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Aspirants à la télévision

par J.
Avertissement: Paul éxiste vraiment mais sous un autre nom et il ne s'agit pas du présent éditeur du site OverGround

La série de la BBC "Over The Edge" commença avec un programme intitulé "The Wannabees" (Les aspirants). Le sujet met en évidence George Boyer, un amputé électif, et Paul, non identifié mais un membre d'OverGround (j'ai remarqué des copies du magazine sur la table à côté de son ordinateur). Le programme commence par Boyer parlant des origines de son désir de devenir un amputé.

"J'ai, pour la première fois, pris conscience de ce désir peu commun, celui d'être un amputé, quand j'avais environ 13 ans. Je savais que je voulais être comme ce garçon que je connaissais à l'école, qui avait une jambe de bois". Accompagnement visuel : Lents panoramiques sur des pièces de plastique translucide non identifiées, vraisemblablement des composants de membres artificiels, musique faible, trompette en sourdine (remplissage, à mon avis, pas très éclairant, pour un programme déjà court en matériel visuel approprié).

Coupe sur Paul, plan de ses pieds. Nous ne voyons jamais le visage de Paul correctement; je suppose que c'est une des différences clefs entre les deux hommes dans le programme. Après avoir réalisé son désir tard dans la vie, au prix d'un danger personnel considérable, ayant fait preuve d'un courage probablement mal placé, Boyer est ouvert au sujet de ce qu'il a réalisé et semble être heureux du résultat. Paul, au contraire, est très malheureux, torturé même, et a choisi de rester dans l'ombre. Il décrit une série de tentatives, toutes des échecs, de blesser sa jambe suffisamment pour rendre son amputation nécessaire. Il dit qu'il avait abandonné l'idée de l'automutilation et cherchait maintenant l'amputation chirurgicale de sa jambe gauche au-dessus du genou. Le programme passe de Boyer à Paul et vice versa. Les tentatives de pallier le désir de Paul incluaient la mise à sa disposition d'une sorte d'atèle spéciale en plastique qui recouvre sa jambe gauche et limite les mouvements de sa jambe et de son pied. Quelques plans de lui l'utilisant.

Ensuite, on assiste à une consultation entre Paul et son psychiatre. Le rapport de Paul avec son psychiatre est étonnamment ambigu. J'ai trouvé cet aspect le plus inquiétant de tout le programme. Le patient qui se présente à un psychiatre s'applique tacitement un modèle médical de l'état mental qu'il est désireux de changer. Cela implique donc que le psychiatre, l'expert professionnel, soit la personne qualifiée pour faire des jugements de ce qui constitue le traitement approprié nécessaire pour changer l'état mental du patient. Le patient n'est pas qualifié pour le faire, il n'est pas non plus capable de le faire, parce que, s'il l'était, il n'aurait jamais eu besoin de consulter le psychiatre en premier lieu.

Du point de vue de presque n'importe quel professionnel de la médecine, le désir de couper un membre sain serait ipso facto la preuve d'une maladie mentale grave. Il pourrait être argumenté que s'associer à l'état mental pathologique d'un patient serait agir contrairement à l'éthique, mais également, consulter un psychiatre, pour soutenir un état d'âme particulier est également contraire à l'éthique. Le psychiatre a apparemment fourni l'appui psychologique et un chirurgien a été approché pour amputer sa jambe. Il a refusé de le faire. Ma première réponse à cela fut l'approbation sans réserve : je pensais que ce serait contraire à l'éthique pour un chirurgien d'amputer un membre sain. Je croyais que la demande confondait deux aspects différents de la vie, le bonheur et la santé. Il me semble qu'il n'y a aucune raison de s'attendre à ce que la santé et le bonheur soient nécessairement liés et qu'il est parfaitement possible d'être sain et malheureux, un état qui ne m'est pas peu familier. Ma conclusion immédiate suivit l'identification des faits que Paul croyait que l'amputation le rendrait plus heureux et que le chirurgien refusait d'amputer son membre sain pour le rendre plus heureux. Mais les chirurgiens exécutent des opérations électives quotidiennement : des hommes obtiennent des vasectomies, des femmes obtiennent des stérilisations et des avortements. Il est vrai que l'ampleur de ces procédures chirurgicales est beaucoup moindre qu'une amputation, mais c'est en partie fréquence avec laquelle ces opérations sont demandées et le besoin conséquent de les exécuter aussi rapidement et efficacement que possible qui a mené au développement de méthodes imperceptiblement envahissantes de réaliser le résultat désiré. L'amputation d'un membre est une opération à plus grande échelle et est donc plus chère qu'une vasectomie; mais les aspects pratiques de l'opération ne doivent pas obscurcir le fait qu'en termes d'effets, l'amputation d'un membre est une modification fonctionnelle du corps moins fondamentale que la stérilisation : après tout, l'amputé peut encore marcher relativement bien, l'homme ayant subit une vasectomie est définitivement stérile. (Aucun de ces arguments n'a été exploré. Quelle occasion gaspillée!)

Retour au programme : plus de plans panoramiques de membres artificiels (nom d'une pipe, ce genre de truc sort d'un documentaire Scandinave des années cinquante) et de cette musique disco prodigieusement désagréable pour faire le lien avec Boyer, qui lui au moins est intéressant à regarder, avec un visage carré, des lunettes, une moustache de phoque, et à écouter, avec un calme accent américain nasillard.

Boyer décrit comment il avait décidé de se tirer dessus pour rendre l'amputation nécessaire. Il avait projeté l'acte dans tous les détails, employant une épaule de porc comme modèle de sa jambe pour découvrir l'effet probable qu'aurait le coup de feu. Il avait découvert qu'il ne serait pas sage de se tirer dessus d'une distance trop proche. Il dit avoir projeté l'acte soigneusement, mais il est surprenant de voir ce qu'il avait laissé au hasard. Il avait ordonné les événements de la même manière que s'ils étaient arrivés s'ils avaient eu lieu par accident. Il avait d'abord tiré, avait ensuite appliqué le garrot et, s'évanouissant presque, les doigts ensanglantés glissant sur les touches du clavier de son téléphone, avait appelé les services de secours. Cela aurait été beaucoup plus malin de s'appliquer le garrot d'abord, de téléphoner ensuite et d'attendre que l'ambulance soit à la porte pour enfin se tirer dessus, mais n'essayez pas ce tour à la maison, les enfants! Il termine en disant : "je suis vraiment heureux du résultat!!!".

Encore un peu des mêmes sinistres remplissages visuels, la même musique minimaliste. Malgré le fait que nous soyons sensés être la génération visuelle, il n'y a aucun texte, rien d'iconique, rien d'autre que des plans étonnement lents passant, minutes ennuyeuses après minutes ennuyeuses, sur des formes de plastique coloré à la poupée Barbie. La Télévision doit être dense, nous surchargeant les sens de torrents d'images, de texte et de son, et non pas en nous sous-chargeant de papier peint.

Le programme continue en montrant Boyer exhibant son corps modifié : juste le corps d'un vieil homme à qui il manque une jambe; en soi, pas un spectacle particulièrement agréable d'un point de vue esthétique, quoique ce soit une nouvelle confirmation que Boyer soit remarquablement heureux de lui.

Il y a cette scène où Paul vient de recevoir la nouvelle que le chirurgien approché pour amputer son membre avait finalement refusé de consentir à le faire. Paul est très malheureux et au bord des larmes. Boyer dit le genre de platitudes consolantes qu'on dit habituellement lorsqu'on est confronté avec la détresse évidente de quelqu'un.

Qu'est-ce qui manquait à ce programme? Il n'y avait aucune réaction des proches de Boyer par rapport à ce qu'il s'était fait, aucune réaction des proches de Paul de ce qu'il désirait faire. De même, il n'y avait aucune exploration de ce que les aspirants veulent faire de leurs corps modifiés. Des commentaires de Boyer et du langage du corps, il semblait y avoir un élément d'exhibitionnisme, une satisfaction dans l'exposition de soi-même en public et un intérêt infime des réponses des autres à son corps modifié.

Une question technique qui a été complètement éludée était la réponse physiologique de Boyer à l'amputation. La plupart des amputés perçoivent des phénomènes de membre fantôme et certains subissent une douleur fantôme pendant des années. La perte d'un membre mène normalement à la tristesse profonde, ou à la dépression clinique, aussi bien qu'au handicap physique. La douleur fantôme peut en partie être une réponse psychologique à la tristesse. Il aurait été intéressant de comparer les expériences de Boyer en termes de phénomènes fantômes surgissant suite à une amputation élective qu'il était heureux d'avoir subie, avec les expériences d'autres dont l'amputation était non désirée.

Pour conclure, le programme à réaliser fort peu de choses. Il a porté l'existence des aspirants à l'attention du public, mais il a échoué en passant sous silence tout des origines du désir, de l'éthique de la satisfaction ou l'échec de satisfaire le désir, de l'impact social du phénomène sur le cercle immédiat du aspirant ou sur la société en général.


Post-scriptum : Depuis que le programme a été diffusé, Paul a trouvé un chirurgien qui lui a amputé la jambe. Il vit maintenant une vie paisible auprès de sa femme et de ses enfants.
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