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Brian et Anne

Avant-propos

Il y a quelques années, Brian et moi avons suivi une série d'ateliers visant à enrichir les relations dans le mariage. Un des travaux qu'on nous donna à faire fut, pour chacun de nous, d'écrire l'histoire de notre première rencontre, puis de nous la lire l'un à l'autre. Notre histoire, j'imagine, est une "fiction historique", en particulier en ce qui concerne les dialogues dans la partie rédigée par Brian - celle que j'ai rédigée est un souvenir plus direct. Anne.

Le récit de Brian

Que fait le chien quand il attrape le chat? Cette vielle question me passa par l'esprit tandis que je déposais nos cafés et m'asseyais en face d'elle dans notre salle d'étudiants. Ma bouche était sèche, ma langue me donnait l'impression d'être un vieux ballon sale, mes mains transpiraient et mon cur battait la chamade. Elle était occupée à ouvrir le petit récipient de crème puis à en mélanger le contenu dans sa tasse de café sans paraître avoir aucun souci. Mais je brûle les étapes.

D'aussi longtemps que je me souvienne, j'ai été fasciné par les femmes amputées. En fait, jusqu'à mon adolescence, hommes et femmes amputés m'intéressaient de la même façon. La femme unijambiste, quand j'avais 5 ou 6 ans, la femme n'ayant qu'un bras, qui aidait ma mère pour une uvre quelconque quand j'avais plus ou moins 7 ans, et la fille à une main dans mon école de musique du soir, se retrouvent dans mes souvenirs comme des douzaines de rencontres depuis lors. Je ne suis jamais parvenu à nouer une vraie relation, surtout parce que j'étais trop gêné et pris de panique pour y parvenir.

Mes deux premières années d'université s'étaient passées sans que j'aie aperçu, même de loin, la moindre femme amputée; j'avais depuis longtemps parcouru les bibliothèques de l'université et de médecine en quête de matériel et j'étais frustré. Et puis, la première semaine de ma troisième année...

Je me promenais en rue avec quelques amis quand j'entendis le clic rythmé de béquilles en aluminium quelque part sur ma gauche. Je me retournai et "elle" était là, descendant les marches de la banque: menue, avec des cheveux blonds droits jusqu'aux épaules, une blouse en tissu d'Oxford, une jupe en jeans descendant à hauteur de genou, et seulement une jambe droite portant une chaussure souple. Elle marchait avec une autre femme et elles tournèrent dans la direction opposée à la mienne, si bien que je les perdis rapidement de vue. Pourquoi, me demandai-je, la plupart des "visions" se produisent-elles dans des circonstances qui empêchent la poursuite et une rencontre éventuelle? Deux jours plus tard, j'emmenais au spectacle sur le campus une jeune fille avec qui j'avais pris rendez-vous. À l'entracte, nous allâmes consommer un soda au bar dans le hall. Je me retournai après avoir payé et "elle" était de nouveau là, cette fois avec un pull brun roux à manches courtes, une jupe en mousseline de soie jaune descendant sous le genou et une sandale à haut talon. Son avant-bras gauche passait dans le bracelet d'une de ses béquilles tandis qu'elle tenait le bracelet de l'autre béquille dans la main gauche, la droite tenant sa boite de soda. Mais je n'étais pas seul et elle-même était en compagnie de quatre étudiants. Encore raté! Je la vis de nouveau après le spectacle, sortant de la salle sur ses béquilles et descendant le sentier devant moi, avec une grâce et une assurance l'identifiant comme une amputée de longue date.

Deux semaines plus tard, je retournais en hâte vers mon dortoir pour y rechercher un travail que j'avais oublié et arriver à temps en salle de cours. Comme je longeais les courts de tennis situés sous le dortoir, je "la" revis là, en tenue de tennis avec jupe, jouant d'habiles doubles, une béquille dans la main gauche, la raquette dans la droite. Tout en courant vers la salle de cours quelques minutes plus tard, je passai en revue les données disponibles: Elle devait être en première année, car je ne l'avis jamais vue auparavant. Elle était certainement bien adaptée, active et sociable. Et sa jambe avait dû être amputée soit bien au-dessus du genou, soit à la hanche même, mais comme chaque fois que je l'avais vue, elle avait porté une jupe, je n'étais pas en mesure de savoir exactement où. Enfin, elle ne semblait pas avoir de relation suivie avec quelqu'un du sexe masculin.

La troisième rencontre fut, au départ, la plus affolante de toutes. J'étais assis dans un fauteuil d'une des salles de lecture de la bibliothèque, occupé à lire un cours d'Histoire d'abord assez ardu. De tout temps, cette salle était un des lieux d'étude les plus tranquilles du campus, car personne n'osait même y murmurer. J'entendis des clics métalliques et regardai du côté de la porte, et voilà qu'"elle" était là de nouveau, passant la porte et se dirigeant vers moi à travers la salle! Cette fois-ci, elle portait un sneaker et un short assez large à revers; encore qu'il soit bien court, le revers gauche ne laissait voir aucun moignon le dépassant. Elle s'arrêta devant un siège vide à quelque six mètres du mien et lui faisant face à moitié, prit son cartable de l'épaule et le déposa sur le siège, puis s'assit, plaçant ses béquilles à gauche du siège avant de sortir un livre et commencer à lire.

Il m'était bien entendu impossible de me concentrer sur l'Histoire et je pris avantage de son absorption dans sa lecture pour l'examiner plus en détail. La jambe gauche de son short était chiffonnée sous sa hanche, montrant qu'il ne lui restait aucun moignon. La jambe qui lui restait était mince et bien musclée, et couverte d'un léger duvet blond, comme l'étaient ses avant-bras fortement musclés. Elle avait un air plaisant sans être éblouissante, mais son visage était vraiment beau avec des traits qui étaient presque scandinaves, mais heureusement moins accusés. Je m'efforçai de lire tout en jetant de fréquents regards dans sa direction, mais elle ne se laissa pas distraire du livre qu'elle lisait.

Après environ vingt minutes, elle remua dans son siège et mit sa main gauche sur sa hanche gauche. Toujours lisant, elle se mit à la pincer. Elle se massa ainsi pendant quelques instants avant de rajuster sa position et de tourner les pages de son livre. Je regardai avec attention le titre du livre et vis que c'était un de ceux que j'avais lu moi-même pour mon cours d'Histoire en première année. J'étais maintenant dans les affres: bouche sèche, langue épaisse, tout tremblant, et avec une érection qui menaçait même les solides coutures de mon Levis. Je consultai ma montre: 3 heures. Il pouvait se passer beaucoup de temps avant qu'elle doive se déplacer. Je savais que je devrais aller pisser très bientôt mais que j'avais tout l'après-midi pour étudier. Je n'arrivais à rien en Histoire et le cours d'Économie que j'avais pris avec moi n'était pas moins ardu. Je n'avais nulle envie de manquer une chance de parler avec elle. J'avais peur d'avoir une chance de parler avec elle. Je devais étudier. Je ne parvenais pas à étudier. Je devais aller pisser, mais si je quittais la place, elle pourrait partir pendant que je n'étais pas là. Ce serait terrible, ce serait un soulagement. Finalement ma vessie gagna le combat et je déposai mon livre, me levai et quittai la salle.

Je rentrai deux minutes plus tard et me sentis tout désappointé quand j'entrai dans la salle et ne vis aucune tête dépassant le dossier de son siège ni aucune béquille à son côté! Je repris mon siège et fus soulagé de voir son livre ouvert sur son siège et son cartable devant son siège. J'attendis avec impatience son retour et, quelques instants plus tard, elle rentra par la porte; l'ouvrant avec sa main droite, puis saisissant vite la poignée de sa béquille de droite et en posant le bout comme un arrêt de porte, et passant le seuil. Elle se balança dans ma direction et remarqua mon attention; elle me sourit brièvement en retour, reprit son siège et s'enfouit à nouveau dans son livre. Cette fois, elle "croisa" sa jambe droite, de sorte que sa cheville et son pied cachèrent sa hanche gauche.

Une autre heure environ se traîna encore; je parcourus distraitement une dizaine de pages d'Histoire et quelque cinq pages d'Économie. Finalement, la jeune demoiselle ferma son livre, griffonna plusieurs lignes dans un carnet de notes et commença à ranger ses affaires dans son cartable. Voilà l'occasion, me dis-je, maintenant ou jamais. Je rangeai mes propres livres au moment où elle se levait, remettait son cartable sur l'épaule, ramassait ses béquilles, et partait vers la porte. J'y arrivai en premier et l'ouvris pour elle. Elle me fit un sourire.

"Merci!" me dit-elle.

"Il n'y a pas de quoi", répondis-je. Nous nous dirigeâmes vers le hall. La bouche sèche, je lui dis: "Je vois que tu étudies le cours de Clossen."

"Ouais. C'est déjà dur. Je ne peux pas croire combien il faut lire. Près de 500 pages cette semaine!"

"Attends d'arriver à l'examen!" C'était le moment. "Je m'appelle Brian. Comment t'appelles-tu?"

"Je m'appelle Anne. Où vas-tu?"

Je fus un moment sans pouvoir répondre à sa question. Je n'avais jamais envisagé la possibilité qu'elle pût la poser.

"Nulle part de spécial. J'avais pensé vérifier mon courrier à l'Union puis retrouver quelques amis pour diner."

"Je vais moi-même à l'Union", dit-elle. "Prenons une tasse de café là-bas et tu peux me donner des éclaircissements sur ce cours."

Elle mena le chemin à travers les gens devant l'Union et je regardais fasciné sa démarche gracieuse, tandis qu'elle avançait avec ses béquilles à travers la cour et en descendant les escaliers vers le snack-bar. Elle se dirigea vers une petite table dans un coin pendant que j'allais chercher le café et deux beignets. Elle était en train de feuilleter à nouveau son livre quand je revins et le ferma quand je déposai son café en face d'elle et m'assis.

"Bon, dis-moi à propos de ce cours", dit-elle. "Je suis en train de penser que je pourrais bien me trouver devant quelque chose qui me dépasse."

"C'est ce que Clossen veut te faire croire", répondis-je, et je me mis à expliquer le cours. Nous eûmes bientôt une conversation extrêmement plaisante. Elle s'exprimait fort bien, avait un beau sourire et un rire très musical. Elle savait écouter de manière splendide et parlait de façon encore plus intéressante. Plus d'une heure s'envola ainsi. Je m'étais détendu, oubliant presque dans le cours de la conversation qu'elle était une amputée. Enfin, elle consulta sa montre et dit: " Oh lala! Il est passé cinq heures et demie. Nous avons tous les deux des amis à retrouver." Elle se baissa pour prendre ses béquilles et je sentis ma tension remonter.

"Si cela ne te gêne pas que je demande, qu'est-il arrivé à ta jambe?" demandai-je finalement après avoir ravalé ma salive.

"J'ai eu un cancer quand j'avais onze ans", me répliqua-t-elle, restant assise avec son bras gauche par-dessus ses béquilles. "J'avais eu mal au genou pendant près d'un mois, puis un jour je suis tombée pendant la récréation et je me suis cassé la jambe. Je fus mise en traction à l'hôpital, mais je compris qu'il y avait quelque chose qui n'allait pas, quand mes parents revinrent d'un long entretien avec les médecins en ayant l'air d'avoir pleuré. Je fus amputée deux jours plus tard, puis dus suivre une chimiothérapie pendant un an. Depuis lors, je me porte très bien."

"Tu as toujours utilisé des béquilles?"

"Maintenant, oui. J'ai une prothèse dans un réduit, parce que mes parents ont insisté pour que je l'apporte - ma mère m'a dit que je pourrais vouloir la porter si je rencontrais un garçon!" Elle me sourit avec espièglerie. "J'ai eu ma première jambe deux mois après mon opération et en ai porté une presque constamment pendant trois ou quatre ans. Mais j'avais de plus en plus de mal à en trouver une confortable et à être capable d'aller et venir avec elle."

"Pourquoi?"

"Eh bien, ma jambe a été désarticulée à la hanche. Cela veut dire que je dois avoir deux articulations libres dans une prothèse, ce qui rend les choses très embarrassantes. Ça s'attache avec un corset en plastique, ce qui est chaud et inconfortable. C'est lourd. Et je commençais à avoir besoin de, euh, serviettes hygiéniques, ce qui rendait encore plus difficile l'adéquation et le contrôle. C'est ainsi que je l'ai utilisée de moins en moins, jusqu'à ce que je décide que je ne l'utiliserais plus du tout, quand j'ai commencé ma neuvième."

"Qu'est-ce que tes parents ont pensé de ça?"

"Oh, nous avons eu de terribles discussions! Ils ont essayé la persuasion, la subornation, et de terribles avertissements, mais je devins plus déterminée que jamais à la laisser dans l'armoire. Pour faire la paix, je marquai mon accord d'être appareillée pour une dernière fois il y a trois ans avec une jambe du dernier cri, mais je ne m'en suis jamais servie." Elle me sourit gentiment. "Nous ferions mieux d'aller", dit-elle comme elle se levait et quittait la table en se balançant.

Comme nous traversions la cour, je luis dis "J'aimerais sortir avec toi vendredi soir."

"Cela me plairait beaucoup. Que penses-tu d'un film, puis d'un snack?"

"Parfait. Je viendrai te prendre à 7 heures et demie." Et nous nous séparâmes.

Après cela, nous eûmes une série de rendez-vous mineurs: films, pièces de théâtre, cafés, et des tas de promenades et de discussions. Petit à petit je me détendis en sa présence et elle resta aussi peu gênée qu'elle l'avait toujours paru. Elle avait une personnalité remarquable: très éveillée et très active, cycliste et nageuse enthousiastes, joueuse de tennis convenable et, l'hiver précédent, elle avait essayé pour la première fois de skier "à trois voies", et elle avait aimé ça.

Près de trois semaines après notre première rencontre, elle proposa de venir me chercher avant d'aller écouter un chanteur folk dans un café. J'ouvris la porte de ma chambre lorsqu'elle y frappa, et elle était là, habillée en jeans, sur deux jambes. Elle entra dans la chambre avec cette allure chaloupée d'une amputée de la hanche et me donna un rapide baiser. Je devais avoir eu l'air aussi surpris et désappointé que je le ressentais, parce que son visage refléta brièvement son intérêt suivi d'un regard d'étonnement affectueux. Elle me donna un autre baiser rapide sur la joue et me dit:

"Je suis un peu en retard. Allons à ma chambre et je mettrai quelque chose de plus confortable avant d'aller au concert."

Elle se retourna et nous repartîmes main dans la main tandis qu'elle vacillait de manière asymétrique à côté de moi. Ça c'était bien! Mais son embarras et son inconfort manifeste ne l'étaient pas. J'étais intrigué, mais ne savais pas comment demander ce qui se passait. Nous atteignîmes sa chambre et, quelques minutes plus tard, j'entendis le clic des béquilles et Anne réapparut, sa jambe gauche disparue, la jambe vide de ses jeans tirée autour de sa hanche et ramenée dans sa ceinture derrière elle.

Une autre semaine passa vite. Nous mangions ensemble à midi et le soir chaque jour à cette époque et je devenais de plus en plus épris d'Anne, encore que je tremblais toujours d'anxiété en sa compagnie. Cela prit seulement quelques semaines à nos amis de nous considérer comme un couple et je fus soulagé de voir qu'aucun d'entre eux n'avait l'air de me trouver anormal parce que j'avais une relation suivie avec une amputée - quelque chose que j'avais fort craint. Aucun, c'est beaucoup dire: un garçon de mon entourage, Herb, fit quelques commentaires insultants sur le fait que j'aie à "me contenter d'une pièce rapportée" devant deux de mes compagnons de chambre. Comme ils trouvaient tous les deux qu'Anne était formidable, ils le chassèrent hors de l'eau. Après cela il devint assez aimable.

Mais la confusion d'émotions intenses commençait à m'épuiser. Nous avions rendez-vous un vendredi soir à la mi-octobre pour aller à un concert de jazz. Rentrant à ma chambre après diner, je trouvai une grande enveloppe brune, adressée de sa main, qui avait été glissée sous ma porte. Je l'ouvris, intrigué et inquiet. À l'intérieur, je fus surpris de trouver une copie de la revue "Penthouse" avec un mot attaché à la couverture qui disait "Regarde à la page 14", suivi d'un visage "souriant". Je n'avais jamais lu vraiment une revue "Penthouse", ayant passé mon adolescence à contempler les grosses poitrines dans "Playboy". Curieux, je me rendis à la page indiquée, et là se trouvait une série de lettres sous le titre "Fascination Monopède", décrivant des relations avec des amputées et leur inhabituelle beauté. Au bas de la page 17, après la dernière lettre, il y avait un autre mot attaché, qui disait simplement "8 heures! rappelle-toi!" et un autre visage "souriant". Cela déclencha un courant énorme d'émotions puissantes: la plus forte fut un profond soulagement qu'elle ait deviné mon intérêt inhabituel et que cela lui était égal, et aussi que je n'étais pas la seule personne dans l'univers avec des gouts semblables. Je me sentais néanmoins quelque peu embarrassé et anxieux d'avoir été "découvert". À 8 heures tapantes, je frappais à sa porte et entendis son musical "Entre!" J'entrai et elle sautilla jusqu'à moi, me prit dans ses bras et me donna un long baiser bien appuyé. Elle était vêtue de son accoutrement favori, une blouse en tissu d'Oxford, une jupe et une chaussure souple. La chambre était éclairée en douceur, la lampe centrale était éteinte, les rideaux tirés et un concerto pour piano émanait de la radio.

"J'ai modifié nos projets", dit-elle simplement. "Il y a des choses dont nous devons parler."

Elle sautilla quelques pas en arrière, dégrafa sa jupe et l'enleva, la jetant sur une chaise, puis fit de même avec sa blouse. Elle portait un collant court, bien dégagé aux hanches, et oh, qu'elle était belle! Elle avait le physique mince et souplement musclé d'une nageuse et sa jambe avait une forme splendide. Sa hanche gauche ronde et lisse était pleinement révélée. Elle me fit asseoir sur le lit en disant:

"Il est temps que tu cesses d'être confus et moi de jouer les timides. Un ami de chez moi m'a envoyé ce numéro de "Penthouse" la semaine dernière, pensant que cela m'intéresserait, et le franc est tombé. Non, ne t'inquiète pas, je t'aime vraiment et je suis flattée que tu trouves beau mon physique. Ainsi, quand j'ai été te chercher l'autre nuit avec ma prothèse, c'était un test -- tu sais à quel point j'ai horreur de la porter. Tu l'as réussi!

"Puis j'ai pensé qu'en te faisant parvenir le magazine, je te montrerais que j'avais découvert tes, hum, normes esthétiques, et que je n'y voyais aucun inconvénient, et que tu n'étais pas le seul de ton espèce, le tout à la fois."

Je levai la tête et la regardai tandis qu'elle sautillait vers moi et me prenait les mains; j'avais les yeux tout humides de soulagement, d'admiration et d'amour.

"Tu es si gentille!" fut tout ce que je pus dire. Elle sourit et se pencha pour m'embrasser, puis se redressa, lâcha ma main droite et tourna sa hanche gauche vers moi.

"Voilà à quoi ressemble mon moignon. Vas-y, ça ne mord pas! J'appelle ça mon moignon par manque d'un meilleur mot, même s'il n'y a pas vraiment un moignon là. Viens, mets ta main en dessous."

Je fis ce qu'elle me disait de faire; sa peau était fraîche et lisse, la chair de son moignon une curieuse combinaison de fermeté et de douceur. Sa fesse avait une belle courbe jusqu'à sa hanche, sans qu'une jambe intervienne. Une fine cicatrice blanche courait diagonalement du sommet de sa hanche jusqu'à juste à côté des bouts de poils pubiens visibles de sous son collant.

"Ce n'est pas vraiment sensible", dit-elle, "sauf à une place ou l'autre le long de la cicatrice."

J'enlevai ma main et elle explora doucement sa cicatrice avec ses doigts. "Ici-ouille!... et ici", dit-elle, montrant un endroit vers l'intérieur de son moignon et un autre à l'extrémité extérieure de la cicatrice. "Ça fait aussi mal quand je pousse trop fort à l'endroit où l'articulation se trouvait."

"Qu'est-ce que tu sens quand tu pousses là?" demandai-je.

"Le long de la cicatrice, j'attrape des espèces de chocs électriques", me répondit-elle, "parfois seulement dans mon moignon mais parfois aussi dans ma jambe fantôme également. Quand je pousse au milieu, c'est juste une sorte d'inconfort profond, difficile à décrire."

Elle tourna, s'assit sur mes genoux et mit son bras droit autour de mes épaules, me donnant un rapide baiser.

"Le jour où je t'ai rencontrée à la bibliothèque, je t'ai vue le masser. C'était pourquoi?" demandai-je.

"Ces points sensibles dans mon moignon ont tendance à se manifester quelques jours avant mes règles ou quand le temps change", me répondit-elle, "et un peu de massage calme les choses."

Je remis ma main doucement sur son moignon et le massai doucement, me repaissant des nouvelles sensations.

"Que ressens-tu?" lui demandai-je.

"Je sens que tu masses mon moignon!" dit-elle avec un rapide sourire. "En fait, d'avoir mon moignon touché me donna vraiment des sensations bizarres les quelques premiers mois après mon amputation. Quand je mettais ma main dessus, j'avais l'impression de toucher l'intérieur de ma cuisse et l'extérieur en même temps, sans rien au milieu, sauf une cicatrice extrasensible qui me donnait des secousses fantômes. Puis les choses se calmèrent avec la cicatrisation et je pris l'habitude de ne plus avoir de jambe là. Ainsi maintenant je le sens juste comme mon moignon."

Elle se cala plus profondément sur mes genoux et mit sa tête sur mon épaule. "Tu aimes bien le tâter?"

"Oui. C'est très... excitant. Comment le ressens-tu?"

"Eh bien, cela ne m'excite pas, mais cela ne me dérange pas non plus. J'aime vraiment bien que tu me touches. Tu es le bienvenu à mon moignon tant que tu prêtes aussi attention à mes autres zones érogènes!"

"Un endroit spécial où tu aimerais que je commence?"

"Eh bien, pourquoi ne pas commencer avec mon pied et ma jambe?" Elle s'assit sur le lit puis s'étira, la tête sur les bras. "Cela les entraîne, tu sais. Puis nous pouvons remonter la pente, si l'on peut dire."

Et c'est ainsi que tout ceci commença.

Je devins de plus en plus épris de toi et, même lorsqu'il nous arrive des moments difficiles, je t'aime pour la persévérance que tu as toujours montrée pour préserver notre unité et ta volonté de faire carrément face aux difficultés. Tu sembles toujours me connaître mieux que je me connais moi-même, depuis le temps! Nous sommes toujours là, après nous être connus durant quatorze ans, après dix ans de mariage et deux (!) enfants. Il me tarde d'apprendre tout ce que nous avons encore à apprendre l'un de l'autre.

Le récit d'Anne

Cela m'étonne toujours que des gens compatibles se trouvent l'un l'autre --- les chances semblent si fortes à l'encontre de cela. Et pourtant nous sommes là.

Quand j'allai à l'université, ce n'était pas particulièrement pour y chercher un homme. J'avais eu quelques amis masculins à la fin des études secondaires, et plusieurs rendez-vous, qui avaient été sans conséquence. J'avais surmonté la timidité paralysante qui m'avait saisie quand j'avais décidé, en neuvième, de ne plus porter de prothèse et de ne plus vouloir paraître "normale", et quand j'eus retrouvé un confort interne, les autres parurent se sentir plus à l'aise avec moi.

Mais, tant avec mes amies qu'avec mes amis, je sentais un certain manque de communication. Ils me parlaient et me traitaient comme si j'étais leur grande sur. Cela m'ennuyait parce que tout le monde souhaitait que j'écoute leurs problèmes, mais personne ne semblait comprendre les miens. Maintenant je me rends compte que, parce que j'étais passée par le cancer et la chimiothérapie et une amputation et que j'avais réfléchi un paquet à la mort et à mon identité au bout de ce temps-là, j'étais pour ainsi dire pas mal plus âgée que la plupart de mes camarades de classe.

Physiquement, les choses étaient aussi souvent embarrassantes. Mes béquilles étaient dans le chemin pour tenir une main en marchant, mais il n'y avait pas beaucoup de contact physique même quand j'étais assise avec un garçon --- sans doute à nouveau le "syndrome de la grande sur". J'avais presque renoncé aux hommes quand j'ai commencé mon université, mais intérieurement je souhaitais que quelqu'un me trouve jolie et attirante et que je puisse aussi bien parler qu'écouter.

C'est ainsi qu'un beau jour, quelques semaines après le début des cours, je décidai d'essayer un salon de la bibliothèque, qui était censée être tranquille, confortable et propice à l'étude --- tout le contraire de mon dortoir. Quand je suis entrée dans la pièce, je vis ce garçon qui me surveillait, non pas de manière déplaisante, mais quand même surveillait. Il était propre et bien mis et avait l'air gentil (ce qui n'était pas évident dans les années 70!), et c'était drôle la manière qu'il avait d'essayer d'avoir l'air de ne pas me regarder tout en me regardant. Eh bien, je suis devenue experte en regards depuis un bout de temps. Il y a le regard "tut-tut" de la vieille dame compatissante; le regard dur de celui qui sait tout et qui va venir me dire soit que Jésus va me rendre ma jambe, soit qu'une de ses cousines utilise une prothèse qui - surement-me conviendrait; le regard curieux sans malice; le regard lubrique qui est souvent accompagné d'un comportement aberrant; et le regard innocent, curieux, fasciné et quelque peu apeuré de petits enfants. Le regard de cet homme était comme cela, mais avec un mélange subtil d'admiration et d'envie.

Comme par hasard, le seul siège disponible dans la pièce était celui le plus près du sien et je m'y installai et pris mes livres. J'étais consciente de son examen prolongé de ma personne et de son agitation continue et remuante tandis qu'il essayait de se concentrer sur son travail. À mon tour, j'étais curieuse: qui était ce type, et était-il possible que son intérêt en moi devienne plus que superficiel? Je résolus d'essayer d'avoir un contact avec lui, mais les règles strictes de cette salle interdisaient toute parole et même tout murmure, si bien que j'allais devoir attendre qu'il parte.

Après environ une heure il devint particulièrement nerveux et avec un soupir déposa son livre, se leva, regarda brièvement dans ma direction et quitta la salle. Comme ses livres se trouvaient toujours près de son siège, je savais qu'il reviendrait. Je décidai de profiter de l'occasion pour aller me soulager, et y allai, laissant aussi mon livre ouvert sur mon siège. Il y eut d'autres coups d'il dans ma direction quand je me déplaçai vers la porte, mes béquilles cliquant et grinçant, mais aucun qui se compare avec le regard insistant de mon voisin.

Quand je revins, son visage s'illumina et je lui fis un sourire. Nous nous remîmes tous deux à l'étude (plus ou moins) et, après un temps, je mis mes choses de côté et me levai pour sortir. J'eus le plaisir de le voir me suivre, puis me dépasser pour me tenir la porte ouverte; mais alors il semblait absolument muet d'émotion.

Enfin il parvint à me poser une timide question à propos de ma lecture et je décidai de prendre l'initiative en l'invitant à prendre un café avec moi.

Brian était un chou. Il écoutait intensément, parlait gentiment, et n'était pas condescendant. Il me regardait de façon merveilleuse et je me sentais estimée et attirante. Manifestement mon unijambisme ne le rebutait pas et je n'ai jamais pensé alors que cela pouvait l'attirer. Il me demanda seulement comment j'avais perdu ma jambe quand je reprenais mes béquilles comme nous nous apprêtions à partir, et à ce moment nous étions de vrais amis et cela semblait tout à fait normal. Je remarquai cependant qu'il semblait terriblement nerveux et ému en posant la question.

C'est ainsi que Brian et moi nous sommes rencontrés et, à partir de cet après-midi-là, nous avons passé presque tous nos temps libres en compagnie l'un de l'autre. Nous avons passé des heures à visiter des endroits ensemble et à parler l'un à l'autre. Ce n'étaient pas non plus des conversations du type "frère et sur" comme j'en avais déjà eues précédemment avec des amis; avec Brian, je pouvais parler de presque n'importe quoi et il allait vraiment écouter. Il était vraiment intéressant à écouter, lui aussi.

Aucun de nous n'a jamais été très aventureux en matière sexuelle, de sorte que nous n'étions pas exactement accrochés l'un à l'autre ni prêts à sauter dans un lit. Nous appréciions cependant les étreintes, les baisers et les caresses et je commençais à me sentir à l'aise avec Brian aussi bien physiquement que psychologiquement. Cependant je remarquais qu'il se raidissait chaque fois que mes béquilles venaient dans le chemin et que sa main ne s'égarait jamais du côté de ma hanche gauche. J'avais aussi remarqué à quel point il semblait nerveux chaque fois que la conversation se portait sur mon unijambisme: il en discutait volontiers, mais il n'était pas détendu. Je commençais à m'inquiéter de ce que juste au moment où j'avais trouvé quelqu'un avec qui je pouvais vraiment communiquer, la voie vers une relation plus profonde allait être bloquée par mon unijambisme.

Avant que j'aie une chance de devenir sérieusement déprimée à ce propos, un petit paquet me parvint d'un type que j'avais bien connu en fin d'études secondaires, avec qui j'étais sortie quelques fois, et qui était parti vers une autre université. Dans le paquet se trouvaient deux magazines "Penthouse" et un petit mot disant que je trouverais quelques-unes des lettres du Forum intéressantes. Et en effet, je fus fort intéressée, parce que, sous le titre "Fascination Monopède", il y avait un total de cinq lettres qui décrivaient à quel point des femmes amputées pouvaient être désirables. Je fus très étonnée d'apprendre qu'il pouvait en être ainsi.

Puis je me demandai: que pense Brian? Je décidai que, ou bien il était attiré par moi d'une façon générale et mon unijambisme était un élément négatif, ou bien il était attiré par mon unijambisme comme par le reste de ma personnalité, mais était inquiet de savoir comment je pourrais réagir à une telle attraction. J'avais grande envie de savoir quelle était la bonne hypothèse, mais ne parvenais pas à en imaginer le moyen. Celui-ci me vint au milieu d'une très ennuyeuse leçon de mathématiques.

Ce soir-là nous devions aller écouter un chanteur folk et nous avions convenu que j'irais chercher Brian. Pour la première fois en plusieurs années, je sortis ma prothèse du réduit (je l'avais emportée à l'université plutôt que d'entendre ma mère me harceler), jurai quand je tirai des jeans par-dessus et la mis. Si Brian éprouvait quelque gêne de me voir amputée, pensais-je, il se détendrait un peu en me voyant avec deux jambes. Par ailleurs, s'il voyait ma jambe unique comme un plus, il serait désappointé. Quoi qu'il en soit, cela pourrait susciter une conversation intéressante à ce sujet. Je comptai cinq minutes supplémentaires pour aller de ma chambre à la sienne, et j'arrivai tout de même avec un peu de retard et un peu essoufflée. Je frappai, il ouvrit la porte avec une belle lumière dans les yeux, puis, quand je marchai (ou plutôt titubai) dans sa chambre, il parut momentanément dérouté et son visage se décomposa. J'étais enchantée: cela voulait dire que toute ma personne - en ce compris la partie de mon corps qui n'existait pas - lui convenait. Avant qu'il ne puisse demander ce qui se passait, je l'embrassai, m'excusai pour le retard et suggérai de retourner à ma chambre pour que je puisse enlever cette foutue jambe en plastique et revenir à de bonnes béquilles confortables. Sur le chemin de retour vers ma chambre, il était plus circonspect que jamais et l'air de plaisir sur son visage quand je ressortis de ma chambre sur ma seule jambe était merveilleux à voir. J'attendis qu'il me demande ce qui se passait, mais il ne parut pas trouver les mots pour le faire.

Dès lors, restait seulement le problème de comment lui faire savoir que je savais qu'il était un fasciné de monopède, et que cela ne me posait pas de problème. Je tentai des conversations exploratoires dans ce domaine, mais sans aucun succès. Finalement je pris un des numéros de "Penthouse", y attachai un mot lui indiquant les lettres sous la rubrique "Fascination Monopède", tout en lui rappelant que nous avions un rendez-vous. Je mis ce magazine dans une enveloppe brune ordinaire, que je glissai sous sa porte.

Quoique nous ayons projeté d'aller ce soir-là à un concert, je décidai que d'autres choses étaient plus importantes. Notre amitié était très profonde, mais physiquement quelque peu distante. Il était temps d'en arriver à quelque intimité physique, dont la perspective semblait terriblement crisper Brian. Il faudrait commencer par dépasser son anxiété à propos de ma jambe manquante. C'est pourquoi je nettoyai ma chambre, en rendis l'atmosphère aussi romantique que possible (pas fort, je le crains), et changeai mes vêtements, mettant un nouveau collant dont je n'avais pas encore eu le temps de fermer en le cousant le trou de la jambe gauche. Sur le coup de huit heures, je l'entendis frapper à la porte et je lui ouvris, pour voir un visage plein d'une merveilleuse admiration, tel que je n'en avais encore jamais vu, avec des yeux moites et un air de profond soulagement. Je le fis entrer et après avoir parlé un petit peu, me dévêtis jusqu'à mon collant et lui fis faire une visite guidée de mon "moignon" (ce n'en est pas vraiment un, mais quel autre nom lui donner?) Il fut si merveilleusement aimant et délicat que je sus, à la fin de la soirée, que j'avais trouvé mon partenaire pour la vie.

Non que cela fut facile tout le temps. Nous avons tous les deux travaillé très dur pour notre profession, pour notre relation et comme parents. Un de ses "amis" se moqua de lui parce qu'il était tombé amoureux d'une femme "déficiente" et cela nous fit de la peine à tous deux. Son père fut fort difficile à supporter, jusqu'à ce qu'il me rencontre, car il imaginait que j'allais ruiner la vie de son fils. Mais en général, tout s'est très, très bien passé. En fait, connaître Brian est décidément la meilleure chose qui puisse résulter d'être unijambiste.

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