu'un, un fervent, qui ne l'est pas. Le fervent peut ne pas vouloir admettre qu'il trouve quelqu'un attirant en partie parce qu'elle a un stigmate, craignant que, se faisant, il se rende inacceptable pour la personne et donc il pourrait estimer nécessaire de dissimuler son intérêt. S'il le fait, il triche dans le rapport, feignant de ressentir quelque chose d'assez différent de ce qu'il ressent en réalité. C'est le rapport dépeint dans le microcosme par O'Connor.

Il y a un autre niveau d'ironie : parce qu'Hulga expérimente, pour la première fois, les sentiments de côtoyer quelqu'un qui trouve son amputation une qualité, et trouve, probablement à sa surprise, qu'ils sont positifs, plutôt que négatifs. Il y a une double ironie parce qu'il veut collectionner sa jambe artificielle. Dans sa ruse, il se découvre. Il est attiré par Hulga, soit parce qu'elle est une amputée per se, soit parce qu'étant une amputée, elle possède l'objet du fétiche, une prosthèse. S'il avait voulu se présenter à elle comme il est vraiment, rusé et cynique, peut-être auraient-ils pu former un rapport ensemble qui aurait été acceptable pour les deux parties. Ainsi, le rôle qu'il a choisi de jouer le mène uniquement au triomphe partiel de la priver de sa prosthèse, en les privant tout les deux d'un rapport qu'ils auraient pu partager. Comparée avec les autres histoires, celle-ci est beaucoup plus dense: les personnages sont beaucoup plus solidement conçus et le rapport entre Hulga et le vendeur contient une logique et une inévitabilité qui différencie l'histoire des autres.

Il peut être significatif qu'O'Connor était lui-même handicapé et est mort à l'âge de 39 ans de la lèpre.

Dans la fiction victorienne, un des personnages conventionnels qui apparaissait assez fréquemment était l'esclave superflue. L'esclave superflue fourni un prétexte pour dépeindre dans l'histoire un personnage non passif féminin, quelqu'un qui constitue un contraste avec l'héroïne passive blonde ultra-féminine, mais qui ne présente aucun défi sexuel parce qu'elle n'appartient pas à la bonne classe sociale, est physiquement handicapée, le handicap préféré étant une boiterie, ou parce qu'elle meurt, se sacrifiant dans le dernier chapitre, unissant le héros et l'héroïne et du même coup enlevant l'obstacle final à leur union.

Ceci est proprement satirisé dans "Barchester Towers", roman dans lequel Madeline Stanhope joue le rôle de l'allumeuse handicapée absolue, un statut physique sophistiqué mi-inné mi-échu reflétant le statut moral, un statut physique issu du statut moral. Madeline Stanhope fait partie de la famille du Docteur chanoine Vesey Stanhope qui reçoit une bourse, mais vit en Italie, payant un vicaire, vraisemblablement une maigre pitance, pour entreprendre ses devoirs cléricaux en Angleterre, en se consacrant à l'alimentation et à une des plus belles collections de papillons de Lombardie au monde. Madeline, dans sa prime beauté, entourée par les aspirants, choisit exactement le pire d'entre eux, Paolo Neroni, un homme manquant de grâce, de caractère et d'argent, et l'épouse. Un peu plus tard, elle retourne à la maison de ses parents après avoir subit une blessure grave et permanente à la jambe qui la laisse avec une jambe huit pouces plus courte que l'autre et avec une boiterie catastrophique.

Elle s'en retourne avec une fille, une servante, et pour tous vêtements, ceux qu'elle porte sur le dos, sa blessure ayant probablement été causée par les brutalités de son mari. Quoiqu'elle puisse marcher, sa démarche est si laide qu'elle y renonce tout simplement; elle est portée partout ou s'allonge sur des divans.

Madame Neroni, quoique forcée de renoncer à tout mouvement dans le monde n'avait aucune intention du tout de renoncer au monde lui-même. La beauté de son visage était indemne et cette beauté était d'une sorte particulière. Ses cheveux châtains, riches et abondants, étaient supportés par un bandeau à la Grec autour de la tête, dévoilant autant que possible son front et ses joues. Son front, quoique plutôt bas, était très beau par son contour parfait et sa blancheur nacrée. Ses yeux étaient grands et merveilleusement brillants, oserais-je risquer de dire, comme ceux de Lucifer, ou devrais-je peut-être insister sur la profondeur de leur brillance. C'était des yeux redoutables à regarder, de ceux qui dissuaderaient absolument n'importe quel homme d'esprit calme et d'âme facile de tenter une passe d'armes avec de tels adversaires. Il y avait en eux le talent, le feu de la passion et le jeu d'esprit, mais il n'y avait aucun amour. Au lieu de cela, il y avait la cruauté et le courage, le désir de maîtrise, la ruse et une volonté d'espièglerie... Son nez, sa bouche, ses dents, son menton, son cou et son buste étaient parfaits, beaucoup plus du reste à vingt-huit ans qu'ils ne l'étaient à dix-huit. Quoi d'étonnant qu'avec de tels charmes rayonnant toujours de son visage et une telle difformité détruisant sa silhouette, elle doive se résoudre à n'être vue qu'allongée sur un divan.

Rappelé à Barchester par le nouvel évêque évangélique, l'Évêque Proudie, Stanhope prend sa famille d'incapables avec lui. Parce qu'elle est mystérieuse et toujours très belle, parce qu'elle a un passé douteux et parce qu'elle est sans complexe, et, pour son époque, en effet fort sexy, Madeline a plus qu'assez d'admiration masculine, particulièrement du point de vue des femmes et des soeurs des ecclésiastiques de Barchester.

Deux ecclésiastiques en particulier, le très saint Monsieur Francis Arabin et le parvenu Obadiah Slope, sont les cibles particulières de ses ruses. Le jeu que Madeline joue est la manipulation sociale et elle arrange le mariage de Mary Bold avec monsieur Arabin, mais pas avant qu'elle ait fait danser aussi bien Arabin que Slope pour son compte. Le roman est tout à fait clair sur le fait que ni Arabin ni Slope ne considèrent le handicap de Madeline comme la disqualifiant de devenir leur femme, au contraire, c'est une des particularités que tous les deux trouvent attirante. Le rôle de Madeline dans le roman entier est extrêmement intéressant en tant que personnage qui, placé en marge de la société des valides suite à une blessure subie dans une relation moralement douteuse, est libre d'être satirique au sujet des conventions qui lient les participants valides. J'ai particulièrement apprécié la réponse de madame Proudie, la femme de l'évêque, quand Obadiah Slope, l'aumônier de l'évêque et, plus que tout, sa propre créature, appelé pour expliquer sa conduite après avoir passé un temps en tête à tête seul avec Madeline s'excuse :

"Mais elle est boiteuse, Madame Proudie, et ne peut pas se déplacer. Quelqu'un devait s'occuper d'elle."
"Boiteuse," dit madame Proudie; "je la ferais boiteuse si elle m'appartenait..."

Il y a d'intéressants parallèles entre Obadiah Slope et Francis Arabin qui tous deux semblent en alternance faire la cour de la jeune veuve discrète Mary et de l'outrageusement sexy Madeline. Le dilemme de Slope est plus cruel : Madeline est beaucoup plus ouvertement sexy que n'importe quelle femme valide puisse se permettre d'être et Slope la convoite, mais il doit courtiser la bonne veuve Marie Bold pour son argent. Là où l'attraction sexuelle est tabou en général, l'attraction ressentie par le fervent envers la femme handicapée n'est pas plus répréhensible que l'attraction de tout homme valide vis-à-vis de toute femme saine.

Disqualifié d'entrer sur le marché du mariage, Madeline est aussi spirituellement libérée qu'elle est physiquement prisonnière. Elle s'amuse en rassemblant le saint Arabin et la discrète Marie Bold, non pas par quelqu'esprit altruiste, mais juste pour l'amusement de la manipulation sociale. Dans le roman la convention est observée : l'héroïne passive conventionnelle blonde, Marie Bold, (qui n'est pas en réalité une blonde conventionnelle victorienne, elle agit juste comme si elle l'était) obtient l'homme et porte ses enfants dans une vie de famille ennuyeuse, tandis que la brune, la femme active, qui a un rapport de camaraderie avec le héros, l'aidant même dans la recherche de sa compagne idéale, la femme intéressante étant délibérément disqualifiée de la compétition qu'elle gagnerait autrement, et dans le cas de Madeline, avait presque gagné. Le handicap de Madeline lui permet de combiner les aspects aussi bien d'action que de passivité dans sa personne, une personne qui est de loin le personnage le plus intéressant du roman.

"The Stump" (Le Moignon) est un roman en trois parties, écrit à la première personne, qui traite de la vie d'Angela Todd, une jeune joueuse de tennis prometteuse, qui abandonne le jeu quand elle a une affaire avec Walter Plessant, un homme marié plus vieux qu'elle.

Plessant quitte sa femme et Angela va vivre avec lui dans un cottage primitif de la campagne d'Irlande. Angela tombe amoureuse de Walter, mais Walter s'avère être de plus en plus égocentrique, d'humeur changeante et insensible. On suppose qu'il peint mais il ne peint jamais. Il devient vindicatif. Ils se disputent et toujours fâchés l'un avec l'autre, quittent précipitement le cottage pour remplacer une bombonne de gaz inopinément vide. Walter, conduisant trop vite, perd le contrôle de la voiture et Angela, blessée dans l'accident, est inconsciente.

La deuxième partie du roman traite d'Angela, seule, à sa satisfaction irritée, abandonnée par Walter, ayant perdu sa main droite dans l'accident, ne parvenant pas à reconstruire sa vie d'une manière satisfaisante. Cette partie traite de la réadaptation physique qui s'en sui t:

Les docteurs et les infirmières essayaient constamment de me remonter le moral et donnaient des réponses directes à mes questions. Tout cela aidait. J'estimais devoir leur être redevable, ainsi qu'à moi-même, d'aller bien. J'essayais de me détendre. Arrêtant de penser à l'avenir ou au passé et simplement acceptant quelque traitement que ce soit nécessaire pour soulager le présent. Comment peut-on autrement envisager ou supporter sa propre irrévocable incomplétude. Les lambeaux de peau. Les points de suture. La préparation. Ils rabattent la peau. La pliant proprement. Appliquant des points de suture dans chaque direction. Certains jours, la douleur sembl augmenter. Écorchure. Tendresse. Ou parfois juste la perte, la perte de sensation. Mais d'étranges picotements au bout des nerf. Sens de la perte et du vide menant à une perte partielle d'identité. Comment peut-on regarder une blessure sans horreur ou dégoût, et penser : est-ce moi?

Mis à part le tennis, le seul travail qu'Angela ait eu précédemment était comme secrétaire. La perte de sa main ayant rendu un tel travail impossible, elle avait trouvé du travail dans la Fonction Publique comme employée de bureau affectée au classement. Tandis qu'elle travaille comme fonctionnaire, un fichier est perdu et Angela est soupçonnée de l'avoir pris. Il n'y a rien dans le roman qui suggère qu'elle l'ait fait, mais il n'y a également rien pour suggérer qu'elle ne l'ait pas fait. Mais, à part le fait qu'Angela soit la dernière personne qui semble l'avoir eu avant sa disparition, il n'y a aucune preuve contre elle. Mais les choses ne retournent pas à la normale, et elle se sent sous la surveillance. Voici sa réaction dans une conversation avec un collègue qui la soupçonne :

"Écoutez, Fred", lui ai-je dit un matin, "cette ridicule affaire de papiers... Si je les avais pris, j'aurais eu cinquante pour cent plus de chances d'y échapper que vous, par exemple. Voulez-vous savoir pourquoi?"

Il était assis droit comme un i dans sa chaise. Mademoiselle Arthur arrêta de taper. Je devais aller au bout de ce que j'avais projeté de dire : aucun retour. "Cinquante pour cent d'empreintes digitales de moins que vous!" Il y eut un silence gênant. J'essayai de rire. Seule. La plaisanterie n'était vraiment que sur moi, en cela, aucune erreur. D'un air mécontent, je persistai : "Et s'ils m'arrêtent, ils auront du boulot avec les menottes..." À ce moment, je me sentais tout à fait hystérique : le silence ininterrompu m'avait convaincu qu'ils n'étaient pas, qu'ils n'avaient jamais été de mon côté.

Peu de temps après cet incident elle quitte son travail et n'en obtient pas autre.

La troisième partie, la plus sombre, traite de la vie sociale d'Angela. Le livre me semble être une représentation réaliste de l'amertume qui peut surgir, et de par la perte de capacité et de par la réponse irréfléchie des gens à ceux qui sont devenus physiquement mutilés. Je pense que la représentation de la honte d'Angela, quand elle essaye de cacher sa difformité, et sa réaction postérieure d'amertume, quand elle emploie le moignon comme une arme sociale, est extrêmement persuasive et réaliste. La réponse d'Angela à ce qui est lui est arrivé ne doit pas être perçue comme inévitable mais c'est une réponse logique. Elle est profondément désillusionnée des hommes, entrant en contact avec un ramassis déprimant de ratés et de collectionneurs de moignons.

La fin du roman est choquante et déprimante.

Il y a un contraste intéressant entre la représentation de la bataille d'Angela contre le handicap, une confrontation directe, qui mène à maintes reprises à la défaite, et la représentation de Madeline où les réponses sociales à son état handicapé sont exploitées, et comme source de licence et comme source de pouvoir. Chacune de ces histoires, bien qu'étant fictive, propose sa propre idée des rapports entre les gens valides et les gens handicapés; d'une certaine manière, ils sont plus vrais que beaucoup de littérature non-romanesque.

Cet article par courriel Cet article par courriel Imprimer cet article Imprimer cet article

This site also exists in English  -  © OverGround 2017