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Confessions d'une jeune mariée unijambiste

relatées et mises en forme par Wallace Stort

Note de l'éditeur

Dans les années 30 et 40 la revue "London Life" publia de nombreuses lettres émanant de lectrices amputées et des nouvelles impliquant de "belles monopèdes", ainsi que les nommait Wallace Stort, l'auteur de ces nouvelles. Il est fort probable que les lettres n'aient que très rarement été réellement écrites par des jeunes femmes amputées, et il est raisonnable de penser qu'elles aient été écrites par des admirateurs de l'époque. Les nouvelles de Wallace Stort, qu'il présente pourtant comme bien réelles, ne sont vraisemblablement que fiction, mais elles sont souvent délicieuses et nous ne résistons pas au plaisir d'en publier une ici.

Note du traducteur:

Le texte suivant a été publié dans les pages de la revue "London Life" du 26 juillet 1930. Le traducteur a entrepris son travail pratiquement 73 ans plus tard. Il peut en résulter une distorsion dans le vocabulaire utilisé. L'atmosphère de l'entre-deux-guerres semble assez bien rendue. Le traducteur, n'étant pas un spécialiste des toilettes féminines, demande l'indulgence des lectrices et lecteurs qui y trouvent un intérêt particulier et qui pourraient trouver des inexactitudes dans les parties décrivant des toilettes.

Avant-propos de l'auteur

J'aimerais attirer fortement l'attention de mes lecteurs et lectrices sur le fait que le récit qui suit n'est pas une fiction. Sauf pour certains détails sans grande importance - introduits pour couvrir l'identité des gens dont il est question - tout est absolument authentique et représente les véritables émotions et réactions d'une jeune femme vivant réellement, et qui s'est confiée à l'auteur durant de nombreuses conversations amicales.
Je peux ajouter que j'ai l'entière permission d'aussi bien du mari que de la jeune femme pour publier le présent récit. Peut-être cette publication incitera-t-elle d'autres lectrices unijambistes, ayant connu le même genre de circonstances, à nous faire part de leurs expériences dans les pages de "London Life" - W.S.

I.

J'ai 25 ans et suis mariée depuis six mois de bonheur. Mes amis me disent que je suis jolie et élégante; et j'espère que vous ne me trouverez pas trop vaniteuse si je m'aventure à marquer mon accord avec eux. Je suis mince et blonde et suis prise de passion pour de jolis vêtements. J'ai un caractère particulièrement gai et enjoué - et je n'ai qu'une jambe.
"Quel affreux malheur pour une jolie fille!" entends-je dire par de nombreux lecteurs. Et pourtant il peut y avoir deux façons de considérer la chose. Cela peut sembler un aveu très étonnant à faire, mais le fait est que j'aime encore bien de n'avoir qu'une jambe; il est certain que maintenant je ne trouve plus cela un malheur. Au contraire, j'en suis venue à considérer ma jambe unique, mince et bien cambrée comme un de mes principaux attraits.
Peut-être devrais-je d'abord essayer d'expliquer quelque peu mon point de vue bizarre. En fait, je n'ai pas toujours ressenti les choses comme je le fais maintenant - j'admets que c'eût été contre nature si je l'avais fait. Ma façon de voir actuelle ne s'est vraiment développée qu'assez récemment et les raisons de mon changement d'opinion vont apparaître dans le cours du présent récit.
Quand j'ai perdu ma jambe droite, à la suite d'un accident de motocyclette à l'âge de 17 ans, je n'étais pas le moins du monde heureuse! En fait, à l'époque, l'idée de devoir vivre ma vie sur une jambe me déprimait profondément. Mais la plupart des gens ont l'heureuse faculté de s'adapter aux circonstances; et moi, étant d'un tempérament plus vif et joyeux que beaucoup, je me fis bientôt une raison et m'installai dans mon nouvel état physique. À un tel point que, au bout d'un an ou deux, non seulement je m'étais habituée à n'avoir qu'une jambe et à me balancer entre mes béquilles, mais j'avais même oublié de me tracasser à ce sujet. Non que j'en sois déjà venue à "aimer" n'avoir qu'une jambe - ça, c'est venu après.
On m'avait amputé la jambe à hauteur de la cuisse, me laissant un moignon de quelque dix centimètres à partir de la hanche. Il était prévu d'abord que je serais équipée d'une jambe artificielle dès que je serais en état de la supporter. Pour commencer, on me fournit un "membre" provisoire ou d'entrainement, fait avec un genou articulé.
J'ai eu la chose en horreur dès le départ, et la vue de ce pilon raide, sans pied, sous mon élégante jupe courte me donnait les larmes aux yeux. L'idée d'avoir bientôt une jambe artificielle bien faite et à la dernière mode ne m'était d'aucune consolation. Je crois bien que je fus vraiment plus déprimée alors que je ne l'avais été tout juste après mon amputation. Toutefois le problème fut résolu d'une tout autre manière. Il fut bientôt évident que ma chair était trop sensible pour supporter la tension engendrée par le port d'un membre artificiel. On fit tout ce qu'on put pour m'aider - on alla même jusqu'à me proposer, à ma profonde consternation, une nouvelle amputation, qui m'aurait complètement privée de mon moignon - le tout sans résultat. En fin de compte on renonça à l'idée de m'équiper d'une jambe artificielle, et je repris mes béquilles avec bonheur. Au moins avais-je échappé à cette horrible jambe provisoire!
Eh bien, ma vie ne présentait pas de grandes différences avec celle des autres filles de mon âge. J'étais très heureuse à la maison, où je me faisais cajoler et gâter de manière scandaleuse. On m'emmenait partout et je faisais tout ce qu'il m'était possible de faire; et ma jambe unique et mes béquilles devinrent à ce point partie intégrante de ma vie que je n'y pensais jamais et ne me tracassais certainement pas à leur sujet.
Ce dont je suis sure, c'est que mon unijambisme me rendit plus attentive encore à mon apparence. Je dois avouer être assez coquette, et avec une seule jambe se montrant sous ma jupe courte et une paire de béquilles sous les bras, il me semblait absolument essentiel d'être aussi chic et élégante que possible. Je m'habillais toujours avec la plus grand soin et de façon élégante, mettant un soin tout particulier à l'apparence absolument parfaite de ma jambe mince et bien cambrée ainsi que de mon pied revêtu d'une chaussure à haut talon, dépensant au surplus des sommes considérables pour acheter des béquilles noires vernies d'une élégance raffinée.
Peu après mon amputation, ma seule attitude envers mon moignon, était fort naturellement celle d'un léger dégout. C'était tout ce qui me restait d'une belle jambe bien formée; il était maigrichon, couvert de cicatrices et ne présentait aucun attrait. Je n'en tirais vraiment aucune fierté. Mais le temps passant, et principalement à la suite de son manque d'exercice, d'après ce qu'on m'en a dit, il se mit à grossir très vite, jusqu'à devenir bien dodu et rond.

Je me souviens de la première fois que j'ai remarqué le changement. J'étais dans mon bain et j'éprouvai un petit frisson quand je me rendis compte que le moignon avait pris une forme ovale presque parfaite, bien en forme et de chair ferme. Puis petit à petit la ligne plissée de la cicatrice s'amincit et s'affaiblit jusqu'à ce que pratiquement tout ce qui reste comme souvenir de l'amputation soir une sorte de fossette irrégulière dans la chair blanche et ferme, tout près du sommet intérieur du moignon.
Je dois avouer qu'à partir de ce moment-là j'ai commencé à y prêter plus d'attention. Encore que cela puisse paraître un peu bizarre pour des lecteurs ordinaires, je suis certaine que d'autres lectrices à une jambe vont me comprendre parfaitement quand je dis que, petit à petit, j'en vins à considérer mon moignon comme une partie de mon corps aussi familière et naturelle qu'une autre, sans qu'il faille s'en émouvoir ou en être gênée, et ayant sa propre beauté et son attrait.
Je me mis à être exigeante à son égard, à en prendre beaucoup de soin, gardant la chair douce et blanche avec des produits pour la peau, gardant sa belle forme par tous les moyens en ma possession. Bien sûr, j'étais exigeante pour le reste de mon corps aussi, mais d'une certaine manière mes dix petits centimètres de jambe semblaient demander des soins spéciaux.
Et ainsi la vie continua de manière harmonieuse. J'étais heureuse et comblée, tirant de toutes choses le meilleur profit, en quelque sorte fière de ma petite silhouette mince et chic se balançant entre d'élégantes béquilles, en secret très satisfaite de toute l'attention que je suscitais.
Il y avait juste un petit nuage à l'horizon. J'avais beaucoup d'amies dévouées et les jeunes gens qu'elles fréquentaient étaient toujours très gentils à mon égard. Bien souvent un de ces jeunes gens arrangeait une sortie en soirée à quatre avec une amie et l'ami de celle-ci et moi-même, et il était charmant avec moi toute la soirée. Parfois même un de ces jeunes gens sortait seul avec moi et me faisait passer une soirée très agréable, mais je n'avais aucun garçon qui soit mon ami attitré - un qui m'aimât vraiment et ne s'occupât que de moi.
Cela me faisait certainement de la peine, encore que je m'efforçai de ne pas trop y penser et je m'interdis de gâcher ma vie à cause de ça.
Et puis, tout à coup, m'arriva quelque chose d'inattendu et, pour moi, de tout à fait extraordinaire, quelque chose qui changea le cours de ma vie et y apporta tout ce qui en fait la valeur.
Un soir, il y a un an et demi, j'attendais à un arrêt un bus devant me ramener à la maison, et je ne pouvais m'empêcher de ressentir qu'un jeune homme, attendant au même endroit, avait envie de me parler. C'était pour moi un parfait inconnu, un jeune homme de belle allure d'environ mon âge, fort bien habillé, comme on dit, manifestement de bonne famille et situation. Il s'éloignait un peu puis revenait et me regardait comme s'il allait me parler, puis se détournait de nouveau comme s'il était gêné. Je pensais qu'il me prenait peut-être pour quelqu'un qu'il connaissait; je sentais qu'il ne pouvait pas essayer de m'"emmener" avec lui - eh bien, mon unique jambe et mes béquilles étaient bien visibles et j'avais appris d'expérience que les jeunes gens rencontrés par hasard ne se préoccupaient pas de filles à une jambe, aussi jolies et élégantes qu'elles puissent être.
Cependant le bus arriva. J'y montai et le jeune homme le fit aussi. Son siège était un peu devant le mien et je ne pouvais m'empêcher de remarquer que de temps en temps il tournait à demi la tête et jetait un rapide coup d'il de côté apparemment en ma direction. Finalement je descendis du bus à la rue où j'habitais alors et je me dépêchai de rentrer aussi vite que me le permettaient mes béquilles.
Mais un rapide coup d'il autour de moi me révéla que le jeune homme me suivait à peu de distance. À ma surprise, toutefois, quand j'arrivai à la maison, il passa de l'autre côté, et quand je rentrai, je ne savais vraiment pas que penser de toute cette curieuse affaire. J'étais à demi soulagée, à demi déçue, et totalement perplexe.
Ce dut être à peu près vingt minutes plus tard que j'entendis le petit claquement de la boite aux lettres, et quelque chose me fit aller voir moi-même dans le hall et sortir la lettre qui avait été glissée dans la boite. L'enveloppe n'était pas timbrée et ce fut toute tremblante que je lus la souscription:
"À la petite demoiselle aux béquilles".
Le mot provenait manifestement du jeune homme qui m'avait suivie. Comme je l'appris plus tard, il était allé jusqu'à une papeterie proche, avait acheté le papier et l'enveloppe, puis écrit son message. Il s'excusait pour sa "colossale impertinence", avouait qu'il aimerait beaucoup faire ma connaissance, mais qu'il n'avait pas eu le courage de me parler; il espérait que je ne lui en voudrais pas d'avoir osé m'écrire; il me proposait une rencontre dans le West End et, en signe de sa bonne foi, joignait sa carte.
Eh bien, j'avais quelques appréhensions, mais, bien entendu, en fin de compte la curiosité et un sentiment d'excitation fébrile l'emportèrent et je me rendis au rendez-vous fixé. Je dois avouer que je m'étais donné le plus de mal possible pour paraître la plus élégante et la plus attirante.
Ce fut une adorable soirée, tout près de la fin juillet, et j'avais choisi de mettre un vêtement d'été en deux pièces, très léger et quasi aérien, tant la robe que le manteau étant faits d'une délicate gaze beige, et atteignant à peine mon genou. Avec cela je portais une mignonne camisole beige, dont les ouvertures dentelées pour les jambes étaient très courtes et ajustées, un long bas d'une soie arachnéenne parfaitement ajusté - un d'une paire qui m'avait couté 25 shillings - une "chaussette de moignon" tout aussi ajustée faite tout spécialement pour moi dans la même soie que mon bas, et un petit soulier avec un talon de 8 centimètres, fait aussi sur mesure.
Un petit chapeau serré, d'où émergeaient mes boucles blondes, complétait ma toilette, et comme béquilles j'avais choisi ma dernière paire: minces et élégamment faites d'"ébène" noire polie, très confortables à utiliser une fois qu'on s'y habitue, et que j'avais appris à manipuler avec dextérité.
Je crois que j'avais l'air très élégante et mignonne et je sais que j'ai attiré pas mal d'attention tandis que je me rendais à mon rendez-vous.
Le jeune homme attendait là, et il était clair qu'il n'avait qu'à moitié espéré me voir arriver, car il se raidit littéralement lorsqu'il m'aperçut et son visage devint tout pâle. Il était tout tremblant quand il me parla et il avait toutes les peines du monde à garder un semblant de calme. Je dois admettre que je tremblais un peu moi-même, car, si pour beaucoup de jeunes filles rencontrer un jeune homme dans de telles circonstances pouvait être une expérience tout à fait ordinaire, pour moi c'était une aventure extraordinaire et excitante.

Mais en fin de compte nous fûmes capables de nous parler l'un à l'autre à peu près normalement et nous nous rendîmes ensemble de façon très amicale vers le restaurant où nous allions diner. Roy - pour l'appeler par un nom qui n'est pas le sien, en vue de conserver son anonymat - se révéla un garçon charmant, de bonnes manières, très prévenant et tout ensemble attirant, et je me rappelle toujours cette merveilleuse et charmante soirée comme quelque chose de trop bon pour être vrai, quelque chose extrait, comme on dit, d'un conte de fées, dans lequel j'étais la petite Cendrillon et Roy le beau Prince Charmant.
Voilà comment j'ai rencontré le garçon qui est maintenant mon très cher mari, et qui est vraiment responsable de mon changement d'attitude dans la vie, me rendant capable de trouver un grand bonheur et même une véritable fierté dans un état que la plupart des gens considéreraient comme un grand malheur irréparable.
Il fallut un petit temps avant que je ne découvre quoi que ce soit de bizarre ou d'extraordinaire chez mon nouvel et enchanteur ami. Comme notre intimité grandissait, je me demandais bien entendu de temps en temps pourquoi un tel garçon était tombé si désespérément amoureux d'une fille que des gens ordinaires ne pouvaient considérer que comme une jolie infirme. Mais je me dis que c'était ainsi que les choses se passaient souvent dans la vie et qu'il était à ce point amoureux de moi qu'il pouvait ignorer la perte de ma jambe.
Toutefois, ce fut assez curieusement moi-même qui fus responsable en fin de compte de la découverte de son véritable et étonnant point de vue. J'avais réfléchi un bon bout de temps à propos de Roy et de ses relations avec moi, et, pour la première fois, je commençais à prendre conscience et à me sentir un peu gênée de n'avoir qu'une jambe. Je commençais à me troubler en sa présence et à souhaiter être comme d'autres filles ayant deux belles jambes attirantes au lieu de ma pauvre unique. J'étais sure que Roy, quoiqu'il soit toujours parfaitement aimable avec moi, ne pouvait s'empêcher de se sentir gêné de ma jambe, surtout quand, marchant avec lui, je me balançais sur mes béquilles à son côté.
Cela me tracassait beaucoup, même si je ne dis rien à Roy, et le seul remède auquel je pensais était de me faire équiper à nouveau d'une jambe artificielle. J'avais horreur de cette idée et je ne savais pas non plus si, après toutes ces années, mon moignon pourrait supporter l'inconvénient mieux qu'il ne l'avait fait. Mais je pensais que si je pouvais m'habituer à une jambe artificielle, j'aurais au moins l'apparence d'une fille normale et Roy n'aurait pas à se sentir gêné de se promener avec moi.
Or donc, un soir, après quelque hésitation, je parlai à Roy et lui proposai ma suggestion. Je ne crois pas que je pourrai jamais oublier l'extraordinaire réaction que suscita ma pauvre petite suggestion. Ce n'est pas trop dire que Roy semblait véritablement horrifié. Une jambe artificielle était vraiment la dernière chose qu'il désirait me voir porter. Je m'étais complètement trompée dans l'interprétation de ses sentiments; et maintenant, comme il commençait à bégayer ses explications, je commençai à comprendre vaguement quelles étaient ses véritables pensées à mon égard.
Cela prendrait trop de temps et d'espace pour répéter l'intégralité de notre étonnante discussion durant cette soirée mémorable. Mais ce qui en sortit clairement fut le fait incroyable que Roy, loin de tomber amoureux de moi en dépit de ma jambe unique, l'était devenu - parmi d'autres raisons bien sûr - précisément parce que je n'avais qu'une jambe!
"Je sais, ma chérie" me dit-il, toujours bégayant dans son embarras, "tout cela semble fou, et tu ne vas pas me comprendre pour un sou. Je ne peux pas moi-même me l'expliquer. C'est une forme bizarre d'esprit tordu avec lequel je suppose que je suis né. Mais voilà, c'est comme ça. D'aussi longtemps que je me souvienne, j'ai toujours été fortement attiré par de jolies filles à une jambe, et tu es la première pour laquelle j'ai pu prendre mon courage à deux mains afin de faire ta connaissance. Des filles ordinaires à deux jambes, aussi jolies et chics qu'elles puissent être, me laissent froid. Elles n'ont pas le moindre intérêt pour moi et je ne pourrais jamais en épouser une. Mais il y a pour moi une terrible et palpitante fascination envers une jolie fille unijambiste, surtout si elle est menue et chic, gaie et épanouie, et est prête à tirer le meilleur parti des circonstances."
"Et elle ne doit pas porter de jambe artificielle", dis-je, en souriant avec quelque malice en dépit de mon abasourdissement général.
"Bonté divine, non!" dit-il avec ferveur. "Ça gâcherait tout - au moins pour moi. Cela peut sembler une idée bizarre, chérie, mais c'est vraiment tout à fait logique dans les circonstances. Une jambe artificielle est faite pour cacher, autant que faire se peut, la perte d'une jambe naturelle et pour donner, à la personne qui la porte, une apparence normale à deux jambes. Eh bien, vois-tu, c'est le charme et la fascination de l'apparence à une jambe qui m'excite. Je n'ai nulle envie de la voir camouflée de quelque façon que ce soit!"
Je compris assez facilement la force de cet argument quand Roy me l'expliqua de cette façon; en outre, j'étais fort soulagée et ravie de ne pas avoir à subir l'épreuve d'essayer à nouveau de porter une jambe artificielle. Mais tout cela ne m'empêcha pas, cette nuit-là et durant plusieurs jours et nuits à la suite, de me sentir quelque peu troublée par Roy et sa façon extraordinaire de considérer les choses.
Je ne pouvais vraiment pas le croire fou. Non seulement il était très sensé en général, mais il était très cultivé, et possédait une étonnante connaissance de sujets difficiles que je ne pouvais même pas essayer de comprendre. Mais, comme il l'avait avoué, Il avait certainement une "marotte" et même si cette marotte l'avait attiré vers moi, cela me troublait vraiment - assez, en fait, que pour contempler l'affreuse possibilité d'avoir à renoncer à lui.
Mais je n'ai pas renoncé à lui - je ne pouvais vraiment pas! Et en très peu de temps je fus capable de me rappeler cette période de tracas et de doutes avec une stupéfaction profonde. C'est vraiment extraordinaire à quel point on peut s'adapter, surtout si l'on aime passionnément et qu'on est aimée. Alors que j'avais été si troublée par les idées inexplicables de Roy, je commençai petit à petit à me rendre compte que je tremblais de joie à l'idée qu'il me trouvait, avec mon malheur, charmante et fascinante. Je me rendais compte aussi, en retenant mon souffle, que si je n'avais pas été comme je suis, il n'aurait jamais regardé de mon côté, aussi jolie et chic que j'aie pu être. En fait, j'étais maintenant éperdue de bonheur dans mon amour pour Roy, et le plus étonnant de l'affaire était que je devais ce bonheur au fait d'avoir perdu une jambe!

Ce fut à partir de cette époque que je commençai à prendre un curieux plaisir à satisfaire, de toutes les façons que je pouvais, les gouts spéciaux de Roy. J'avais toujours porté des jupes courtes, mais maintenant toutes mes robes étaient d'une brièveté à faire peur, celles pour sortir atteignaient mon genou, tandis que mes robes d'intérieur étaient beaucoup plus courtes, une ou deux d'entre elles n'étant que des bouts de tissu.
Mes bas étaient tous de la meilleure qualité, de fines choses de soie arachnéenne, et mes souliers uniques faits sur mesure étaient plus fragiles que jamais et perchés sur de délicats talons minces de 8 à 9 centimètres de haut - la hauteur limite, à propos, que, à mon humble avis, des talons pourraient atteindre. Au-delà de cela ils donnent au soulier un aspect lourdaud et font apparaître le pied particulièrement tordu. Mais ce n'est que mon avis.
Je ne pouvais jamais être trop hardie ou trop élégante pour Roy, qui m'encourageait dans toutes mes extravagances. En fait, si j'avais choisi de porter mes robes d'intérieur pour sortir, je suis sure qu'il aurait approuvé l'idée avec enthousiasme. Il aimait aussi voir mon pied exposé dans le plus mince et le plus ouvert des souliers, son favori étant une sandale à talon de 9 centimètres. Ce n'était guère plus qu'un talon, accompagné d'une semelle très mince et étroite et d'un petit couvre-orteils - une petite courroie mince parée de bijoux passant sur le cou de pied pour maintenir en place le fragile édifice. Et quand, alors que je me balançais sans à-coups entre mes minces béquilles tout en marchant à côté de lui, les gens se retournaient et fixaient ma silhouette mince et à une jambe, il était aussi content et fier de la sensation que je causais que si j'étais la beauté la plus fascinante du pays.
Il avait toutes sortes de petits caprices que j'étais rapide à remarquer et à satisfaire. Par exemple, quand nous étions ensemble dans la maison, il s'asseyait souvent en face de moi plutôt qu'à mon côté, et le motif m'en parut bientôt évident. C'était simplement que la vue de ma silhouette à une jambe avait toujours le pouvoir de l'exciter et que, en s'asseyant en face de moi, il était vraiment tout le temps conscient de mon élégante silhouette à une jambe si franchement révélée sous une robe diaphane.
Faisant mine de ne pas avoir conscience de ses regards enflammés, je me débarrassais de mon petit soulier avec une apparente désinvolture et caressais sa cheville avec mon pied couvert de soie. Il prenait un plaisir extraordinaire dans cette sorte de "baiser du pied" comme il l'appelait, et cela devint une habitude pour moi, à la maison, dans les restaurants, les théâtres, les cinémas et autres endroits similaires.
Il aimait aussi caresser et embrasser mon pied sans soulier. Il m'embrassait toujours le pied, chaque fois qu'il m'enfilait ou m'enlevait le soulier - une chose qu'il prenait plaisir à faire chaque fois que l'occasion s'en présentait.
Naturellement je ne pouvais rester insensible à de tels hommages et cela avait un effet manifeste sur mon comportement. Je me mis à rechercher ces caresses, à les désirer, à en sentir l'excitation délicieuse; et ainsi, presque inconsciemment, mon unique jambe commença à prendre à mes yeux une importance qu'elle n'avait jamais eue auparavant.. J'avais atteint la première étape dans mon voyage vers un point de vue radicalement changé à son égard.
Mais ma plus grande surprise, et qui me sembla tout d'abord dépasser mon entendement, vint quand je fis l'étrange découverte que Roy était fasciné non seulement par ma jambe unique, mais aussi par mon pauvre petit moignon! Ce ne m'était jamais passé par l'esprit que quiconque puisse trouver le moindre intérêt en pareille chose. En fait, dans tous mes rapports avec Roy - même quand il caressait ou embrassait mon pied - je prenais grand soin de garder ma très courte seconde jambe discrètement couverte par ma robe et bien hors de la vue.
Non que je fusse gênée ou susceptible à cet égard, comme je l'ai déjà expliqué; cela avait pris une belle forme et était bien potelé. Je soignais toujours parfaitement mon moignon et l'habillais toujours d'une "chaussette" de fine soie faite sur mesure. Et, malgré toutes mes précautions, je ne pouvais, bien entendu, pas empêcher l'apparition de la silhouette très visible de ses contours arrondis sous la soie moulante de ma robe. Mais je pensais que, même si le subconscient de Roy se rendait compte de son existence, cela ne pouvait avoir aucun intérêt possible pour lui.
Mais j'étais dans l'erreur la plus complète. Pendant tout ce temps-là, Roy avait eu conscience de manière aigüe de sa présence et y avait apporté un vif intérêt. Il me révéla son petit secret de manière charmante tout en étant caractéristique.
Un soir, alors que nous étions assis ensemble sur notre canapé favori, il me présenta, comme il avait une agréable habitude de le faire, un petit cadeau. Cette fois c'était une jarretière de soie très élégante, fort bien ornée de brillants dans un dessin compliqué. Bien entendu il réclama le privilège de la mettre lui-même sur ma jambe et, en souriant, je soulevai ma robe jusqu'à quelques centimètres de la hanche, et lui tendis la jambe pour recevoir son présent.
Je porte toujours de très longs bas, si bien que la belle soie moulante de mon bas atteignait pratiquement ma hanche, où c'était maintenu par de petites jarretelles attachées à la ceinture étroite en soie, qui est tout ce que je porte en matière de corset.
Bien entendu, Roy fit toute une cérémonie pour me mettre la jarretière, s'agenouillant devant moi et m'embrassant d'abord le pied, puis le genou, où il plaça solennellement la mignonne et brillante jarretière Mais après que je l'aie embrassé en reconnaissance, il resta agenouillé devant moi et, en souriant, sortit de sa poche une autre jarretière, la jumelle de celle qu'il venait de glisser sur mon genou.
"On ne voulait pas te laisser n'en avoir qu'une, mon chéri?" demandai-je en riant. "Il devrait bien y avoir des endroits où l'on puisse acheter des simples jarretières pour des petites amies unijambistes, n'est-ce pas? Mais je peux les porter alternativement, comme je fais pour mes bas, et elles dureront plus longtemps."
Mais, assis sur ses talons, Roy dirigea ses regards vers moi avec un drôle de petit sourire dans ses yeux.
"Les jarretières ne sont pas à porter alternativement", dit-il lentement.
"Oh, je vois", dis-je toujours riant, "une autre de tes idées loufoques. Tu aimerais mieux me les voir porter toutes les deux sur la jambe en même temps."
"Non", dit-il, "pas exactement. J'aimerais certainement te les voir porter toutes les deux en même temps, mais l'une sur ta jambe et l'autre - eh bien, sur..."
Et pour la première fois depuis que j'avais fait sa connaissance, je sentis la caresse de ses doigts sur mon reste de jambe, qui n'était que légèrement couvert par la fine soie de ma "chaussette" et la gaze de ma robe.
Pendant un instant, je fus tout interdite par l'excitation de cette caresse inattendue. Puis je me rendis compte de ce que Roy avait suggéré.
"Sur mon - mon moignon?" m'exclamai-je avec un rire haletant.
"Oui, ma chérie", dit-il en souriant. "Pourquoi pas? Est-ce si extraordinaire? Bien sûr, je sais que je ne suis pas supposé avoir remarqué que tu avais pareille chose; mais tu n'as pas aussi bien réussi à le cacher que tu l'as pensé. Et j'ai pu deviner que cela possède ses propres charmes, que c'est potelé et de forme attrayante, aussi fascinant dans son genre que ta mince jambe unique; beau, en fait, pour un drôle de type dans mon genre! Dès lors il n'y a pas la moindre raison d'en être gênée - et je t'assure que cette jarretière lui conviendra parfaitement."
Bien sûr, il était idiot, mais délicieusement idiot, et je ne peux décrire le délicieux frisson qui me traversa à savoir que même s'il parlait de façon légère, il prenait cela vraiment très au sérieux. Je sentis aussi, d'une façon que je ne peux pas expliquer, que ma perte prenait une autre allure à mes yeux, à cause de la fascination qu'elle exerçait sur Roy. Je me mis à le serrer dans mes bras, mes yeux tout embués, et l'embrassai longuement sur les lèvres.
Les propos tendres et délicieux que Roy et moi avons échangés et les choses que nous avons faites ne regardent que nous deux. Je ne vais donc pas les rapporter ici. Mais à la fin, il acheva la cérémonie.
C'est ainsi que le petit bout de ma jambe perdue vint accroitre les charmes que Roy appréciait tant, et je dois avouer que je pris un franc plaisir à son admiration, que je contribuai même à nourrir. Je n'avais plus le même souci de cacher son existence qu'auparavant.
Je faisais faire toutes mes robes très moulantes, et de plusieurs autres manières, alors qu'il n'y avait pas si longtemps j'aurais trouvé la chose incroyable, j'attirais franchement l'attention et suscitais l'admiration pour ce beau moignon, que non seulement je ne considérais plus comme le signe de ma mutilation, mais comme en soi une belle partie de mon corps, avec son charme et son attrait particuliers.
C'est ainsi que j'atteignis une étape suivante dans l'étrange voyage le long de la route où Roy et son amour me conduisaient.

II.

Dans le chapitre précédent, je vous ai décrit les nombreuses petites marottes que Roy faisait apparaitre au fur et à mesure que s'approfondissait notre amitié. Un autre plutôt curieux caprice de sa part, qui d'étrange façon se transforma en une règle presque invariable de notre vie, fut le résultat d'un pur hasard.
La plupart des gens qui n'ont qu'une jambe seront conscients qu'une personne jeune et active avec un tel handicap prend l'habitude, de temps à autre, de sautiller sur une jambe dans la maison, au lieu de se servir d'une béquille, qui n'est pas nécessairement à portée de main au moment voulu. Il est un fait que pareille personne acquiert souvent un remarquable sens de l'équilibre sur une seule jambe et que, au bout d'un certain temps, sautiller devient tout naturel.
J'avais moi-même pris cette habitude jusqu'à un certain point, bien avant que je n'aie fait la connaissance de Roy. D'habitude dans la maison, je n'employais qu'une béquille, mais une béquille, comme toute autre chose, peut s'égarer et souvent je ne me donnais pas la peine de la rechercher, mais me contentais de sautiller facilement et gaiement sans elle. Bien entendu, on ne peut pas sautiller en sécurité avec un soulier à haut talon - le danger de trébucher et peut-être de blesser son moignon sensible est trop grand. En conséquence, connaissant mes habitudes, je portais, quand j'étais seule chez moi, une petite chaussure bien ajustée et dénuée de tout talon, dans laquelle je pouvais sautiller à cur que veux-tu sans risquer de tomber.
Ce qu'il y a de curieux c'est que, au fur et à mesure que notre intimité grandissait, je ne m'étais jamais montrée à Roy en sautillant de cette façon. Ce n'était pas de propos délibéré, mais je suppose que je pensais que sautiller pourrait lui paraitre comme manquant un peu de dignité, et, de plus, il aimait toujours me voir avec un haut talon.
Mais un soir, quand j'étais seule dans la maison et que je n'attendais pas Roy, la sonnette de la porte de rue sonna. Je sautillai joyeusement jusqu'à la porte, l'ouvris... et dans le porche se trouvait Roy. J'ai dû rire malgré moi de me trouver en situation délicate. J'étais là, en équilibre sur ma jambe unique, très franchement révélée dans une de mes robes les plus courtes, tandis que Roy me regardait les yeux grands ouverts, n'apercevant aucune béquille de près ou de loin.
Eh bien, je n'eus d'autre solution que de lui confier mes petites habitudes et lui suggérai de me porter jusqu'au salon. Mais non! À ma stupéfaction, il refusa absolument de me porter. Il voulait me voir sautiller! Je me sentis curieusement gênée - je ne peux pas bien dire pourquoi; mais enfin, en riant un peu, je me retournai et, suivie de Roy, sautillai lestement à travers le hall et jusqu'au salon.
Ainsi commença encore un autre petit "tour de force" que j'accomplis alors et que j'accomplis toujours avec beaucoup de plaisir pour l'agrément de Roy. Il ne voulut pas me laisser toucher une béquille de toute la soirée. Chaque fois que j'avais à me déplacer, je devais sautiller et il me suivait des yeux avec fascination. Il trouvait cela étonnamment habile de ma part et voulut savoir pourquoi diable j'avais gardé secret un si agréable talent.
Bien entendu, j'étais toute émoustillée comme d'habitude par son plaisir et je dois avouer que j'étais très fière de ma souplesse, et que je trouvai toutes sortes d'occasions d'en faire étalage. Je suppose que, dans les jours qui suivirent, je fus aussi responsable que Roy de la plus grande fréquence de mes sautillements dans la maison quand il était présent. J'"oubliai" de plus en plus ma béquille, jusqu'à ce qu'enfin il devint pratiquement de règle que ma béquille soit mise de côté hors de la vue les soirs où Roy me rendait visite, et que la méthode normale de me déplacer soit de sautiller.
Naturellement mon habileté s'accrut considérablement et je crois pouvoir dire sans exagération que j'avais et, aujourd'hui encore, j'ai le pied aussi sûr que n'importe quelle personne active à deux jambes - et même plus sûr dans certains cas.
Si je peux anticiper un peu sur le sujet, il peut être intéressant de noter qu'actuellement, maintenant que je suis mariée à Roy, aucune béquille n'est jamais visible dans la maison. Toutes mes béquilles sont conservées dans un meuble spécialement fait pour elles dans le hall et on en sort une paire quand je quitte la maison pour l'y remettre sitôt que je rentre. Mes souliers bas "à sauter" sont aussi remisés dans ce meuble et j'échange mon soulier à haut talon pour un de ces souliers bas dès que je rentre à la maison.
Quand je suis chez moi à accomplir mes tâches ménagères, à m'occuper de Roy, etc., je sautille invariablement sur une jambe et, outre le plaisir que cela procure à Roy, je préfère vraiment cette façon de me déplacer. Cela me garde jeune, active et en bonne santé, et je ne cesserai de le faire que quand j'y serai contrainte par la maladie ou la vieillesse. Je ne fais pas la moindre différence quand je reçois des amis - en fait, tous nos amis trouvent très fascinant de me voir sautiller sans effort - et j'ai quelques très jolis souliers plats en toutes sortes de matières délicates, qui peuvent se mettre avec mes robes du soir, quand je reçois à la maison.
Très souvent, cependant, Roy aime me voir porter un soulier à haut talon en de telles occasions, mais même alors aucune béquille n'apparait. Je me déplace aussi peu que possible - encore que rester debout, à propos, ne présente aucune difficulté, puisque je suis parfaitement en mesure de rester debout en équilibre aussi longtemps qu'on veut, sur un talon aussi élevé que 9 centimètres; et s'il faut que j'aille d'une pièce à l'autre, eh bien, Roy me prend tout simplement dans ses bras et me porte.
Mais pour en revenir au point d'où j'ai digressé, l'intimité entre Roy et moi se développa et s'approfondit de la façon dont je l'ai décrit. Nous nous comprenions l'un l'autre de mieux en mieux comme les mois passaient, et au plus je le connaissais avec ses charmants et bizarres petits caprices, au plus mon amour pour lui se renforçait. Et en fin de compte l'inévitable se produisit: nous nous sommes fiancés et quelques mois après cet heureux évènement, nous nous mariâmes.
Je ne pourrais bien entendu pas même essayer de décrire cette époque d'extase merveilleuse. Mais je vais tout juste lever un coin du voile sur un de nos petits secrets de lune de miel. J'espère que ce que j'ai déjà révélé dans les présentes confessions vous permettra de comprendre les raisons exactes de mon étrange petit aveu.
Comme j'étais couchée dans les bras de Roy lors de notre nuit de noces, je me tournai vers lui et, tremblant d'émotion et exprimant exactement mes pensées par mes paroles, je murmurai: "Roy, mon chéri, maintenant que je suis ta femme, je veux que tu saches que je pense vraiment et honnêtement que l'accident qui me fit perdre ma jambe fut un des plus heureux évènements de ma vie. Sans cet accident, tu ne serais jamais entré dans ma vie, et la vie serait impensable sans toi et sans ton amour. Je veux que tu entendes de mes propres lèvres que je suis contente de n'avoir qu'une jambe, vraiment contente! Je ne veux vraiment plus jamais être autrement. Et je frissonne de joie chaque fois que je me rends compte que tu me veux à une jambe et m'aimes parce que je n'ai qu'une jambe. Voilà, mon chéri, cela fait un bout de temps que je voulais te dire cela... et enfin je te l'ai dit!"
Je suppose que je n'ai pas été aussi éloquente que ça, mais j'ai dit en des mots similaires ce que je pensais vraiment à l'époque et ce que je pense réellement toujours aujourd'hui. Et comme Roy m'embrassait avec passion et me murmurait des mots doux contre mes lèvres, je sus à quel point il était excité par mes aveux si francs.
Eh bien, cela fait maintenant six mois de bonheur merveilleux que je suis mariée à Roy et je trouve toujours mon plus grand plaisir en accédant à ses petits caprices et en faisant tout ce que je peux pour le rendre fier de sa petite femme à une jambe. Je crois bien que je suis, si possible, encore plus exigeante que jamais sur ma présentation, faisant toujours tous mes efforts pour être aussi chic et élégante que je peux, aussi bien dans la maison que dehors.
Heureusement, Roy a une situation professionnelle tout à fait enviable et est en mesure d'encourager toutes mes extravagances. Il prend un intérêt particulier dans les aspects les plus intimes de ma toilette qui le fascinent.. Il n'est pas très affriolé par la dernière mode des jupes longues et je dois dès lors faire des compromis en la matière. Toutes mes robes d'intérieur restent très courtes, aucune d'entre elles n'atteignant mon genou, mais plusieurs de mes robes du soir ont des ourlets plongeants sur le côté, tandis qu'une paire de robes qui atteignent ma cheville sont complètement transparentes par l'avant jusqu'à bien au-dessus du genou.
Roy est tout aussi intéressé par mes souliers, dont j'ai un nombre immodéré - mon stock actuel s'élevant d'habitude à 25 tout compris, quoique j'en aie possédé jusqu'à 37! Comme, bien entendu, je n'en ai besoin que d'un dans chaque cas, j'ai l'habitude de les faire faire sur mesure. Je vais chez deux cordonniers: l'un Anglais, tout près de la Bond Street, l'autre Français, dans les environs de la Regent Street.
Chez le cordonnier anglais, j'obtiens mes souliers les plus austères, mais fort bien faits pour la marche, et chez le cordonnier français, mes souliers élégants, fragiles et à haut talon, de même que mes souliers bas "à sauter". Le cordonnier anglais, à propos, me compte de trois guinées à trois guinées et demi, et le Français de trois à cinq guinées, chaque fois pour un seul soulier - vous voyez ainsi que de n'avoir qu'une jambe, et être exigeante pour sa toilette, peut couter assez cher.
Je dois consulter Roy à propos de chaque choix que je fais et il m'accompagne d'habitude quand je vais à l'essayage; mais, comme il a des idées très originales et artistiques en ce qui concerne mes chaussures, il est généralement d'un grand secours. Cela pourra intéresser les lectrices que le cordonnier anglais dont je viens de parler, a dans ses livres les noms de près de 300 clientes unijambistes, toutes plus ou moins aisées!
En ce qui concerne mes bas, encore que je n'en porte qu'un à la fois, je peux, Dieu merci, les acheter par paires; mais même dans ce cas, je dois aller à un magasin particulier, parce que d'abord j'aime les bas très longs qui atteignent pratiquement ma hanche, et par ailleurs je dois me faire faire des "chaussettes de moignon" sur mesure et j'aime les avoir dans la même fine et pure soie et de la même couleur que le bas que je porte. Ainsi, une fois de plus, je dois payer beaucoup plus pour mes bas - et mes "chaussettes" - qu'une fille ordinaire.
À ce propos, je me suis dessiné une "chaussette de moignon" que je crois être une nouveauté. Comme vous l'avez deviné, une "chaussette de moignon" est une sorte de poche spécialement faite pour envelopper le moignon et est d'habitude fabriquée en laine souple, si elle est portée toute seule, ou d'une matière assez solide si elle est portée avec une jambe artificielle. Cela peut être tenu en place par des jarretelles, comme dans le cas d'un bas, ou par un élastique introduit dans le bord du côté ouvert.
Toutes mes chaussettes sont d'élégantes choses de soie diaphane, couvrant mon moignon au ras de la peau et l'effet de nouveauté que j'ai introduit pour certaines de mes chaussettes consiste en une jarretière élégante en soie bouclée, incorporée dans la chaussette et y prenant la place de l'élastique à l'ouverture. Ces chaussettes à jarretière ont toutes les faveurs de Roy.
Il y avait une demande que Roy avait exprimée à plusieurs reprises, à laquelle je me sentis tout un temps fort gênée de répondre favorablement. Il tenait beaucoup à ce que je porte des collants en soie, et ce n'était pas que j'y trouvais un inconvénient - l'idée, au contraire m'excitait plutôt - mais je savais, bien entendu, que je devrais les faire faire spécialement, et l'idée qu'une jeune fille à une jambe comme moi se rende dans un magasin pour se faire faire des collants en soie avait le don de m'intimider.
Cependant, je cédai en fin de compte aux demandes pressantes de Roy et me rendis dans un magasin bien connu de costumiers de théâtre. Je n'aurais pas dû m'inquiéter le moins du monde. On prit sans sourciller ma commande de trois collants de soie en une pièce, deux couleur chair et un en noir diaphane, et personne n'eut l'air de trouver bizarre que je n'aie qu'une jambe. En fait, la jeune fille qui s'occupait de moi, me dit, tout en prenant calmement les mesures de mon moignon, que le magasin fournissait des collants de façon régulière à trois autres dames unijambistes et avait même fabriqué un costume de bain avec ce qu'elle appelait des "poches à moignon" pour une personne sans jambe du tout.
C'est ainsi que j'ajoutai des collants en soie au reste de mes élégants sous-vêtements et je les porte avec beaucoup de plaisir. Bien souvent j'ai fait une apparition en soirée, vêtue de mes seuls collants pour le profit particulier de Roy, et une fois même je me suis laissé persuader, pendant une fête endiablée que nous donnions, de danser une danse spéciale en collants, la "danse" consistant simplement à ce que je sautille gaiement en mesure sur un air de fox-trot donné au gramophone. Quoique l'assistance ait applaudi à tout rompre, je ne sais pas trop comment ses membres ont vraiment apprécié cette danse, du fait que c'était la première fois que la plupart de nos amis voyaient en entier mon petit moignon couvert de soie.
D'habitude, bien entendu, je porte mes collants uniquement comme sous-vêtements sous mes robes, et je les trouve très confortables avec celles de mes robes du soir qui sont moulantes. Une robe de l'espèce ne peut parfaitement être portée qu'au-dessus de collants en soie, et bien entendu sans corset. En fait, avec de telles robes je porte toujours des collants. Je peux fortement les recommander à toutes les autres lectrices, qui, que ce soit avec une ou deux jambes, aiment que leur robe les enveloppe comme un gant.
Je me suis très souvent trouvée au théâtre ou au restaurant, où ma svelte silhouette, révélant franchement mon unijambisme, balançant élégamment entre de minces béquilles, avait attiré l'attention générale, et je me suis souvent demandé combien de ces spectateurs intéressés devinaient que mes seuls vêtements, à part mon soulier ouvert à haut talon d'apparence fragile, se composaient d'une robe moulante de gaze légère et de collants de soie.
Roy n'a pas perdu - je suppose qu'il ne perdra jamais - l'habitude quelque peu anormale d'être fasciné par mon petit pied - ce que des gens instruits désigneraient sans doute par "podofétichisme". Cela reste un de ses grands plaisirs de l'embrasser et de le caresser, et curieusement il préfère toujours le tenir, plutôt que ma main, lorsque nous sommes assis ensemble.
C'est presque devenu une routine pour moi d'ôter mon soulier quand il s'installe à côté de moi, et, en pliant la jambe, de glisser mon pied gainé de soie dans sa main. Et lui de son côté ronronne toujours, pourrait-on dire, quand de mon pied sans soulier je lui caresse la cheville quand nous sommes au cinéma ou au théâtre ou autre part de semblable.
Mais cet étrange fétichisme de sa part va bien plus loin que ça. Il veut à tout prix être, pour ainsi dire, complètement en charge de mon pied, faisant une toilette minutieuse des orteils et massant tout le pied de manière experte. Mes orteils sont entretenus avec un soin jaloux et sont aussi parfaits et élégants que mes doigts, les ongles en étant bien coupés, rougis et bien polis.
Comme parure permanente, je porte autour de la cheville un fin bracelet plat en or souple, un cadeau de Roy; et un autre de ses cadeaux hors série, également une parure permanente, est une petite réplique de mon anneau de mariage, que je porte à mon quatrième orteil.
Comme on peut le deviner, Roy aime caresser mon pied nu tout autant que quand il est gainé de soie, et dès lors il est fréquent que, les soirs où nous sommes entre nous, j'apparaisse vêtue d'un simple pyjama et que je lui laisse me caresser le pied à cur que veux-tu.
Roy n'est jamais plus heureux que quand il peut s'occuper de moi de quelque façon, agissant comme ma femme de chambre, m'habillant et me déshabillant, et faisant tout ce qu'il peut pour moi. Et, bien entendu, je partage l'intégralité de tous ses émois, excitée par toutes ses attentions, aimant chaque parcelle de ce tendre souci, tellement fier de la beauté incomplète de mon corps, pour laquelle il est si exigeant.
Je vous ai raconté comment, maintenant, je ne me sers jamais de béquilles quand je suis à la maison, mais me déplace d'un endroit à l'autre sur mon unique jambe avec la même facilité qu'une personne ordinaire se servant de ses deux jambes. Mais bien sûr, je me sers de béquilles quand je sors, et le choix de ces béquilles se fait avec autant de soin que pour les autres détails de ma toilette. Avant que je ne rencontre Roy, j'étais déjà difficile à cet égard, et j'avais toujours au moins deux paires en usage, aussi chères que je pouvais me les payer, d'un aspect élégant et mince, d'habitude en bois noir poli. C'étaient des béquilles du type arrivant sous les épaules ou "axillaires". Juste avant de rencontrer Roy, je m'étais acheté une paire de très jolies béquilles "au coude", aussi en noir. Maintenant j'en ai cinq paires, que Roy m'a offertes. Parmi celles-ci, une paire du type axillaire, un des premiers cadeaux que me fit Roy peu après notre première rencontre - c'était vraiment un "chouette" paire, très légère et élancée, et terriblement chère, quoiqu'en apparence pas très différente de mes autres paires - et une belle paire "au coude", que Roy m'avait achetée pour l'employer lors de notre mariage.
Personnellement, je préfère maintenant celles "au coude", qui non seulement réclament beaucoup moins d'efforts, mais aussi, à mon avis, grandissent celles qui s'en servent et, si je puis dire, leur donnent un air plus distingué. Roy les aime bien aussi pour les mêmes raisons, mais je sais qu'en secret il aime bien me voir utiliser une seule béquille axillaire. Il m'a avoué l'étrange fascination qu'il éprouve à voir le lent et attachant balancement que l'usage d'une simple béquille donne au corps.
À vrai dire, une béquille unique provoque une très grosse fatigue à l'aisselle, et les médecins et chirurgiens déconseillent toujours très fortement son usage.
Un soir que nous discutions des romans écrits par M. Wallace Stort et publiés dans "London Life", je demandai à Roy s'il aurait été aussi attiré par moi si, comme Lady Moira, dans l'histoire "Dr. Nicholas", je m'étais trouvée complètement dépourvue de membres: un beau tronc avec des épaules sans bras et seulement deux moignons partant de mes hanches.
Je dois avouer que je fus renversée de l'émotion qui secoua Roy quand il me serra encore plus dans ses bras. Et la réponse qu'il me fit fut des plus étranges. Il me dit que mon charmant corps à une jambe était adorable et fascinant tel qu'il était. Tout bien considéré, ma condition était idéale et il me trouverait toujours ravissante et désirable. Il se rendait parfaitement compte que toute perte supplémentaire d'un membre aurait pour résultat un état d'impuissance qui me rendrait la vie beaucoup plus difficile.
Mais tout de même - et ici vint la partie étonnante de sa réponse - il devait avouer que mon état n'était qu'une phase de l'étrange attrait que l'absence de membres dans une belle fille avait pour lui. Même l'absence totale des deux bras et des deux jambes avait son charme extraordinaire et inexplicable.
Il se rappelait avoir vu lors d'une exposition une belle Allemande d'environ 19 ans dépourvue de membres, tout juste un tronc bien proportionné et parfaitement formé sans rien d'autre. Ses épaules de belle forme ne laissaient apparaître aucune trace de bras et son corps s'achevait uniment sous les hanches, sans même le plus petit moignon. Et si forte fut la fascination qu'il éprouva envers elle, qu'il en tomba amoureux du premier coup et il fallut tout un temps avant qu'il ne soit capable d'en chasser le souvenir de son esprit.
Il était tout à fait sûr que si, lorsqu'il avait fait ma connaissance, j'avais été un beau tronc sans bras ni jambe au lieu d'être simplement unijambiste, il m'aurait trouvée tout aussi attirante et serait tombé aussi follement amoureux de moi!
Ainsi ai-je eu la réponse à ma question idiote et je dois avouer que la réponse, aussi étonnante et inattendue qu'elle ait été, m'excita de manière étrange. Il était merveilleux de savoir que Roy m'aurait toujours trouvée fascinante, même si j'avais été dépourvue de tout membre.
Quant à mon opinion en la matière, eh bien, en toute franchise, quoique naturellement mon désir le plus ardent soit de rester comme je suis, l'idée de perdre d'autres membres ne me répugne plus autant qu'elle ne l'aurait fait avant ma rencontre avec Roy. Je crois que je pourrais difficilement accepter la perte de mes bras: on doit être terriblement impuissant sans bras, et de plus, comment pourrais-je cajoler et caresser mon Roy chéri sans bras pour l'entourer? Mais j'imagine que je pourrais garder mon entrain et ma gaité si j'étais complètement dépourvue de jambes.
Bien sûr, je serais impuissante à beaucoup d'égards, mais Roy serait là pour m'aider chaque fois que j'en aurais besoin. Il serait suprêmement heureux de veiller à mes moindres désirs, me transportant dans ses bras, m'habillant et me déshabillant avec fascination tout le temps. Et tout cela me mettrait au septième ciel et compenserait, dans une certaine mesure au moins, mon impuissance.
Mais, bien entendu, tout cela n'est que pure fantaisie et imagination, que j'espère ardemment ne jamais voir se réaliser. J'en parle à seule fin de montrer à quel point j'ai évolué depuis les premiers jours après mon amputation.
Dans ce récit, en plus de vous faire part de mon expérience, j'ai tâché de montrer combien est logique et crédible, en l'espèce, l'arrivée à mon point de vue actuel d'aimer très honnêtement et franchement être comme je suis. J'espère y avoir réussi, même si c'est de manière infime. Mon cher mari fut mon professeur dans cette matière et je ne peux jamais éprouver assez de reconnaissance pour l'étrange cause qui le fit entrer dans ma vie avec son amour et le grand cas qu'il fait de moi.

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