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Le Chic handicapé

par J.

Dans l'édition américaine de février 1995 de Vogue, Helmut Newton, le photographe de mode décadent, explore une fois de plus une variation du thème de la contrainte des femmes qui est sa spécialité. Ses images ont une similitude générique : habituellement en noir et blanc, la lumière se reflète sur le cuir brillant; des femmes sont photographiées sous des angles extrêmes, enchaînées; des femmes sont emballées dans un costume fétichiste en cuir et maintenant des femmes prises au piège du handicap physique sont contraintes par des atèles et des béquilles : le nec plus ultra de l'habit fétichiste.

Que devons-nous en déduire? Qu'il était chic cette année-là d'être une estropiée? Oui, exactement cela, chic cette année-là, mais pas l'année précédente et pas l'année suivante. Cette année-là, l'atèle c'était "in".

On peut voir cela comme un développement positif, l'option affirmative n1, affichant les outils qui contournent le handicap sans compromettre leur efficacité afin de déguiser le problème qui le cause. Mais est-ce vraiment l'option affirmative? Je ne pense pas, parce que le handicap, ce n'est pas comme la mode : on ne peut pas renoncer à être handicapé quand ce n'est plus chic. Ce n'est pas un jeu qui se joue avec des jouets de bandage qui font paraître sexy en contraignant le corps et en en limitant les mouvements.

Je suis ennuyé de ne pas avoir aimé ce que Newton a fait parce que je crois que ses photographies ne sont pas simplement des exercices théâtraux du fétichisme de la mode. Je crois qu'elles ont été délibérément conçues pour révéler exactement les sentiments qu'elles ont déclenchés en moi. La description du handicap comme étant beau ne me dérange pas en soi, c'est la description du handicap simulé qui me dérange, parce qu'elle représente une sorte de charade qui peut se jouer pour quelque temps avec des jouets bizarres et auxquels on peut renoncer quand on en est fatigué. Et le plus irritant de tout, c'est que je suis certain que les photographies ont été construites pour être irritantes exactement de la même manière qu'elles m'ont irritées et je ne me soucie pas de voir mes sentiments manipulés aussi facilement.

Mais de telles photographies ne sont-elles pas intéressantes en temps que première introduction des handicapés physiques dans le monde de la mode? Est-ce que ce n'est pas une manière d'aider chaque corps à accepter que le handicap physique ne soit pas quelque chose de honteux qui doit être dissimulé? Je ne pense pas que ce le soit. Il est vrai que beaucoup de personnes croient que les handicapés physiques doivent être cachés, mais la présentation d'un modèle intact, employant les aides conçues pour circonvenir le handicap comme accessoires de mode, ne me semblent pas être une voie constructive pour changer ce préjugé social, aussi beau que puisse être le modèle et aussi élégamment parée soit elle. Cela me semble comparable à la représentation des stéréotypes raciaux par les amuseurs blancs qui portaient un maquillage de noir dans les films des années 20 et 30, des stéréotypes qui n'ont rien fait pour améliorer le statut des noirs dans la société américaine. Et le pire de tout, c'est que quand on a enfin vu des gens noirs jouer dans les films, les rôles qu'on leur a permis de jouer étaient les stéréotypes hérités des acteurs au visage maquillé de noir. Donc, on nous offrait le spectacle peu édifiant de voir des noirs jouant des blancs jouant des caricatures de noirs.

Si le modèle était vraiment handicapé et si elle avait vraiment eu besoin des atèles et des béquilles, les photographies auraient été moralement irréprochables, excellentes même, parce que les images rendraient explicite la vérité qui les handicapés peuvent être beaux et attirants. Mais peut-être qu'une telle exhibition aurait-elle été trop perturbante, parce que les gens sont irréversiblement transformés par le handicap physique et qu'en plus, la permanence et l'irréversibilité est l'antithèse même de la mode : personne ne voudrait être vu l'année prochaine avec les atèles de l'année dernière. Donc Newton a choisi la solution Hollywoodienne: nous avons le frisson de voire ce que beaucoup considèrent devoir être dissimulé et nous pouvons regarder sans culpabilité, sachant que nous regardons une illusion. En regardant ces photographies, nous avons la connaissance confortable que le modèle est beau, élégamment paré et qu'il n'y a aucune raison pourquoi elle doive être cachée. Il y a cependant une chose qui ne va pas en elle, mais quelques bons repas devraient vite régler çà...

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