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Épiphanies

par J.

La série de citations suivantes extraites de récits personnels indique que chaque auteur a fait l'expérience de la même révélation

...Nous tournions un coin de rue et devant nous se trouvait la femme au manteau bleu: elle n'avait qu'une jambe, la jambe droite, et elle marchait avec une seule béquille, qu'elle tenait à l'intérieur du manteau, sa main gauche la tenant au travers de sa poche. Elle avait des cheveux mi-longs sombres et bouclés, et elle marchait superbement, avec une démarche balançante naturelle. J'étais ravi.
Je peux encore la voir aujourd'hui, petite, distante, claire, se balançant élégamment dans le manteau bleu. Ellem'est si souvent revenue à l'esprit que j'ai essayé d'analyser ce qui rendait sa démarche si élégante. Elle portait tout son poids sur son bras et son épaule gauche en s'appuyant sur la béquille, et balançait sa jambe en avant, sans la moindre esquisse de saut, oscillant légèrement vers la gauche, son centre de gravité passant, assez délibérément, au-dessus du point où la béquille touchait le sol, puis avançait en avant et un peu sur la droite, le centre de gravité passant alors sur son pied droit, le poids de son corps supporté par sa jambe droite le temps qu'elle avance la béquille pour le pas suivant.
Je ne pense pas qu'elle ait analysé comment elle s'y prenait, et après la phase d'apprentissage, une pratique constante avait lissé la démarche, la rendant efficace, et dans cette efficacité assez superbe, l'élégance venant de la combinaison répétée de deux balancements lents, l'un dans la direction de la marche, et l'autre, à angle droit, se superposant l'un à l'autre pour former une sinuosité roulante et délicate qui ne semblait en rien la diminuer.
...Je me rappelle d'elle distinctement... dans un rang d'écoliers, avec vingt ou trente autres filles, habillé de l'uniforme bleu de l'école locale, et en rien différente des autres sauf qu'elle n'avait qu'une seule jambe, et utilisait une paire de béquilles en aluminium. J'avais six ans à l'époque, mais j'ai immédiatement su qu'elle et d'autres femmes comme elle, exercerait sur moi une profonde fascination. Bien des années plus tard, je suis toujours aussi fasciné, mais pas plus près de comprendre pourquoi.
...Un dimanche, lors d'une grande parade de scouts et de guides, j'ai eu la vision fugitive d'une fille en uniforme de guide, portant une jambe de bois démodée. L'effet sur moi fut explosif. J'étais écrasé par un sentiment de tragédie et d'horreur associé à un autre, d'excitation et de fascination. Quoiqu'elle soit à quelque distance de moi, l'adrénaline se déversant en moi avait dû exacerber mes sens et j'ai enregistré cette image qui est toujours en moi aujourd'hui. Grande et mince, le visage rieur, les cheveux noirs, une flopée d'insignes, elle marchait dans un style exemplaire.
...Comment toute cette fascination a-t-elle commencé? Classiquement, je suppose, quand j'avais cinq ou six ans. J'habitais alors sur la côte. En me baladant avec ma tante, une jeune fille de dix ans à peu près, apparut sur la promenade avec sa famille. Elle portait une robe d'été et une jambe de bois couverte de cuir. Plus tard, nous l'avons revue, assise sur un banc, sa jambe de bois posée sur la rambarde de la promenade. Ce n'était pas une rencontre érotique car j'étais trop jeune, mais que s'était-il passé en moi? Je ne me rappelle aucun événement précédent celui-là, qui aurait pu m'influencer, mais ce jour quelque chose m'était arrivé qui est resté en moi depuis.
...J'ai eu une institutrice qui était amputée. Comme beaucoup de garçons, je suis tombé amoureux de mon institutrice... Je me rappelle d'elle comme ayant approximativement le même âge que ma mère... elle me faisait quelque chose qui faisait monter mon taux d'adrénaline, chaque fois que je la voyais se déplacer sur ses béquilles... Je pense qu'il s'agissait du premier émoi érotique que j'ai jamais eu. Il ne s'agissait en rien de pitié, mais bien le sentiment qu'un homme a lorsqu'il est attiré par une femme.

Ces témoignages ont beaucoup de choses en commun. Peut-être la caractéristique la plus intrigante est que tous leurs auteurs étaient de jeunes garçons quand ils ont fait l'expérience de cette rencontre décisive. À l'exception du dernier témoignage, les sentiments provoqués n'étaient pas autant érotiques qu'attractifs: les petits garçons tombent tous amoureux au premier regard. Il n'y a aucun soupçon de lubricité, ou de perversion, et les expériences décrites ont une intensité quasi mystique.

Je crois que cette ferveur n'est rien d'autre que l'empreinte d'une image. Probablement l'exemple le plus connu d'empreinte est le comportement de suivisme des oisons sortant de l'oeuf. Il est bien connu que les oisons venant d'éclore suivent leur mère. Konrad Lorenz a découvert qu'ils n'identifiaient pas vraiment leur mère parce que c'est une oie; non, les oisons suivent le premier objet se déplaçant qu'ils aperçoivent lors de l'éclosion. Comme c'est presque toujours leur mère qui a couvé les oeufs desquels ils ont éclot la règle: "suit le premier objet se déplaçant que tu vois", se traduit généralement par le fait qu'ils suivent leur mère. Ils ont fait ce qu'il fallait : rester près de maman, mais ils l'ont fait pour la mauvaise raison. Toutefois, des accidents peuvent arriver ou des expériences peuvent être menées et une famille d'oie est devenue empreinte de l'image de Lorenz, le suivant partout où il allait, et paniquant dès qu'il l'abandonnait.

Un aspect crucial du comportement des oies c'est qu'il est irréversible : peu importe que l'objet mouvant ne soit pas adéquat, une fois que les oies sont empreintes de son image, elles en restent empreintes. Un autre aspect est qu'il n'y a qu'une durée limitée de la vie d'une oie où elle peut être sujette à l'empreinte. Je suggère que, pour une période donnée, quand ils sont très jeunes, les enfants sont prédisposés instinctivement à s'identifier à des personnes physiquement différentes comme étant des partenaires sexuels potentiels, qu'il s'agit d'un événement ayant lieu dans les premières années de la vie, que cette identification est comme une clé dans une serrure et qu'il s'agit de l'empreinte d'image. Je crois que, comme les oies, une fois que l'empreinte sexuelle a eu lieu elle est irréversible. Tout ce qu'il manque pour compléter cette explication est un témoignage sur la nature du stimulus d'impression.

Les idées qui ont mené à la seconde partie de cette explication dérivent du travail d'un autre éthologue, Tibergen, qui tentait de comprendre le comportement des mouettes harenguières couvant leurs oeufs. Il découvrit que le comportement de couver des mouettes peut être provoqué par des objets qui, à nos yeux, sont très différents des oeufs. Il découvrit que la couleur et les motifs des oeufs étaient importants, mais que la forme ne l'était pas. Il découvrit également que les oiseaux préféraient les gros oeufs au petits. Cela semble logique puisque des oisillons grands et en bonne santé ont plus de chance de sortir d'oeufs eux-mêmes grands. En résultat de ses expériences, il conclut que les mouettes préféraient couver des grands oeufs carrés en carton plutôt que des oeufs, pour peu que les cubes soient peints dans les mêmes couleurs et motifs que ceux trouvés sur la coquille des oeufs de mouette, les cubes en carton peint étant plus "oeuf" que les vrais oeufs. Ils étaient de super stimuli qui déclenchaient le comportement de couver qui était normalement provoqué par de vrais oeufs dans la nature.

Si le stimulus d'empreinte pour un partenaire sexuel est la différence physique par rapport à soi, au plus une personne est différente physiquement de soi, au plus il y a de probabilité que cette personne soit d'un autre sexe. Les femmes sont différentes des hommes, et les femmes à qui il manque un ou plusieurs membres sont encore plus différentes. Je suggère qu'une femme amputée, rencontrée par un jeune garçon durant la période où il est sujet à une empreinte sexuelle,formerait comme modèle de femme, le type de femme vers qui le jeune garçon sera le plus fortement attiré plus tard dans son existence, après la puberté, lorsqu'il devient sexuellement actif. Je crois qu'il s'agit également de la clé d'une variété d'autres préférences sexuelles pour des gens qui sont physiquement différents de la moyenne. Pour moi, le super stimulus fut la vision d'une femme unijambiste marchant avec une seule béquille. Ce dont je me souviens d'elle, c'est qu'elle marchait avec beaucoup de grâce en ne semblait pas handicapée physiquement, et elle était particulièrement attractive. C'est comme ça, je pense, que la chose se passe: juste un accident, comme devenir amputé.

Je ne crois pas que la compréhension des causes de l'attraction soit tellement importante. Ce qui est important est de reconnaître que ces accidents survenus à deux communautés ont le potentiel d'autoriser le développement de relations amoureuses d'une rare intensité.

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